Entre 1884 et 1915, l’Empire allemand colonisa le territoire de l’actuelle Namibie, qu’il baptisa Sud-Ouest africain allemand. La violence coloniale atteignit son paroxysme entre 1904 et 1908, lorsque les forces allemandes perpétrèrent un génocide contre les populations ovaherero et nama du territoire. C’est à leur encontre que le général allemand Lothar von Trotha prononça des ordres d’extermination, respectivement en octobre 1904 et en avril 1905. Les survivants capturés furent internés dans des camps de concentration où ils étaient soumis au travail forcé. Les plus grands de ces camps furent implantés « en fonction des besoins en main-d’œuvre dans cinq principaux sites : Windhoek, Okahandja et Karibib à l’intérieur du pays, ainsi que Swakopmund et Lüderitz sur la côte ». Les conditions de vie extrêmement dures dans ces camps entraînèrent des taux de mortalité très élevés, des milliers de prisonniers mourant d’épuisement et de négligence. Le génocide commis dans le Sud-Ouest africain allemand causa la mort d’au moins 80 % des Ovaherero et de 50 % des Nama vivant sur le territoire.
This article was originally written in English. The English version can be found below.
« Ovaherero » sera employé tout au long de l’article comme la forme plurielle de « Herero ».
Dans Postkoloniale Erinnerungslandschaften: wie Deutsche und Herero in Namibia des kriegs von 1904 gedenken. Campus Verlag, 2010, p. 13, Larissa Förster désigne les victimes du génocide en fonction de leur langue parlée plutôt qu’à partir d’identifications ethniques. Elle parle ainsi de groupes de langue otjiherero et de groupes de langue nama/damara. Par cette approche, elle met en évidence le caractère historiquement construit des catégories ethniques couramment employées aujourd’hui et inclut également les Damara parmi les victimes du génocide. Voir également Gesine Krüger, « Das goldene Zeitalter der Viehzüchter. Namibia im 19. Jahrhundert. », in Jürgen Zimmerer et Joachim Zeller (dir.), Völkermord in Deutsch-Südwestafrika. Der Kolonialkrieg 1904-1908 und seine Folgen, Ch. Links Verlag, 2016, pp. 17-18, sur la construction historique des catégories ethniques ovaherero et nama.
La Déclaration conjointe (République fédérale d’Allemagne & République de Namibie, 2021) affirme que « […] du fait des actions de l’État allemand, un grand nombre de membres des communautés damara et san ont également été exterminés » (p. 2). Malgré cette reconnaissance, aucun ordre d’extermination n’ayant été explicitement prononcé à leur encontre, aucun représentant damara ou san n’a participé aux négociations bilatérales germano-namibiennes sur le génocide. Les informations relatives au plaidoyer des communautés damara ou san en lien avec le génocide restent généralement limitées. Toutefois, Reinhart Kössler mentionne, dans « Facing Postcolonial Entanglement and the Challenge of Responsibility: Actor Constellations between Namibia and Germany », dans Birgit Schwelling (dir.), Reconciliation, Civil Society, and the Politics of Memory, Bielefeld, Transcript Verlag, 2012, pp. 266-312, l’existence d’un Damara Cultural Heritage Forum, créé en 2005, qui œuvre à sensibiliser à la disparition de 17 000 Damara entre 1904 et 1908 et critique la place marginale accordée aux Damara dans le récit national (p. 301). Voir Jürgen Zimmerer, « Krieg, KZ und Völkermord in Südwestafrika », in Jürgen Zimmerer, et Joachim Zeller (dir.) Völkermord in Deutsch-Südwestafrika. Der Kolonialkrieg (1904-1908) in Namibia und seine Folgen, op. cit., pp. 45-63).
Casper W. Erichsen, « ‘The angel of death has descended violently among them’: concentration camps and prisoners-of-war in Namibia, 1904-08 », Research Report, n°79, Leyde, African Studies Centre, 2005.
Larissa Förster, op. cit., p. 45
Jan-Bart Gewald, « Herero genocide in the twentieth century: politics and memory ». In Jan Abbink, Miriam de Bruijn et Klaas van Walraven (dir.), African dynamics, Leiden, Brill, 2003, pp. 279-304, ici pp. 282 [en ligne :] https://hdl.handle.net/1887/4845 ; Horst Drechsler, Südwestafrika unter deutscher Kolonialherrschaft. Der Kampf der Herero und Nama gegen den deutschen Imperialismus (1884–1915), Berlin, Akademie-Verlag, 1966.
En 1906-1907, les autorités allemandes adoptèrent des lois visant à déposséder totalement les populations survivantes vivant dans la « zone de police ». Il leur fut interdit de posséder des terres ou du bétail, ce qui les contraignit de fait à entrer dans des relations de travail avec leurs oppresseurs, tandis que leurs déplacements étaient strictement contrôlés. Ces ordonnances étaient « conçues pour maintenir les Africains indéfiniment dans un état de pauvreté et d’absence de droits », les empêchant ainsi de reconstruire leurs sociétés. Dans le même temps, une séparation raciale rigoureuse fut institutionnalisée entre les colons et les populations colonisées.
Förstler, op. cit., p. 45 ; Drechsler, op. cit. Pour une analyse plus approfondie du contrôle total que l’administration coloniale cherchait à instaurer, voir Joachim Zimmerer, « Der koloniale Musterstaat? Rassentrennung, Arbeitszwang und totale Kontrolle in Deutsch-Südwestafrika », in Jürgen Zimmerer et Joachim Zeller (dir.), Völkermord in Deutsch-Südwestafrika…, op. cit., pp. 26-41, ici p. 31, p. 34.
[1] Drechsler, op. cit., p. 231.
Ibid., pp. 26-30.
Joshua Forrest, « Namibia–The First Postapartheid Democracy », Journal of Democracy, n°5 (3), 1994 pp. 88-100, ici p. 89, [en ligne :] https://dx.doi.org/10.1353/jod.1994.0038.
En 1915, au début de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne perdit le territoire du Sud-Ouest africain allemand au profit des troupes sud-africaines, intervenues à la demande de la Grande-Bretagne. En 1920, le contrôle sud-africain fut officiellement établi par un mandat de la Société des Nations. Poursuivant la politique engagée par les Allemands, « l’administration sud-africaine appliqua systématiquement ses politiques de ségrégation raciale à la Namibie, cherchant […] à extraire de la colonie le maximum de richesses possible ». Après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le système de l’apartheid fut institué en Afrique du Sud, il fut également instauré en Afrique du Sud-Ouest. Dans ce contexte, les expropriations foncières et les déplacements forcés de population se poursuivirent jusqu’aux années 1960. Après soixante-quinze années de domination sud-africaine et à l’issue d’un long conflit armé, la Namibie accéda finalement à l’indépendance en 1990. Toutefois, « la répartition profondément inégale des terres est restée largement inchangée » depuis l’indépendance, et les descendants des victimes du génocide du Sud-Ouest africain allemand continuent aujourd’hui de réclamer une justice réparatrice.
Joshua Forrest, « Namibia–The First Postapartheid Democracy », Journal of Democracy, n°5 (3), 1994 pp. 88-100, ici p. 89, [en ligne :] https://dx.doi.org/10.1353/jod.1994.0038.
Marion Wallace avec John Kinahan, A History of Namibia, Londres, Hurst, 2011, p. 205.
Ibid., p. 243.
Henning Melberg, « Colonialism, Land, Ethnicity, and Class: Namibia after the Second National Land Conference », Africa Spectrum, 2019, n°54 (1), pp. 73-86, ici p. 74.
Wallace, op. cit., p. 243.
Melberg, op. cit., p. 74.
