New York, automne 2016. Alors que la campagne électorale précédant la première élection de Donald Trump bat son plein, Michael Luo, journaliste américain originaire de Taïwan, entend une femme lui hurler de retourner en Chine, alors qu’il fait la queue devant un restaurant avec sa famille. Rapidement, Luo lui répond en publiant une longue lettre ouverte dans le New York Times, revenant sur cette expérience révélatrice de ce qu’il analysait comme un « voile de nativisme » s’abattant sur son pays natal pour lequel ses parents avaient quitté Taïwan. C’est en s’interrogeant sur la réalité de l’intégration de ses propres enfants que lui vient l’idée d’un livre retraçant les origines du sentiment anti-chinois.
Michael Luo, « An Open Letter to the Woman Who Told My Family to Go Back to China », The New York Times, 9 octobre 2016, https://www.nytimes.com/2016/10/10/nyregion/to-the-woman-who-told-my-family-to-go-back-to-china.html
Neuf ans plus tard, alors que Michael Luo est devenu rédacteur en chef exécutif du New Yorker, Strangers in the Land: Exclusion, Belonging, and the Epic Story of the Chinese in America est publié par Doubleday, grande maison d’édition américaine. L’ouvrage, dont le titre signifie littéralement « Étrangers au pays : exclusion, appartenance et l’histoire épique des Chinois en Amérique », est un récit choral de l’expérience sino-américaine aux États-Unis, retraçant plus d’un siècle d’exclusion, de xénophobie et de résilience depuis la ruée vers l’or.

Le temps de l’immigration chinoise
Nourri par une étude minutieuse de fonds publics et privés dans tout le pays, Luo entreprend de retracer le parcours de Chinois dans un récit polyphonique, typique de la méthode journalistique américaine, minutieusement documentée. Ainsi, dans les collections de la California Historical Society à San Francisco où, parmi d’autres archives, il a découvert un registre des résidents chinois de Downieville, en Californie, l’un des premiers camps miniers, compilé en 1889 et complété par les photographies des membres de cette communauté. Lorsque des archives ne sont pas disponibles, Luo leur substitue des entretiens comme avec Connie Young Yu, une historienne de Californie descendante d’un cheminot des années 1860, d’une femme séparée de ses enfants par les autorités de l’immigration en 1924 et d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale.
Il en tire une histoire chorale, à la fois poignante et violente, de la manière dont les Chinois sont arrivés aux États-Unis et dont ils sont parvenus à s’implanter, par-delà la violence et la haine auxquelles ils ont été confrontés. Sa fresque commence symboliquement avec la ruée vers l’or, qui suscite une vague d’immigration chinoise vers la côte Pacifique des États-Unis, destinée à travailler dans les mines puis, après le tarissement du rêve de fortune, dans les chantiers de construction des lignes de chemin de fer transcontinentales ou les exploitations californiennes.
Loin du fantasme, plus tard véhiculé, de hordes de coolies exploitées par des contrats léonins, ce sont des individus, isolés ou par petits groupes familiaux ou d’un même village, qui débarquent à San Francisco. L’accueil de ces flux encore limités est initialement favorable à des migrants à l’éthique de travail sans faille. Des cérémonies sont même organisées par les responsables municipaux et quelques pasteurs désireux d’évangéliser la communauté chinoise. Le premier quotidien de Californie, le Daily Alta, publie un article élogieux sur ces Chinois vivant parmi les Californiens, imaginant comment un jour ils voteraient, voire siégeraient au Congrès. Les entrepreneurs américains les accueillent favorablement, à l’instar du magnat ferroviaire Collis P. Huntington qui déclare : « Ce serait bien mieux pour nous et pour l’État s’il en venait un demi-million ». Il est vrai que, délaissant les médiocres filons aurifères où ils se font le plus souvent racketter (avec la passivité complice des représentants des autorités locales), les travailleurs jouent aussi un rôle important dans la construction du réseau ferroviaire transcontinental. Luo revient ainsi à plusieurs reprises sur des situations épiques où des hommes suspendus dans des paniers au-dessus de précipices pour poser des explosifs qui éventraient des montagnes entières pour permettre aux chemins de fer de passer.
