05.10.20 Albert Memmi. A la croisée des combats contre toutes les oppressions

Albert Memmi, droits réservés, collection du MAHJ.

Le sociologue et écrivain Albert Memmi est mort à Paris, dans sa centième année, le 22 mai 2020. Il était né le 15 décembre 1920 dans la Tunisie sous protectorat français, d’une mère berbère et d’un père juif, à La Hara, le ghetto de Tunis. Au cours de sa longue vie, il a connu le mépris social, les préjugés raciaux, l’oppression coloniale, l’antisémitisme de Vichy, les luttes d’indépendance et leurs lendemains. Il est aussi passé d’une famille traditionnelle et illettrée aux milieux intellectuels et universitaires parisiens. Son expérience à la croisée des mondes et des cultures a nourri tous ses écrits, littéraires et sociologiques. Pionniers, ils méritent d’être relus, tant ils rejoignent les débats d’aujourd’hui.

Dans ses romans, d’inspiration autobiographique, il campe des héros aux identités multiples, plus ou moins acceptés et toujours un peu déplacés par rapport aux communautés constituées. Ainsi, dans le premier, La statue de sel, préfacé par Albert Camus et publié en 1953, le personnage principal, Alexandre Mordekhaï Benillouche, porte sa multiplicité – française, juive et arabo-berbère -, dans son nom et l’éprouve dans le regard des autres comme une perpétuelle différence. Le roman suivant, Agar, raconte les difficultés rencontrées par un couple mixte, lui juif tunisien, elle française catholique. La littérature permet à Memmi de peindre les contradictions, les tiraillements, les tourments, mais également les révoltes de protagonistes qui lui ressemblent ou lui sont proches.

Ses essais portent sur la même réalité, mais avec d’autres outils. Ils mêlent de façon originale (surtout pour l’époque), autoportrait, réflexivité, description phénoménologique et sociologie critique. Ce qui lui permet de démonter les mécanismes de la domination et du racisme dans les colonies d’Afrique du Nord et particulièrement en Tunisie. Son Portait du colonisé précédé d’un Portrait du colonisateur et préfacé par Jean-Paul Sartre paraît en 1957, trois ans après le début de la guerre d’indépendance en Algérie. Pour construire ces figures, il s’appuie donc sur sa propre situation. En tant que Tunisien, il fait partie des colonisés, ceux que l’on appelle alors les indigènes, victimes du racisme colonial et traités en subalternes. Cependant, en tant que Juif, et bien que venant d’un milieu arabophone et pauvre (son père était bourrelier), il appartient à un groupe situé un peu au dessus des arabo-musulmans dans la hiérarchie du protectorat. Un groupe socio-culturel doté de quelques privilèges et cherchant à intégrer l’univers du colonisateur. Cette position intermédiaire, en porte-à-faux des deux côtés, génère des difficultés et des contradictions existentielles. Elle peut aussi donner la lucidité d’un regard décentré. Un don de double vue, résultant de cette double conscience que le sociologue, écrivain et activiste noir W. E. B. Du Bois attribuait aux Noirs américains.

Albert Memmi, La statue de sel, [1953], Paris, Gallimard, 1999.

Albert Memmi, Agar, [1955], Paris, Gallimard, « Folio », 1984

Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur [1957], Paris, Gallimard, « Folio », 2008.

W. E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, [1903], Paris, La Découverte/Poche, 2007, p. 11.

Albert Memmi, Portrait du colonisé, op. cit., p.41.

Ibid., p. 72.