La South West Africa People’s Organisation (SWAPO), qui dirigea la lutte armée de libération, remporta les premières élections nationales et devint le parti au pouvoir qu’il n’a pas cessé d’être depuis. La SWAPO fonde largement sa légitimité sur son rôle de libérateur du pays, se plaçant au centre des récits de l’indépendance de la Namibie. Dès lors, « toute une série de dimensions non armées, pour ainsi dire civiles, de la lutte de libération – telles que le mouvement ouvrier et syndical, l’activisme étudiant, le rôle des Églises ainsi que les actions des communautés traditionnelles et de leurs dirigeants – sont occultées » dans le récit national. Elle tend également à effacer l’histoire des résistances au colonialisme qui précédèrent la lutte contre l’Afrique du Sud de l’apartheid. La SWAPO est historiquement liée au nord du pays, majoritairement peuplé de locuteurs oshiwambo, les familles qui constituent son principal électorat n’ont donc pas subi la colonisation allemande avec la même intensité dévastatrice que les populations des régions centrales et méridionales.
Elke Zuern, « Memorial Politics: Challenging the Dominant Party’s Narrative in Namibia », Journal of African Studies, 2012, n°50/3, pp. 493-518, ici pp. 494-495.
Reinhart Kössler, « Facing a Fragmented Past: Memory, Culture and Politics in Namibia », Journal of Southern African Studies, 2007, n°33/2, pp. 361-382, ici p. 372.
Elke Zuern, op. cit., p. 496.
Ce n’est qu’en 2015 que les gouvernements allemand et namibien entamèrent des négociations bilatérales afin d’aborder cette histoire commune longtemps négligée. Celles-ci aboutirent, en 2021, à une Déclaration conjointe controversée, titrée « Unies dans le souvenir de notre passé colonial, unies dans notre volonté de réconciliation, unies dans notre vision de l’avenir ». Dans ce document, le gouvernement allemand reconnaît que les atrocités commises par l’Allemagne constituent, « selon la perspective actuelle », un génocide (p. 3), présente ses excuses et s’engage à verser 1,1 milliard d’euros pour financer un programme conjoint de « reconstruction et de soutien au développement […] destiné à favoriser le développement des descendants des communautés particulièrement touchées, conformément aux besoins qu’elles ont elles-mêmes identifiés » (p. 5). La Déclaration conjointe a suscité de vives critiques de la part d’activistes issus des communautés concernées en Namibie et dans la diaspora, d’organisations de la société civile allemande et namibienne, de partis d’opposition namibiens ainsi que de chercheurs. Parmi les principaux points de contestation figure la représentation limitée des communautés affectées dans les négociations, notamment celle des diasporas installées au Botswana et en Afrique du Sud, qui ne possèdent pas la nationalité namibienne et ne sont donc nullement représentées par le gouvernement de Namibie.
Federal Republic of Germany & Republic of Namibia (2021). Joint declaration by the Federal Republic of Germany and the Republic of Namibia: « United in remembrance of our colonial past, united in our will to reconcile, united in our vision of the future » [Policy document]. Parliament Republic of Namibia. https://www.parliament.na/wp-content/uploads/2021/09/Joint-Declaration-Document-Genocide-rt.pdf
Pour une analyse plus détaillée des controverses entourant les négociations et la Déclaration conjointe (Joint Declaration), voir la communication conjointe des Rapporteurs spéciaux du Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights adressée aux gouvernements allemand et namibien au sujet de cette Déclaration (Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights, 2023), ainsi que les réponses respectives de la République fédérale d’Allemagne (2023) et de la République de Namibie (2023).
Toutefois, cet article ne porte pas sur les négociations intergouvernementales bilatérales. En effet, les rapports au passé se négocient bien plus souvent dans les interactions du quotidien, au sein des écoles, des universités, des foyers, ou encore à travers des interventions artistiques ou militantes. L’un des principaux moyens par lesquels les Namibiens renégocient l’interprétation de la violence coloniale allemande consiste dans les représentations de celle-ci dans l’espace public. Qu’il s’agisse de créer de nouveaux lieux de mémoire, de transformer des monuments existants ou de modifier les pratiques commémoratives qui leur sont associées, les monuments « offrent un lieu physique où se jouent les désaccords autour de la mémoire partagée et de l’identité collective ». Les multiples tensions sociopolitiques entourant le génocide commis dans le Sud-Ouest africain allemand et son héritage en Namibie s’avèrent ainsi particulièrement visibles autour de tels lieux.
Anne Rigney, « Toxic Monuments and Mnemonic Regime Change », Studies on National Movements, 2022, n°9 (1), pp. 7-41, ici p. 21.
En se concentrant sur la ville côtière de Swakopmund et sur la capitale namibienne, Windhoek (voir image 1), cet article montrera comment les sites commémoratifs sont mobilisés pour renégocier la manière dont le génocide de 1904-1908 est appréhendé. Il examinera comment les habitants modifient les lieux de mémoire existants ou en créent de nouveaux, comment ils interagissent avec ces espaces pour leur donner un sens, et de quelle manière ces pratiques s’inscrivent dans des débats politiques plus larges.

Considérations théoriques
Le sociologue Maurice Halbwachs fut le premier à soutenir que, si le souvenir prend naissance dans les esprits individuels, les mémoires s’inscrivent dans – et sont, dans une large mesure, déterminées par – les cadres sociaux à travers lesquels nous pensons et faisons l’expérience de notre environnement. En d’autres termes, nos relations interpersonnelles et notre environnement social plus large influencent et façonnent la manière dont nous percevons, interprétons et nous remémorons les événements, qu’il s’agisse de ceux que nous avons nous-mêmes vécus ou de ceux qui ont précédé notre naissance. Il s’agit d’un processus d’interdépendance : l’individu se souvient à travers le prisme de la mémoire collective ; dans le même temps, la mémoire collective ne se manifeste que dans les esprits des individus, à travers les actes individuels de remémoration.
Maurice Halbwachs, On Collective Memory (L. A. Coser, Trans. & Ed.). University of Chicago Press, 1992, (1e edition en français 1925), pp. 168-169 ; Astrid Erll, Kollektives Gedächtnis und Erinnerungskulturen. Eine Einführung, Stuttgart, J. B. Metzler Verlag, troisième édition revue et augmentée, 2017, pp. 12-13.
S’appuyant sur ces idées, Aleida et Jan Assmann distinguent trois formes de mémoire collective : la mémoire sociale ou communicative, la mémoire politique et la mémoire culturelle. La mémoire communicative « renvoie au passé tel qu’il est vécu et transmis (ou réprimé) au sein d’une société donnée. Elle est en constante évolution et disparaît progressivement avec la mort des individus ». Pourtant, cette forme de mémoire est incarnée, c’est-à-dire qu’elle est liée aux individus et à leurs interactions quotidiennes, et peut être transmise d’une génération à l’autre, dans la mesure où ceux qui connaissent le passé préservent cette mémoire en la transmettant à d’autres : il s’agit donc d’une mémoire intergénérationnelle, plutôt que transgénérationnelle. La mémoire politique et la mémoire culturelle, en revanche, sont désincarnées (externalisées et objectivées) et se transmettent de manière transgénérationnelle, « mobilisant non seulement les bibliothèques, les musées et les monuments, mais aussi divers dispositifs éducatifs et des occasions répétées de participation ». Pour conserver leur signification et leur pertinence, elles doivent toutefois faire l’objet d’interactions et être ré-incarnées à travers les pratiques des individus.
Aleida Assmann, « 2. Re-framing Memory. Between Individual and Collective Forms of Constructing the Past », in K. Tilmans, F. van Vree et J. Winter (dir.): Performing the Past: Memory, History, and Identity in Modern Europe, Amsterdam: Amsterdam University Press, 2012, pp. 35-50, ici p. 41.
Ibid., p. 42.
Jan Assmann, « Communicative and cultural memory », in P. Meusburger, M. Heffernan, E. Wunder (dir.), Cultural Memories. The Geographical Point of View, Dordrecht, Heidelberg/Londres/New York, 2011, pp. 15-27, ici p. 17.