Dans les premiers chapitres, Luo décrit le dynamisme des premiers arrivants, comme la « courtisane chinoise » Ah Toy, immigrante à San Francisco qui vendait aux prospecteurs avides de sexe la chance de « contempler son visage » et avait économisé suffisamment de poussière d’or pour se lancer dans les affaires à la tête d’une maison close. Plus généralement, la communauté chinoise de San Francisco s’organise et les immigrants peuvent bénéficier du soutien d’organisations communautaires (le plus souvent organisées sur la base de l’origine régionale de leurs membres), les huiguans, dont la Sam Yup Company, qui apportent aides pratique et juridique aux nouveaux venus. Leurs archives fournissent de nombreux et riches témoignages exploitables. Ainsi, les deux premiers chapitres insistent-ils sur l’histoire de Tong Achick. Une formation précoce et la maîtrise de l’anglais ont permis à ce jeune marchand chinois de diriger le huiguan de la Yeong Wo Association, où il officie comme traducteur et défenseur des mineurs chinois victimes d’abus et privés de justice. Bien que les Chinois aient continué à faire face à des « conflits quasi permanents », Tong Achick, aux côtés d’autres dirigeants des premiers huiguans tels que Norman Assing et Yu Wa, a continué à défendre les droits des Chinois, en servant d’interprètes devant les tribunaux, en négociant les impôts avec les autorités pour obtenir un meilleur traitement des mineurs, et en offrant des récompenses en espèces pour toute information concernant les membres de leur communauté assassinés.
« The Chinese must go »
À la recherche de travail une fois le rêve de la ruée vers l’or évanoui, les Chinois s’éparpillent dans l’Ouest américain. Une communauté s’enracine même dans le delta du Mississippi, exploitant des épiceries dédiées aux clients noirs dans le Sud de Jim Crow.
Sur la côte Est, l’auteur s’attarde sur le célèbre cas de Yung Wing, le premier étudiant chinois à Yale, sélectionné par des missionnaires américains en Chine. Son parcours reflète d’ailleurs la complexité des relations entre les deux pays. Lorsque l’étudiant brillant rentre en Chine, il a presque oublié sa langue maternelle. Puis le gouvernement chinois, avide de connaissances et de technologies occidentales, renvoie Yung dans les années 1870 avec des dizaines d’autres étudiants. Ils sont très bien accueillis, jusqu’à ce que la Chine interrompe la mission de Yung, craignant que les étudiants ne se soient trop accoutumés aux coutumes et à la religion locales !
Mais, rapidement, l’expansion de communautés chinoises en Californie nourrie par l’afflux croissant de nouveaux immigrants – tout particulièrement le Chinatown de San Francisco – exacerbe de nouvelles tensions raciales et bouleverse une situation déjà tendue. Ces Chinois, dont l’apparence physique, les vêtements, la coupe de cheveux avec la natte traditionnelle autant que les pratiques religieuses soulignent l’altérité absolue, constituent près de 10 % de la population de Californie. La culture populaire se fait l’écho d’une hostilité croissante, comme en atteste le texte d’une chanson publiée en 1855 dans la revue The California Songsten, à propos des vices de « Chinaman » qui n’aurait jamais dû être accueilli aux États-Unis. Déjà, des heurts ont opposé les chercheurs d’or et, souvent, les autorités locales avaient adopté des mesures discriminatoires : « taxes minières », restrictions de logement et autres tactiques de racket. C’est dans ce contexte que, en 1854, la Cour suprême de Californie avait statué que le témoignage des Chinois contre une personne blanche était irrecevable en cour, qu’ils fussent immigrés ou déjà naturalisés.
La fin de la guerre de Sécession marque le début d’une phase de récession violente qui réduit au chômage des légions d’ouvriers blancs ; dont de nombreux combattants démobilisés qui émigrent vers l’Ouest.
Les Chinois sont dénoncés comme volant les emplois des ouvriers blancs. Quand bien même, ils ne sont, relève Luo, généralement pas en concurrence directe avec la « plupart des travailleurs blancs », s’orientant plutôt vers des secteurs d’activité à bas salaires et peu qualifiés, les Chinois n’en tirent pas moins les salaires vers le bas. Des clubs « anti-coolies » se propagent dans toute la Californie, et des foules en colère s’en prennent aux Asiatiques.