Avec précision, Memmi établit une typologie des Occidentaux aux colonies. De bas en haut de l’échelle, de l’Italien ou du Maltais, tous deux pauvres et peu considérés, au riche exploitant français tout puissant, en passant par les Juifs ou les Corses plus ou moins assimilés, tous, insiste-t-il, sont à des degrés divers des privilégiés. Décrivant la « pyramide de tyranneaux », il montre, exemples à l’appui, comment les moins bien lotis le seront toujours plus que le colonisé. La colonisation et les bénéfices qu’elle engendre l’emportent sur les différences sociales comme sur les convictions. Ainsi, « le colonisateur de bonne volonté », est mal à l’aise, partagé entre ses principes et des avantages auxquels il n’est pas prêt à renoncer. Quant au « colonisateur de gauche » il prend ses distances par rapport au mouvement de libération nationale parce qu’il n’y retrouve pas exactement ses idées. Reste « le colonisateur qui s’assume » en développant « le complexe de Néron » : il surmonte sa médiocrité et son illégitimité d’usurpateur en abaissant et en opprimant toujours plus le colonisé. En dépit de leurs différences d’idéologie et de comportement, aucun n’échappe à la corruption d’un système dont ils bénéficient. Aimé Césaire, avant lui, soulignait déjà le fait que « nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément » et que la colonisation décivilise le colonisateur. Albert Memmi le constate à son tour et analyse précisément ce processus de régression morale et idéologique, dont le racisme est le pivot. Parallèlement, il dénonce le sort infligé au colonisé : l’exploitation, l’oppression, le mépris racial, la domination culturelle et politique. Et comme l’avait fait Frantz Fanon en montrant les effets de la domination et du racisme sur la subjectivité antillaise, tentée de se « blanchir » pour se conformer au modèle dominant, il dépeint les frustrations, les « carences », la tentation impossible de l’assimilation et, parfois, la haine de soi ou au contraire la révolte et l’affirmation de soi qui en résultent. Cette affirmation du colonisé, insiste Memmi, est l’effet de l’exclusion qu’il subit : « on l’a repoussé avec mépris vers ce qui, en lui, serait inassimilable par les autres. Eh bien ! Soit. Il est, il sera cet homme-là. » Il retournera ainsi de façon ostensible vers une religion et une tradition dont il s’était détaché. Dans sa révolte, « le colonisé continue à penser, sentir et vivre contre et donc par rapport au colonisateur et à la colonisation. » Cette aliénation ne peut cesser qu’avec la fin du système, « période de révolte comprise », précise-t-il encore .

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, [1950], Paris, Présence Africaine, 1955.

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, [1952], Paris, Seuil, « Points », 1971.

Albert Memmi, Portrait du colonisé, op. cit., p. 147.

Ibid., p. 153.

Ibid., p. 154.

La publication du Portrait d’un Juif survient cinq ans plus tard, en 1962, alors que tous les pays d’Afrique du Nord sont devenus indépendants. C’est précisément parce que la question du colonisé est en quelque sorte réglée, explique Albert Memmi, que la question juive s’impose à lui, à la fois comme une interrogation personnelle et collective. Il l’aborde donc avec la même méthode, en analysant sa condition, avant de monter en généralité. Pour cela, il forge la notion de judéité , afin de nommer le fait et les manières d’être juif, en les distinguant du judaïsme. Terme dont le sens, selon lui, est devenu aussi étendu que vague et dont il juge préférable de limiter la définition à la religion, ses valeurs, doctrines et institutions. Puis, dans un souci de précision sociologique et de clarté conceptuelle, il recommande un autre mot, celui de judaïcité, pour désigner un groupe ou ensemble de personnes juives (la judaïcité française, par exemple). Seule la première de ces notions va connaître un large usage, parfois associé à la revendication d’une identité close. Ce qui est très éloigné de la pensée de Memmi, qui est résolument comparatiste.

Albert Memmi, Portrait d’un Juif, [1962], Paris, Gallimard, « Folio », 2003.

Ibid., p. 29.

Dans cet ouvrage, il analyse la condition juive, le poids des traditions et l’affront des préjugés, les attaques antisémites et les manières de vivre cette identité (ou cette part d’identité) qui, précise-t-il, est moitié imposée, moitié héritée. Il discute ainsi l’interprétation sartrienne, « généreuse mais tronquée », selon laquelle c’est l’antisémite qui fait le Juif, en ignorant les solidarités internes, les transmissions familiales, les héritages cultuels et les mémoires culturelles qui le constituent également. En même temps, dans sa description du vécu juif, Memmi retrouve des souffrances, des formes d’humiliation et des réactions d’anxiété, de fuite ou de repli, analogues à celles qu’il avait déjà décelées dans son portrait du colonisé. Et il affirme que « la condition juive est essentiellement une condition d’oppression ». Une condition qui a ses particularités tout en présentant des analogies avec d’autres. Et si celle-là le concerne directement, toutes retiennent son attention.

Albert Memmi annonce dès les premières pages du Portrait d’un Juif, la suite de son programme sociologique autant que politique : après le colonisé et le Juif, il veut étudier d’autres « conditions impossibles », rapprocher et différencier les oppressions vécues afin d’en dégager les mécanismes généraux. L’année suivante, en 1963, dans le contexte des luttes pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis, il préface la traduction française du livre de James Baldwin La Prochaine Fois le feu et note :

Nous savions déjà que tous les opprimés se ressemblaient, le Colonisé, le Juif, le Pauvre, la Femme, par-delà leurs traits individuels et leurs histoires spécifiques, ont un air de parenté : tous, ils subissent un joug, qui laisse des traces analogues dans leurs âmes et imprime un gauchissement similaire dans leurs conduites. La même souffrance appelle souvent les mêmes gestes, les mêmes crispations intérieures ou les mêmes grimaces, les mêmes angoisses ou les mêmes révoltes.