Dans cette perspective, cet article s’intéresse à ces processus de ré-incarnation de la mémoire en lien avec certains lieux de mémoire, ainsi qu’à leur transformation matérielle et à la création de nouveaux espaces commémoratifs. L’historien Pierre Nora fut le premier à forger le concept de lieu de mémoire, qu’il définit comme toute « unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps fait un élément symbolique du patrimoine mémoriel d’une quelconque communauté ». De la sorte, tout lieu, objet, texte, symbole ou acte commémoratif répondant à ces critères peut être considéré comme un lieu de mémoire. Ce texte se concentre sur les sites mémoriels liés au génocide commis dans le Sud-Ouest africain allemand à Swakopmund et Windhoek, dans la mesure où « la présence matérialisée d’anciens récits sous la forme de statues publiques constitue un espace particulièrement propice à la négociation de l’émergence de nouveaux récits ».
Pierre Nora dans Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, vol. 2, La Nation, Paris, Gallimard, 1997, p. 2226.
Astrid Erll, Kollektives Gedächtnis und Erinnerungskulturen. Eine Einführung, op. cit., pp. 20-21 ; Susanne Buckley-Zistel, « Spatializing Memory and Justice in Transformation Processes », dans Rachid Ouaissa, Friederike Pannewick, Alena Strohmaier (dir.), Re-Configurations, Wiesbaden, Springer Fachmedien Wiesbaden (Politik und Gesellschaft des Nahen Ostens), 2021, n°22, pp. 25–35. Des critiques ont soutenu que le concept de lieux de mémoire devait être repensé et adapté. Ils reprochent notamment à Pierre Nora de négliger, dans sa conception de la nation-mémoire, les perspectives des anciennes colonies ainsi que les cultures mémorielles des communautés migrantes (voir Astrid Erll, Kollektives Gedächtnis und Erinnerungskulturen. Eine Einführung, op. cit., p. 22).
Ann Rigney, op. cit., p. 21
En Namibie, contrairement à d’autres anciennes colonies, les monuments coloniaux allemands restèrent en place sous l’administration sud-africaine puis après l’indépendance. La chercheuse Stefanie Kappler identifie quatre dimensions qui influencent les récits historiques élaborés autour de ces lieux de mémoire. Il s’agit de leur conception, qui détermine quels événements sont commémorés et la manière dont ils sont représentés ; de leur emplacement et leur taille, qui influencent leur visibilité ainsi que les publics qu’ils attirent ; du moment de leur érection, par exemple lorsqu’un monument est construit au cours d’un processus encore conflictuel de réévaluation historique ; des pratiques commémoratives, c’est-à-dire la manière dont les individus interagissent avec le lieu et s’y comportent, élément essentiel pour comprendre la signification du site, autrement dit la manière dont la mémoire s’incarne.
Fabian Lehmann, Postkoloniale Gegenbilder: Künstlerische Reflexionen des Erinnerns an den deutschen Kolonialismus in Namibia (Vol. 13). Basler Afrika Bibliographien, 2021, p. 249. Soixante-dix-sept d’entre eux obtinrent le statut de « monument national » durant cette période, la Commission des monuments historiques étant composée presque exclusivement de colons allemands (Fabian Lehmann, ibid., p. 253).
Stefanie Kappler, « Sarajevo’s ambivalent memoryscape: Spatial stories of peace and conflict », Memory Studies, 10 (2), 2017, pp. 130–143, ici p. 132.
L’intention qui a présidé à la construction d’un monument demeure importante car, comme on l’a vu, sa forme, son iconographie, ses matériaux, son implantation ou encore son architecture inscrivent en lui un récit historique particulier. Toutefois, les créateurs d’un site commémoratif n’en déterminent pas la signification de manière définitive. Ils ne contrôlent ni les pratiques commémoratives des visiteurs ni les associations, parfois contradictoires, que ceux-ci peuvent établir avec le lieu. En ce sens, les lieux de mémoire sont « doublement construits » : ils sont à la fois édifiés ou physiquement façonnés et, simultanément, interprétés, racontés, nommés, compris et imaginés. Des tensions peuvent alors apparaître entre l’usage et la signification envisagés lors de la conception d’un lieu et la manière dont celui-ci est effectivement approprié et vécu.
Ibid., p. 132.
Annika Björkdahl et Stefanie Kappeler, « The Creation of Transnational Memory Spaces: Professionalization and Commercialization », dans International Journal of Politics, Culture, and Society, n°32, 2019, pp. 383-401, [en ligne :] https://link.springer.com/article/10.1007/s10767-019-09334-7, ici p. 387.
Un monument érigé en hommage aux marins allemands morts au combat en 1904, par exemple, peut susciter des interprétations très différentes selon les visiteurs. Certains pourront éprouver de la compassion pour ces soldats et leurs familles, se souvenant de la jeunesse de nombreux d’entre eux au moment de leur mort. D’autres y verront avant tout un rappel du génocide perpétré entre 1904 et 1908 contre les Ovaherero et les Nama par les forces coloniales allemandes auxquelles ces marins appartenaient. Lorsque différentes personnes associent des récits historiques divergents à un même lieu, ou rejettent le récit qui lui a été attribué lors de sa création, la signification du site devient plurielle. À l’inverse, certains monuments anciens sont devenus si familiers dans l’espace public qu’ils passent largement inaperçus, lorsque la mémoire culturelle qui leur est attachée n’est plus, ou très rarement, réincarnée dans les pratiques sociales. Ces lieux peuvent néanmoins « retrouver une nouvelle vitalité dans les périodes de contestation et devenir un point de convergence aussi bien pour les partisans du changement que pour ceux qui s’y opposent ».
Ann Rigney, op. cit., p. 24.
Jan Assmann, « Communicative and cultural memory », op. cit., p. 24.
Ann Rigney, op. cit., p. 24.
Le Marinedenkmal (1908) de Swakopmund
Swakopmund est une ville côtière venteuse située dans l’ouest de la Namibie. Fondée en 1892 dans le but de servir de port principal du Sud-Ouest africain allemand, elle dispose d’un centre historique qui reste aujourd’hui une destination touristique très prisée. Il fait partie de ces lieux où, « plus souvent qu’à leur tour, les visiteurs étrangers remarquent l’atmosphère « européenne », voire « allemande », qui semble caractériser certaines localités du pays ». Le centre historique de la ville est marqué par l’architecture coloniale allemande, mais aussi par des librairies germanophones, des restaurants, des boulangeries et même des boutiques proposant des objets de collection et souvenirs liés à la période coloniale.
Tycho van der Hoog, Brewing Identity: Beer and the establishment of the Namibian nation, Leyde, African Studies Centre Leiden, 2016, p. 42.
Jan-Bart Gewald, « From the Old Location to Bishops Hill The Politics of Urban Planning and Landscape History in Windhoek, Namibia », dans Michael Bollig, Olaf Bubenzer (dir.), African Landscapes: Interdisciplinary Approaches, 2008, pp. 255-274, [en ligne :] https://doi.org/10.1007/978-0-387-78682-7_9, ici p. 256
Le Marinedenkmal, ou Monument à la Marine, est situé devant la Maison de l’État de Swakopmund, l’ancien Kaiserliches Bezirksgericht (Tribunal impérial de district). Comme l’indique une inscription gravée sur une plaque fixée à son socle, il est dédié aux marins allemands morts « pour la préservation de la colonie contre les Herero rebelles en 1904-1905 ». Deux autres plaques portent les noms, les grades et les lieux de décès des soldats allemands tombés au combat. Le monument représente deux marins dressés au sommet d’un imposant socle rocheux (voir image 2). L’un est allongé, agonisant, son arme toujours à la main ; l’autre se tient debout à ses côtés, l’arme levée pour protéger son camarade. Il adopte une posture fière et vigilante, le regard tourné vers l’horizon. Cette composition héroïque exalte le sacrifice militaire des forces coloniales allemandes tout en passant sous silence les violences génocidaires commises contre les populations ovaherero et nama dont ils furent protagonistes.
Traduit de l’allemand.


Le monument devait d’abord être installé dans la capitale, Windhoek. Cependant, lorsqu’il arriva en 1908, les autorités coloniales exprimèrent des réserves : l’image d’un marin allemand blessé ou mourant risquait, selon elles, de donner une impression de faiblesse. Afin d’éviter que les populations colonisées n’interprètent cette représentation comme un signe de vulnérabilité du pouvoir impérial, il fut décidé de le transférer dans la colonie côtière allemande de Swakopmund. Une autre statue, destinée à projeter une image incontestable de la puissance impériale, fut alors commandée pour Windhoek. C’est ainsi que fut érigée, en 1912, le tristement célèbre Monument du Cavalier (Reiterdenkmal), qui réapparaîtra plus loin dans ce texte.
Fabian Lehmann, Postkoloniale Gegenbilder…, op. cit., pp. 255-256.
Ce bref aperçu de la conception des deux monuments montre combien leur implantation dans l’espace public fut soigneusement pensée afin de diffuser un narratif particulier des guerres coloniales. Le Marinedenkmal mobilise des matériaux et une iconographie traditionnellement associés à la force et à l’héroïsme : les soldats sont placés en hauteur, obligeant le spectateur à lever les yeux vers eux ; les statues en métal, plus grandes que nature, dégagent une impression de puissance ; le marin indemne se tient courageusement debout pour défendre son compagnon. Il appartient à cette catégorie de monuments qui « s’imposent au spectateur, suscitant admiration et respect par leur seule monumentalité, contraignant le regard à se lever et projetant leur ombre sur les places publiques ».
Ibid., pp. 255-256.
Ann Rigney, op. cit., p. 22.
La présence du soldat mourant confère également au monument une dimension commémorative : celle d’un jeune homme tragiquement tombé au combat. « Le corps meurtri du héros tombé illustre avec force les sacrifices consentis par les héros. Ces monuments célèbrent la puissance militaire allemande, la victoire dans la guerre et l’écrasement brutal de la résistance indigène ». Sans ambiguïté, le monument montre l’héroïsme, représentant les soldats allemands comme ayant combattu avec bravoure et justice pour leur empire contre les Ovaherero, conformément à l’inscription gravée sur la plaque commémorative. À l’inverse, les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qualifiés de « rebelles », tués durant le génocide ou morts dans le camp de concentration de Swakopmund situé non loin de ce même emplacement, n’y sont ni représentés ni mentionnés. Pendant de nombreuses années, des commémorations annuelles furent organisées sur ce site par une partie des Namibiens germanophones qui entretenaient une vision nostalgique de l’héritage colonial allemand.
Elke Zuern et James M. Jasper, « Heroes and Victims in Divided Nationalism: The Case of Namibia », dans Journal of Nationalism, Memory & Language Politics, n°14 (1), 2020, pp. 1-27, ici p. 7.
Larissa Förster, Postkoloniale Erinnerungslandschaften…, op. cit., pp. 192-195, p. 234.
Rejetant la présence persistante du monument au cœur de Swakopmund, des militants demeurés anonymes l’aspergèrent de peinture rouge en 2016. Cette peinture peut être comprise comme un ajout symbolique au monument, représentant le sang versé par les marins auxquels il rend hommage. Les victimes jusqu’alors invisibles trouvent ainsi une forme de représentation. Cette modification de l’apparence physique du monument transforme également l’impression qu’il produit sur le spectateur, modifiant le récit historique qu’il véhicule. Ce « sang » rend visuellement perceptible la colère que les militants issus des communautés touchées associent à ce lieu et condamne la représentation héroïque des marins allemands.
Hana Horáková, « Contradictions and Challenges in Representing the Colonial Past: Herero Memory Activism in Namibia », dans Modern Africa: Politics, History and Society, n°12 (1), 2024, pp. 59-89, ici p. 70.
L’année précédente, une pétition demandant le retrait du monument et son renvoi en Allemagne avait recueilli deux cents signatures (voir Sharlien Tjambari, « Activist lays charge at ICC to return monument to Germany », Namib Times, 11 novembre 2016, [en ligne :] https://issuu.com/namibtimes/docs/11_november_namib_times_e-edition).
Cette interprétation est renforcée par le contexte dans lequel cette action fut menée. La peinture ne fut pas projetée discrètement, à l’abri des regards, mais au cours d’un événement politique public : la Marche annuelle pour les réparations de Swakopmund (Swakopmund Reparation Walk) de 2016. Cette marche eut lieu pour la première fois en 2007, à l’occasion de l’inauguration d’un mémorial dédié aux victimes ovaherero et ovambanderu des camps de concentration de Swakopmund (voir la section suivante). Depuis lors, elle est devenue une manifestation annuelle mettant au premier plan les souffrances des communautés parlant l’otjiherero ainsi que des Nama et des Damara sous la domination coloniale allemande. Elle réclame la reconnaissance officielle du génocide, des excuses de l’Allemagne et des réparations. Chaque année, à la fin du mois de mars ou au début du mois d’avril, des participants marchent du Marinedenkmal jusqu’au Mémorial du camp de concentration, également appelé Mémorial du génocide, où se tient une cérémonie de commémoration.
Stefan Fischer, « 10. Marsch für Reparationen », Allgemeine Zeitung, 24 mars 2017, [en ligne :] https://www.az.com.na/nachrichten/10-marsch-fr-reparationen-
Les locuteurs de l’otjiherero qui s’identifient au drapeau vert se définissent comme Ovambanderu plutôt que comme Ovaherero, afin de refléter leurs trajectoires historiques distinctes depuis le XIXᵉ siècle (voir Hildi Hendrickson, « Bodies and Flags: the Representation of Herero Identity in Colonial Namibia », Clothing and Difference: Embodied Identities in Colonial and Post-Colonial Africa, 1996, pp. 213-244, ici p. 216). Il existe trois principaux drapeaux utilisés par les communautés de langue otjiherero « pour organiser les personnes et les événements » (ibid., p. 215) : le rouge, le blanc et le vert (ibid., p. 216).
Elke Zuern, « Memorial Politcs… », op. cit., p. 508.
Ainsi, le Marinedenkmal, point de départ du Reparation Walk, est devenu partie intégrante d’une pratique commémorative centrée précisément sur les victimes que le monument avait initialement exclues. Il s’est transformé en un lieu d’activisme pour leurs descendants et leurs soutiens. Cela s’ajoutant au recadrage symbolique du monument par la peinture rouge, cet exemple montre comment de tels monuments peuvent devenir des espaces de contestation des récits coloniaux persistants et des lieux où sont formulées des revendications de justice réparatrice. Ces pratiques peuvent être comprises comme une ré-incarnation de la mémoire transgénérationnelle en relation avec des lieux de mémoire spécifiques. Elles illustrent également l’importance de ne pas considérer uniquement la manière dont un lieu a été conçu à l’origine, mais aussi la façon dont il est adapté et réapproprié.
Jan Assmann, « Communicative and cultural memory », op. cit., p. 17.
Stefanie Kappler, « Sarajevo’s ambivalent memoryscape: Spatial stories of peace and conflict », op. cit., p. 132.
La Marche pour les réparations établit ainsi un lien entre la signification initialement attribuée au Marinedenkmal et l’expérience de la violence coloniale de masse vécue par les communautés concernées. Néanmoins, la fonction première du monument, celle de commémorer les pertes allemandes tout en célébrant leurs victoires durant les guerres coloniales et le génocide qui s’ensuivit, demeure inscrite dans sa structure même, et les militants continuent d’en réclamer le démantèlement. Cette situation illustre également la manière dont les controverses autour des lieux de mémoire constituent un microcosme de conflits plus profonds portant sur le sens attribué aux événements historiques et sur les façons dont les sociétés choisissent de les affronter dans des contextes sociopolitiques particuliers, comme les sections suivantes le montreront plus clairement encore.
Voir Deutschlandfunk Kultur, « Deutsche Kolonialverbrechen in Namibia – Herero Fordern Entschädigung », Deutschlandfunk Kultur. 21 novembre 2022, [en ligne :] https://www.deutschlandfunkkultur.de/kolonialverbrechen-deutschland-herero-entschaedigung-100.html
Ibid., p. 133.
Le Memorial Cemetery Park de Swakopmund
Comme indiqué précédemment, la Marche annuelle pour les réparations de Swakopmund s’achève par une cérémonie commémorative organisée au Mémorial du camp de concentration, inauguré en 2007 (voir image 4).