Albert Memmi, préface à James Baldwin, La Prochaine Fois le feu [1963], Paris, Gallimard, « Folio », 1996.

Ibid., p. 334.

Ibid., p. 273.

Ibid., p. 18-19.

A sa feuille de route, il a donc ajouté l’oppression des Afro-Américains et conclut qu’elle est absolue. Car, venant de l’ensemble de la société, elle enserre l’individu tout entier dans un impitoyable mécanisme d’assujettissement et de dévalorisation dont l’aboutissement ultime est l’élimination physique :

De même que le pogrom n’est pas un accident de l’histoire, mais la cristallisation, l’exaspération d’une situation endémique, le lynchage, la pendaison et le bûcher ne sont que le passage à la limite des sentiments véritables de l’homme blanc à l’égard du Noir.

Albert Memmi, préface à James Baldwin, La Prochaine Fois le feu [1963], Paris, Gallimard, « Folio », 1996, p. 17.

Or, à une oppression sans issue ne peut répondre qu’une rébellion absolue. Préfaçant également l’édition française de trois interviews réalisées avec Martin Luther King, James Baldwin et Malcom X en 1963 pour une émission de télévision de Boston, Albert Memmi martèle que la violence vient d’abord de l’oppresseur et ajoute que ces trois hommes, si différents soient-ils, représentent la figure de l’opprimé aux diverses étapes de la révolte à laquelle il est acculé.

Albert Memmi, « Les chemins de la révolte » [1965], préface à James Baldwin, Malcom X, Martin Luther King, Nous les Nègres, entretiens avec Kenneth B. Clark, Paris La Découverte/Poche, 2007.

Ces textes et d’autres, concernant le prolétaire, la femme et le domestique, sont réunis dans L’homme dominé. Ce sont les esquisses, écrit Albert Memmi dans la présentation du recueil, en 1968, de

« ce grand livre sur l’oppression que j’annonce sans cesse, que je n’achèverai peut-être jamais, mais vers lequel j’avance tous les jours un peu. »

Albert Memmi, L’Homme dominé, Paris, Gallimard, 1968, p. 1.

L’objectif est sans doute trop ample pour un seul auteur. Et cela, d’autant plus, quand sa méthode d’analyse s’appuie de préférence sur sa propre expérience . Mais quels que soient les limites ou écueils du projet, il repose sur un humanisme sincère et met en œuvre un comparatisme ambitieux. Au delà des particularités des oppressions et aliénations vécues par diverses populations, Albert Memmi cherche les mécanismes et effets communs de la domination. Et pour lui, nul doute, il s’agit soit du racisme, soit de l’hétérophobie – dont le racisme est une des manifestations -, c’est-à-dire d’une hiérarchie des différences, réelles ou inventées, au profit du dominant et du rejet violent des différents. Thèse qu’il a développée dans son livre, devenu un classique, sur le racisme .

Voir Albert Memmi, Portraits, Édition critique, Guy Dugas (coord.), Paris, CNRS Éditions, 2015.

Albert Memmi, Le Racisme [1982], Paris, Gallimard « Folio », 1994.

Dans le monde actuel, entre les nations comme au sein des nations elles-mêmes, s’élèvent de nouveau des barrières, des frontières, des murs. A nos portes, les migrants fuyant la misère ou les persécutions, sont rejetés. A l’intérieur, les sociétés se fragmentent. La peur de l’autre, – cette hétérophobie dénoncée par Memmi -, alimentée par une rhétorique populiste, augmente. Ce qui génère de nouveaux replis, sur fond d’injustice. Mais provoque également révoltes et refus, dans des mouvements tel Black Lives Matter qui, parti des États-Unis, s’étend dans d’autres pays. Ce contexte incite à relire les textes pionniers d’Albert Memmi. Mais également à en prolonger la portée. Le comparatisme qu’il met en œuvre est une étape indispensable pour une compréhension des mécanismes de domination, favorisant causes communes et convergence des combats. Sa méthode d’analyse, ancrée dans une phénoménologie de l’expérience, peut également être mobilisée par celles et ceux qui s’efforcent aujourd’hui de penser la combinaison de diverses oppressions – femme, noire et prolétaire, par exemple -, sous le terme d’intersectionnalité.

Nicole Lapierre, Causes communes. Des Juifs et des Noirs, Paris, Stock, « Un ordre d’idées », 2011.

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