La création de ce mémorial est le résultat d’une initiative de la société civile lancée en 2005, dont l’objectif était d’intégrer les tombes africaines non signalées au sein du cimetière jusque-là soigneusement entretenu. Jusqu’alors, ces sépultures se trouvaient dans un espace désertique ouvert, « délimité ni par des murs ni par d’autres frontières et, dans la plupart des cas, dépourvu de pierres tombales ; seuls de petits monticules, visibles à l’observateur attentif, en indiquaient l’emplacement » (voir image 5). Parmi les personnes enterrées dans ce cimetière africain figurent de nombreuses victimes du génocide commis dans le Sud-Ouest africain allemand, notamment des prisonniers morts dans le camp de concentration de Swakopmund. En l’absence de toute signalisation, ces tombes étaient fréquemment réutilisées, traversées par des véhicules, des cavaliers ou des piétons, tandis qu’une partie du terrain servait également à des travaux de construction. Face à cette situation, deux habitants de Swakopmund prirent l’initiative de faire construire un mur autour du cimetière « afin de protéger les tombes [sans inscriptions] et de créer un cimetière unique et unifié ».
Elke Zuern, « Memorial Politics… », op. cit., p. 508.
Ibid. Un habitant de Swakopmund, militant herero en faveur des réparations, organise chaque année une opération de nettoyage du cimetière recouvert de sable. Les vents violents venant de l’océan peuvent être si forts qu’ils mettent à nu les ossements des personnes qui y sont enterrées. En réinhumant ces restes humains, il rend hommage aux souffrances de ses ancêtres tout en sensibilisant le public aux campagnes actuelles en faveur de la reconnaissance et des réparations.
Ibid., p. 508.


Peu de temps après, une organisation issue des communautés affectées érigea le Mémorial du camp de concentration, destiné à commémorer les victimes ovaherero et ovambanderu du camp de Swakopmund. Le monument fut installé à l’endroit où commencent les zones de tombes sans inscriptions. L’inscription originale du mémorial évitait une accusation directe contre les forces allemandes, en indiquant que les personnes mortes dans les camps de concentration avaient péri « dans des circonstances mystérieuses ». Cette formulation prudente reflète le discours sur le génocide tel qu’il se manifestait en Namibie au moment de la création du mémorial, et plus particulièrement à Swakopmund, ville marquée par un fort héritage allemand. Elle visait à reproduire le degré d’occultation dont cette histoire faisait alors l’objet, tout en adoptant une position conciliatrice afin de ne pas provoquer de rupture avec la forte population germanophone de cette ville côtière.
Ibid., p. 508. « À la mémoire des milliers d’héroïques OvaHerero/OvaMbanderu qui périrent dans des circonstances mystérieuses sous la domination de leurs maîtres coloniaux allemands, dans les camps de concentration de Swakopmund/Otjozondjii entre 1904 et 1908. REPOSEZ EN PAIX. SUVEE MOHANGE KAVI ṰONDEMA. 31 MARS 2007. SWAKOPMUND – NAMIBIE. »
Ibid.
Depuis lors, le discours transnational sur le génocide – impliquant les membres des communautés affectées en Namibie et au Botswana, en Afrique du Sud, aux États-Unis et en Allemagne, ainsi que des organisations de la société civile, des chercheurs et des acteurs gouvernementaux allemands et namibiens – a profondément évolué. Alors qu’en 2007 les revendications de réparations envers l’Allemagne étaient déjà bien établies, le terme de « génocide » était alors moins largement employé. En 2015, même le gouvernement allemand ne pouvait plus éviter cette qualification et engagea des négociations bilatérales controversées avec son homologue namibien (voir introduction). De même, si au début des années 2000 les mobilisations des groupes parlant l’otjiherero et des communautés nama/damara se recoupaient peu, elles convergèrent progressivement au début des négociations intergouvernementales.
Voir Jeremy Sarkin, Colonial Genocide and Reparations Claims in the 21st Century: The Socio-Legal Context of Claims Under International Law by the Herero Against Germany for genocide in Namibia, 1904-1908, Wesport/Londres, Bloomsbury Publishing USA, 2008.
Voir Henning Melberg, « How to come to terms with the past… », op. cit.
Núrel Bahí Reitz et Sabine Mannitz, « Remembering Genocide in Namibia », PRIF Working Papers, 53, pp. 1-19, ici pp. 6-8, p. 15, [en ligne :] https://www.rosalux.de/en/publication/id/40422/namibia-a-week-of-justice.
Ces évolutions se sont reflétées dans les transformations du Mémorial du camp de concentration de Swakopmund, qui reçut une inscription mise à jour par les organisations des communautés concernées en 2020. Le site fut renommé Mémorial du génocide et, au lieu de l’allusion vague aux « circonstances mystérieuses », il mentionne désormais explicitement les violences subies par ces communautés, clarifiant et élargissant la signification du monument. Reflétant la coopération croissante entre les organisations de plaidoyer ovaherero et nama/damara, la version mise à jour inclut également les victimes nama. En outre, elle fait désormais référence de manière explicite aux revendications foncières et aux mouvements pour la justice réparatrice, tout en nommant les organisations spécifiques impliquées dans la création et la mise à jour du mémorial, l’OvaHerero Traditional Authority (OTA) et la Nama Traditional Leaders Association (NTLA).
Inscription complète (les majuscules de l’original ont été supprimées) : Monument du génocide des Nama et des Ovaherero (1904-1908). En hommage et en mémoire des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ovaherero et nama qui ont péri sur ce lieu sacré. Ils sont morts dans les camps de concentration des suites de la faim, du travail forcé, des violences sexuelles, des maladies, de l’épuisement et des conditions climatiques extrêmes, infligés par les soldats allemands. Leurs dépouilles furent enterrées dans des tombes peu profondes par leurs compagnons de captivité. Nos terres ancestrales et la justice réparatrice demeurent aujourd’hui, demain et pour toujours l’inspiration de notre lutte. Monument inauguré par feu le Dr Kuaima Riruako (chef suprême des Ovaherero) et feu le chef Christian Zeraua (Maison royale Zeraua) le 31 mars 2007. Texte révisé et réinauguré par Vekuii Rukoro (chef suprême des Ovaherero) et Goab P. S. M. Kooper (président de l’Association des chefs traditionnels nama) le 28 mars 2020.
Cependant, comme me l’a fait remarquer un interlocuteur herero en 2023, les victimes ovambanderu du génocide ont été retirées de l’inscription. Cela reflète des tensions au sein des dynamiques politiques ovaherero/ovambanderu qui dépassent le cadre de cet article, mais montre néanmoins que les sites commémoratifs doivent être analysés dans leurs contextes sociopolitiques spécifiques s’ils doivent être correctement compris.
Ces transformations – et en particulier la dernière – doivent être comprises dans le contexte du climat politique conflictuel en Namibie autour du processus de négociation bilatérale sur le génocide. Les représentants ovaherero, ovambanderu et nama liés à l’organisation des descendants OvaHerero/OvaMbanderu and Nama Council for Dialogue on the 1904-1908 Genocide (ONCD) ont été impliqués dans les négociations de manière limitée et consultative. Toutefois, les acteurs associés à l’OTA et à la NTLA ont rejeté ce cadre, estimant que la participation restreinte des communautés affectées les marginalisait de fait et les plaçait à l’extérieur du processus, dans une posture de contestation. Ils ont ainsi appelé à une renégociation directe entre les communautés affectées et le gouvernement allemand, dans laquelle le gouvernement namibien jouerait uniquement un rôle de facilitation. Dès lors, l’inscription du mémorial constitue autant une commémoration des souffrances subies durant le génocide qu’une critique du processus intergouvernemental dans un contexte hautement politisé.
The Namibian, « Chiefs divided », The Namibian, 4 juin 2021, [en ligne :] https://www.namibian.com.na/chiefs-divided/ ; Almaz Teffera, « Germany, Namibia Need a Rights-Respecting Reparations Process », Human Rights Watch, 7 juin 2023, [en ligne :] https://www.hrw.org/news/2023/06/07/germany-namibia-need-rights-respecting-reparations-process
Voir la communication conjointe des Rapporteurs spéciaux de l’Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights adressée aux gouvernements allemand et namibien concernant la Déclaration conjointe (2023).
Le Mémorial du génocide de Swakopmund a été inauguré en lien avec la première Marche pour les réparations, ce qui l’a inscrit dès l’origine dans une relation directe avec le Marinedenkmal. À travers cette pratique commémorative devenue annuelle, le Mémorial du génocide a été positionné comme un contre-mémorial, venant contester le récit colonial porté par l’ancien monument, qui occultait l’histoire du génocide. En plus d’avoir progressivement adapté cette pratique commémorative pour inclure les communautés nama et formuler des revendications explicites à l’égard des gouvernements allemand et namibien, les organisations concernées ont également choisi de modifier le mémorial lui-même afin de refléter l’évolution de leurs objectifs, de leurs alliances et de leurs formes de protestation vis-à-vis des négociations intergouvernementales. Si la structure matérielle d’un monument ne détermine pas à elle seule la manière dont les mémoires culturelles sont incorporées par ceux qui le contemplent (comme l’illustre l’appropriation du Marinedenkmal), la nouvelle inscription du Mémorial du génocide véhicule néanmoins une relecture explicite du génocide de l’Afrique du Sud-Ouest allemande. L’analyse de ces deux sites montre ainsi que les monuments ne peuvent être compris comme des objets historiques statiques et neutres. Ils sont ancrés dans des contextes sociopolitiques concrets dont ils émergent, et incarnent aujourd’hui des positions spécifiques et contestées dans le débat public – et dans l’espace public.
La réplique du Cavalier à Swakopmund
Contexte
La statue du Cavalier (Rider Statue), commandée et érigée par les autorités allemandes en 1912, est (ou a été) sans doute le monument le plus connu lié au génocide en Namibie (voir image 6). Le Cavalier commémorait les 1 626 « braves guerriers allemands ayant donné leur vie pour l’empereur et l’empire, pour le salut et la préservation de ce pays », ainsi que les 124 « citoyens allemands tombés victimes des indigènes lors de la rébellion » entre 1903 et 1908.
Traduction de la plaque de la statue, depuis l’allemand.
Tout en honorant les civils et militaires allemands, le Cavalier — à l’instar du Marinedenkmal — reste totalement silencieux sur les dizaines de milliers d’Ovaherero, de Nama, de Damara et de San morts durant le génocide entre 1904 et 1908. Considéré comme « un obstacle à la guérison de la nation face au passé de domination coloniale allemande », il fut retiré du centre de Windhoek par le gouvernement namibien en 2013.
The Namibian, « Anger over the Reiterdenkmal removal », The Namibian, 7 janvier 2014, [en ligne :] https://www.namibian.com.na/anger-over-the-reiterdenkmal-removal/. Il s’agissait de la deuxième relocalisation ; le monument avait auparavant déjà été déplacé de seulement quelques centaines de mètres en 2009, avant d’être entièrement retiré en 2013. Voir Fabian Lehmann, op. cit., pp. 251-255, pour davantage d’informations sur le retrait du Cavalier.

Parmi tous les lieux possibles, le monument fut érigé sur le terrain de l’un des deux camps de concentration de Windhoek. Installée entre une église (la Christuskirche, 1910) et la base militaire allemande (l’Alte Feste, 1890), la statue « soulignait le message de conquête militaire et de subjugation […] [et] véhiculait un message global de domination à la fois politico-militaire et spirituelle-culturelle ».
Reinhart Kössler, « Facing Postcolonial Entanglement and the Challenge of Responsibility: Actor Constellations between Namibia and Germany », op. cit., p. 286.
Heike Becker, « Changing urbanscapes : Colonial and postcolonial monuments in Windhoek », op. cit., p. 5.
Au-delà de sa fonction commémorative des soldats allemands tombés au combat, le Cavalier servait ainsi de symbole de la puissance allemande sur les colonisés et d’affirmation permanente de la souveraineté sur le territoire du Sud-Ouest africain allemand. Cette dimension était rendue explicite dans le discours d’inauguration prononcé par le gouverneur Seitz lors de la cérémonie de 1912.
Joachim Zeller, « Das Reiterdenkmal in Windhoek (Namibia) – Die Geschichte eines deutschen Kolonialdenkmals », Freiburg Postkolonial, 2007/2021, [en ligne :] https://www.freiburg-postkolonial.de/Seiten/Zeller-Reiterdenkmal-1912.htm
Néanmoins, à l’instar du Marinedenkmal, « pour ceux qui connaissaient l’histoire des actions allemandes dans l’Afrique du Sud-Ouest coloniale, le Cavalier constituait un rappel des victimes non reconnues du génocide. En ce sens, le Cavalier est également devenu un symbole important des revendications de réparations portées par les Ovaherero et les Nama ».
Elke Zuern et James M. Jasper, « Heroes and Victims… », op. cit., p. 10.
Plusieurs chercheurs ont analysé la signification du Cavalier dans le paysage mémoriel namibien. Fabian Lehmann a notamment consacré une étude approfondie au monument en tant que lieu de mémoire, en détaillant les différentes manières dont des artistes se sont approprié la statue ou l’ont déconstruite dans leurs œuvres.
Voir Joachim Zeller, « Das Reiterdenkmal in Windhoek/Namibia. Ein deutsches Kolonialdenkmal im Wandel der Zeiten ». Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, n°43 (2), 1995, pp. 773-794 ; Elke Zuern « Memorial politics: challenging the dominant party’s narrative in Namibia », op. cit. ; Reinhart Kössler, Namibia and Germany. Negotiating the Past, Windhoek, University of Namibia Press, 2015.
Fabian Lehmann, Postkoloniale Gegenbilder…, op. cit., pp. 225-307.
Dès lors, pourquoi revenir sur le Cavalier maintenant, alors que tout semble avoir été dit et que la statue a été retirée par le gouvernement namibien il y a plus de dix ans ? Parce que le Cavalier est réapparu à Swakopmund en 2019. Plus précisément, une réplique de la statue du Cavalier a été installée à titre privé sur le terrain d’un restaurant et s’y trouve toujours aujourd’hui. Sa recréation procède, comme on le verra, d’une forme d’opposition à la relecture de l’histoire coloniale allemande – en particulier à la reconnaissance du génocide – dans le contexte des transformations du paysage commémoratif de Swakopmund et des négociations bilatérales germano-namibiennes.
La statue originale est dans la cour de l’Alte Feste.
Le nouveau Cavalier
Six ans après son retrait du centre de Windhoek, une réplique de deux mètres de haut de la statue du Cavalier fut installée dans un restaurant à Swakopmund, visible à la fois des clients et des passants (voir image 7). La présence de cette réplique fut rapidement remarquée par les habitants, dont certains réagirent avec une colère compréhensible. Laidlaw Peringanda, fondateur du Swakopmund Genocide Museum, réagit rapidement en entreprenant des démarches pour obtenir le retrait de la statue.
Renzo Baas, « The Rider and the Coffee Maker: Sites and Practices of Remembrance in Contemporary Namibia », Journal of African Cultural Studies, n°34 (1), 2022, pp. 48-67, [en ligne :] https://doi.org/10.1080/13696815.2021.1947785, ici p. 54.
Informés que Laidlaw Peringanda avait saisi la police et la municipalité pour obtenir le retrait de la réplique, les propriétaires se contentèrent de répondre qu’ils enlèveraient la statue si l’ordre leur était donné par les autorités, et qu’ils ne souhaitaient pas « créer de problèmes ». Ils ajoutèrent que leur « intention est d’essayer de rassembler toutes ces vieilles choses ici et d’en faire une sorte d’atmosphère muséale. Les gens aiment voir ce genre d’objets, surtout les touristes ».
Staff Reporter, « Swakopmund restaurateur stirs up emotions with Reiterdenkmal replica », New Era Live, 8 avril 2019, [en ligne :] https://neweralive.na/swakopmund-restaurateur-stirs-up-emotions-with-reiterdenkmal-replica/
The Namibian, « Anger… », op. cit.

Dans des échanges avec Laidlaw Peringanda ainsi qu’avec la presse, les propriétaires du restaurant ont maintenu qu’ils ne voyaient rien d’offensant dans la réplique, « car elle fait partie de l’histoire ». L’un des co-propriétaires précisa par la suite, déclarant :
Jade Lennon, « Anger mounts over replica of German colonial statue in Swakopmund », Medium, 4 avril 2019, [en ligne :] https://jade-lennon.medium.com/anger-mounts-in-swakopmund-over-replica-of-german-colonial-statue-44b2ddbb2ef8
Il s’agit simplement d’un objet historique. Nous avons décidé de recréer une partie de l’histoire perdue dans notre établissement. Je ne veux pas entrer dans la politique, mais personnellement, je pense que l’histoire de la Namibie a été déformée et politisée. Cela a été fait pour opposer les Allemands aux Ovaherero. Les récits de ce qui s’est réellement passé diffèrent. Les Ovaherero ont provoqué la guerre. Ils ont commencé à tuer les Allemands, qui ont ensuite riposté.
Otis Finck, « Reiterdenkmal replica must go », Erongo, 14 janvier 2020, [en ligne :] https://www.erongo.com.na/news/reiterdenkmal-replica-must-go2020-01-14.
Malgré leur affirmation de ne pas vouloir s’engager dans des débats politiques, ces propos montrent que les propriétaires étaient bien conscients des controverses publiques entourant la statue originale du Cavalier au moment où ils ont décidé de commander et d’exposer la copie. Plus encore, c’est précisément en raison de leur position politique dans ce débat qu’ils ont estimé nécessaire de procéder à cette installation. Même la simple affirmation selon laquelle les Ovaherero auraient déclenché la guerre est non seulement hautement politique, mais aussi contestée par les historiens. Dans cet extrait, le propriétaire relativise les atrocités allemandes et suggère que le retrait du Cavalier à Windhoek serait le résultat d’une « déformation » et d’une « politisation » de l’histoire – renversant ainsi un argument qui pourrait tout aussi bien être appliqué à la statue elle-même. Cette stratégie discursive consistant à affirmer que l’histoire du colonialisme allemand a été « politisée » ou « déformée », tout en impliquant implicitement un rejet des récits postcoloniaux de la violence coloniale, n’est pas nouvelle. De même, l’idée selon laquelle une histoire aurait été « perdue » est révélatrice, d’autant plus que le Mémorial du génocide a été inauguré à Windhoek en 2014. Ce qui a été « perdu », dans ce cas, est donc la représentation publique d’un certain récit historique – un récit qui, comme on l’a vu, occultait et minimisait bien plus qu’il ne révélait. Même si les propriétaires déclarent ne pas vouloir engager de débat, ils le provoquent de facto.
Jan-Bart Gewald, Herero Heroes: A Socio-Political History of the Herero of Namibia, 1890-1923, Columbus, Ohio State University Press, 1999, p. 141 ; Joachim Zimmerer, From Windhoek to Auschwitz? Reflections on the Relationship between Colonialism and National Socialism, Berlin, De Gruyter, 2024, p. 35.
Larissa Förster, op. cit., p. 235.
Par le biais de la relocalisation symbolique de la statue du Cavalier de Windhoek vers Swakopmund, les propriétaires remettent en question la décision de retirer le monument du paysage mémoriel namibien en 2013. Avec la statue, revient l’interprétation historique qui y est associée. Cette « relocalisation » doit être comprise comme une réaffirmation de récits coloniaux dans un contexte plus large de relecture postcoloniale du passé. Celle-ci inclut l’ajout du « sang » sur le Marinedenkmal, à son intégration dans la marche commémorative annuelle de Swakopmund, à la reconnaissance par le gouvernement allemand des atrocités coloniales comme génocide, ainsi qu’au nouvel intérêt du gouvernement namibien pour cette histoire – autant d’éléments qui seront analysés dans la section suivante.
Renzo Baas, op. cit., p. 54.
Le Mémorial du génocide à Windhoek
À Windhoek, la statue du Cavalier fut déplacée afin de laisser place à un Musée de l’Indépendance et à une imposante statue du premier président namibien, Sam Nujoma. L’inauguration du musée, le jour de commémoration de l’indépendance de la Namibie en 2014, servit également de cadre à la présentation du premier Mémorial national du génocide du pays (voir image 8), situé aujourd’hui devant l’Alte Feste.
Ellie Hamrick et Haley Duschinski, « Enduring Injustice: Memory Politics and Namibia’s Genocide Reparations Movement », Memory Studies, n°11 (4), 2018, pp. 437-454 ; Fabian Lehmann, op. cit., p. 253.
Alexandra Stonehouse, The Politics of Memorialisation in Namibia: Reading the Independence Memorial Museum (mémoire de master, University of Cape Town), 2018, [en ligne :] https://open.uct.ac.za/server/api/core/bitstreams/a78263c8-8848-49dc-9c4b-937f3896d65e/content, p. 4.
Ces structures furent commandées par le gouvernement namibien et réalisées par l’entreprise nord-coréenne Mansudae Overseas Projects. Les nouveaux sites ont suscité des critiques avant même leur inauguration, mais aussi ultérieurement. Il fut notamment avancé que le retrait du Cavalier risquait d’effacer l’histoire du génocide de l’espace urbain, et qu’un musée dédié à la lutte pour l’indépendance était redondant dans le paysage mémoriel de Windhoek. Par ailleurs, il a été reproché que les communautés affectées n’aient pas été associées à la conception du mémorial du génocide.
Dans « Changing urbanscapes : Colonial and postcolonial monuments in Windhoek », Nordic Journal of African Studies, 2018, n° 27/1, p. 21 (https://doi.org/10.1080/13696815.2021.1947785), Heike Becker a détaillé le débat public ainsi que les transformations esthétiques de l’espace urbain de Windhoek résultant de la décision de confier les constructions à Mansudae Overseas Projects.Dans Postcolonial Architecture through North Korean Modes: Namibian Commissions of the Mansudae Overseas Project (mémoire de recherche en master à l’University of Kansas, 2011), Meghan Kirkwood analyse la décision de la South West Africa People’s Organisation de recourir à cette entreprise nord-coréenne afin de transformer le paysage urbain de Windhoek à travers plusieurs projets.
HAMRICK Elie, Enduring Injustice: Law, Memory, and Politics in Namibia’s Genocide Reparations Movement (mémoire de master, Ohio University), 2013, pp. 74-76.
Ibid., pp. 59-60.
Elie Hamrick et Haley Duschinski, op. cit., p. 451.
Ces trois critiques sont étroitement liées et doivent être replacées dans le contexte de la manière dont la SWAPO conçoit l’histoire nationale namibienne. Comme indiqué dans l’introduction, le récit national porté par la South West Africa People’s Organisation, centré sur la lutte armée des années 1960-1980, est fondamental pour sa légitimité politique. Dans le même temps, la SWAPO est historiquement ancrée principalement dans le nord du pays, majoritairement oshiwambophone. Dès lors :
Elke Zuern, « Memorial Politics… », op. cit., pp. 494-495.
La domination coloniale allemande et les génocides commis contre les Nama et les Herero du centre et du sud de la Namibie n’ont pas affecté les habitants de l’Ovamboland. Il n’est donc pas surprenant que les lieux de mémoire, les sites des anciens camps de prisonniers de guerre qui jalonnent le paysage urbain de Windhoek, n’aient aucune signification pour ceux dont les ancêtres n’y ont pas été incarcérés.
Jan-Bart Gewald, « From the Old Locations… », op. cit., p. 271.
Cette dynamique a conduit à une ignorance (volontaire ?) des luttes toujours en cours menées par les populations confrontées aux conséquences du génocide. Le paysage mémoriel a ainsi été construit de manière à refléter, sous une forme matérielle, « l’histoire révisée, les espoirs et les aspirations du nouvel État », tout en ignorant ou en occultant des histoires jugées sans importance pour la Namibie dans son ensemble.
Jan-Bart Gewald, « From the Old Locations… », op. cit., p. 271.

À partir de 2004/2006, le gouvernement se saisit avec force des enjeux mémoriels liés au génocide pour les intégrer de manière plus visible dans le récit national. Les résistances ovaherero et nama furent ainsi requalifiées comme des précurseurs de la lutte pour l’indépendance ultérieure, « pionnières dans la lutte pour notre liberté et notre indépendance nationale ». Cette construction d’une continuité directe entre les premières résistances à la conquête coloniale et la lutte nationaliste menée par la SWAPO fait depuis longtemps partie du récit national. Ce faisant, le statut de la South West Africa People’s Organisation comme force libératrice du pays est maintenu, tout en lui permettant de se positionner dans les négociations avec l’Allemagne sur la question du génocide.
Avec le centenaire de la bataille d’Ohamakari (Waterberg) en 2004 – au cours duquel la ministre fédérale allemande de la Coopération économique et du Développement, Heidemarie Wieczorek-Zeul, fut la première personnalité politique allemande à demander publiquement pardon pour les atrocités commises — la question du génocide devint plus difficile à ignorer (Henning Melber, « How to come to terms with the past: Re-visiting the German colonial genocide in Namibia », Afrika Spectrum: Deutsche Zeitschrift für Gegenwartsbezogene Afrikaforschung, 2005, n°40/1, pp. 139-148, ici p. 144). En 2006, le parlement namibien adopta une motion appelant à des négociations entre les gouvernements allemand et namibien ainsi que les communautés affectées. Ces négociations eurent lieu entre 2015 et 2021, bien qu’une controverse existe quant à savoir si elles se sont déroulées sous la forme envisagée dans la motion de 2006. Voir la communication conjointe des Rapporteurs spéciaux de l’Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights adressée aux gouvernements allemand et namibien sur la Déclaration conjointe (2023).
Heike Becker, « Changing Urbanscapes… », op. cit., p. 17. Ce cadrage n’est pas entièrement nouveau. Des continuités narratives similaires ont également été établies durant la lutte pour l’indépendance, y compris par des acteurs issus des communautés affectées au sein du mouvement nationaliste (voir GEWALD Jan-Bart « Herero genocide in the twentieth century: politics and memory », op. cit., ici pp. 295-298.
Le Mémorial national du génocide reflète cette approche. Il se compose d’un socle portant des bas-reliefs en bronze représentant des scènes d’actes génocidaires. Au sommet se dresse une statue en bronze représentant un homme et une femme sur une « hutte nama », les bras enlacés autour de la taille de l’autre et les poings levés, laissant apparaître des chaînes brisées. Leurs bras levés et les chaînes rompues véhiculent un message de victoire ultime après la souffrance : leur résistance au colonialisme allemand n’a pas été vaine, la Namibie est indépendante. Cette idée est résumée par la phrase « leur sang irrigue notre liberté », inscrite entre le socle et la statue – une formule également présente dans l’hymne national namibien. Ni le terme « génocide », ni les communautés directement visées et affectées n’étaient initialement mentionnés sur le monument. De cette manière, la tentative de rendre visible l’histoire du génocide contribuait paradoxalement à « invisibiliser ceux contre lesquels le génocide a été perpétré ». Cette situation a depuis été corrigée, une plaque indiquant désormais : « Ce monument est érigé en l’honneur des victimes du génocide herero et nama. 1904-1908 ».
Heike Becker, op. cit., p. 15.
Ibid., p. 16.
lie Hamrick et Haley Duschinski, op. cit., p. 451.
Le retrait, décidé par l’État, de la statue du Cavalier et son remplacement par le Musée de l’Indépendance, inauguré en même temps que le premier Mémorial national du génocide le jour de commémoration de l’indépendance, inscrivent symboliquement le récit historique officiel de l’État dans le paysage urbain. Dans ce récit, la SWAPO occupe le rôle de force libératrice du pays (en supprimant le monument colonial et en établissant le Musée de l’Indépendance centré sur la lutte armée contre l’Afrique du Sud), tandis que le génocide est reconfiguré comme une forme de résistance anticoloniale et intégré comme prélude à la lutte ultérieure (tel que représenté dans le Mémorial du génocide).
Si certains membres des communautés affectées ont salué la reconnaissance du génocide sur ce site historique, d’autres ont critiqué l’approche gouvernementale. L’absence d’inclusion dans le processus de conception du mémorial a été mal accueillie. De plus, à la lumière du désintérêt longtemps affiché par le gouvernement SWAPO pour le génocide commis dans le Sud-Ouest africain allemand et ses conséquences – et surtout dans le contexte des controverses liées à sa légitimité représentative dans les négociations avec l’Allemagne –, certains considèrent ce mémorial comme relevant d’une stratégie de « cooptation ».
Alexandra Stonehouse, op. cit., p. 61.
Elie Hamrick et Haley Duschinski, op. cit., p. 451.
Comme pour les lieux de mémoire à Swakopmund, les controverses autour du mémorial national du génocide sont façonnées par des tensions sociopolitiques contemporaines, qu’elles reflètent d’ailleurs. Celles-ci concernent la manière dont la SWAPO traite la question du génocide et, par extension, les besoins et intérêts des minorités dans le pays. La controverse immédiate autour du mémorial est ainsi liée à des conflits plus larges concernant l’engagement jugé insuffisant du gouvernement vis-à-vis du génocide et de ses conséquences pour les communautés affectées depuis l’indépendance, ce qui alimente le débat sur la participation limitée à la négociation avec l’Allemagne. Cela illustre une nouvelle fois la mesure dans laquelle les sites mémoriels constituent des lieux concrets où les mémoires et l’identité collectives se construisent et de disputent.
Conclusion
Cet article a montré comment les débats publics autour des sites mémoriels considérés sont déterminés par les transformations politiques et sociales, ainsi que par les tensions auxquelles la Namibie est confrontée depuis leur création. Ces dynamiques se reflètent dans les manières dont les habitants et les militants issus des communautés affectées ont modifié, réapproprié ou créé de nouveaux lieux commémoratifs à Swakopmund. Chacune de ces interventions vise à transformer le récit du colonialisme allemand inscrit dans la ville. À travers des exigences de justice réparatrice et d’autodétermination, les militants issus des communautés affectées cherchent à faire disparaître les récits coloniaux de l’espace urbain, quand les défenseurs d’une lecture coloniale cherchent à les préserver.
En tenant compte de l’importance des pratiques commémoratives et de l’incarnation des mémoires collectives dans la production de sens des lieux de mémoire, l’absence ou le retrait peut également être révélateur. Alors que le gouvernement namibien a cherché à transformer le paysage mémoriel de Windhoek, aucun de mes interlocuteurs issus des communautés affectées n’a déclaré ressentir un lien avec le mémorial de Windhoek. Au contraire, beaucoup ont indiqué ne jamais l’avoir visité en personne, même plusieurs années après son inauguration – y compris des habitants de Windhoek participant régulièrement à des événements communautaires et commémoratifs à travers le pays. En ce sens, le monument national semble aujourd’hui moins fonctionner comme un lieu de mémoire pour les communautés concernées ou pour les habitants de Windhoek en général, que comme un espace de politique nationale et internationale : à l’instar des négociations elles-mêmes, il devient un lieu où des responsables politiques allemands et namibiens mettent en scène des gestes de réconciliation.
Voir, par exemple, la visite du monument par le vice-chancelier allemand de l’époque, Robert Habeck (Leon Fasse, « Wasserstoff-Hoffnung : Habeck wirbt für Partnerschaft mit Namibia », Merkur, 6 décembre 2022, [en ligne :] https://www.merkur.de/wirtschaft/wasserstoff-energie-namibia-robert-habeck-partnerschaft-gruen-nachhaltig-zr-91958295.html
Orientation bibliographique
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Pour citer cet article
Núrel Reitz, « Négocier la mémoire à travers les espaces urbains : les traces du génocide des Ovaherero et des Nama à Widhoek et Swakopmund », Revue Alarmer, mis en ligne le 8 octobre 2026, https://revue.alarmer.org/negocier-la-memoire-a-travers-les-espaces-urbains-les-traces-du-genocide-des-ovaherero-et-des-nama/
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