Un personnage attire traditionnellement l’attention et ici celle de Luo : Denis Kearny. Arrivé aux États-Unis de son Irlande natale, en 1868 à l’âge de 20 ans, il finit par s’installer à San Francisco où il obtient sa naturalisation. Entré au Parti des travailleurs de Californie (Workingmen’s Party of California), il se distingue par la virulence de ses discours contre les élites économiques et politiques, dont les Chinois constitueraient des outils de domination. Après avoir joué un rôle prépondérant en Californie, il prend une nouvelle dimension à partir de 1878, parcourant le pays pour porter son discours radicalement hostile aux Chinois, coupables de nuire à la classe ouvrière américaine. Des propos résumés en un lapidaire « The Chinese must go ».
Au mieux, des villes entières chassent alors les Chinois. Au pire, les migrants sont battus ou lynchés. Luo fait le récit minutieux de telles violences et rappelle que des agressions racistes s’étaient déjà produites auparavant. En octobre 1871, dans la ville réputée violente et mal famée de Los Angeles, réagissant à la rumeur de la mort de deux blancs (dont un policier) au cours d’affrontements entre deux huiguans rivaux, une foule estimée à 500 blancs et latinos (soit près de 10 % de la population totale de la ville) se mobilise pour rendre justice. Au terme de trois jours d’émeutes anti-chinoises, 19 des 172 Chinois recensés dans le Chinatown local perdent la vie, dont 15 lynchés en pleine rue.
En juillet 1877, San Francisco connaît à son tour des émeutes. Cette fois-ci, le mouvement commence par une série de manifestations et grèves organisées par le Workingmen’s Party of California pour protester contre les licenciements et le chômage massif qui frappe particulièrement la communauté irlandaise. Les slogans visent les autres responsables supposés de la crise : les coolies chinois. Trois nuits durant, des centaines d’émeutiers détruisent toute trace d’activité chinoise ; les blanchisseries sont systématiquement brûlées. Impuissant, le maire de la ville se résout à demander la présence de l’armée fédérale pour intimider les émeutiers.
En février 1885, dans la ville d’Eureka dans le comté de Humboldt en Californie, une balle perdue au cours d’un règlement de compte entre deux gangs chinois provoque la mort d’un conseiller municipal et entraîne des manifestations antichinoises suivant les encouragements du journal local qui appelait à « Effacer les taches de peste ». Une de ces mobilisations dégénère en véritable pogrom au terme duquel la communauté de quelque 300 Chinois est expulsée de la ville. Après les émeutes, un annuaire d’entreprises locales peut fièrement présenter Humboldt comme « le seul comté de l’État ne contenant pas de Chinois ». Quoique ce soit inexact : certains Chinois sont restés avec le soutien de résidents blancs, à l’instar d’un homme à tout faire, nommé Charley Moon, qui a survécu à ce pogrom et vit dans le comté de Humboldt jusqu’à sa mort en 1943, dont des traces ont été retrouvées par Michael Luo dans les archives locales.
La métaphore de la « peste », maladie que l’occident a éradiquée en Asie du Sud-Est mais qui sévit encore partout ailleurs, est récurrente en ce qui concerne l’immigration au XIXe siècle. Elle est un bon marqueur de la différence civilisationnelle qui justifie le « fardeau de l’homme blanc ». Cette maladie conserve une image terrifiante dans les imaginaires. Concernant les aliens étrangers à l’identité américaine (indiens, immigrés puis communistes…), les métaphores liées aux maladies insidieuses sont constantes.
Mais les émeutes ne s’arrêtent pas à la frontière de la Californie. À Denver (Colorado), après une série de manifestations initiées par Kearny et le Workingmen’s Party of California, la foule, comprenant un grand nombre d’Irlandais, s’attaque au Chinatown local aux cris de « Chinese must go » ou « Débarrassons-nous de la peste jaune » en octobre 1880. Le quartier est intégralement pillé et brûlé sans que la justice ne « puisse » identifier les responsables ou statuer sur un dédommagement des propriétaires ! Ce qui n’empêche pas que, cinq ans plus tard, un nouveau quartier chinois d’une centaine d’habitants s’établisse en périphérie de la ville.
En septembre 1885, dans le territoire du Wyoming à Rock Springs, un groupe de mineurs blancs assassine 28 Chinois et brûle leurs maisons. En 1887, 34 mineurs chinois tombent dans une embuscade et sont massacrés dans un endroit désormais connu comme Hell’s Canyon, dans l’Oregon. Plusieurs autres villes, comme Cold Springs en Californie, et Tacoma et Seattle dans l’État de Washington, connurent également des incidents contre les Chinois jusque à la veille de la Première Guerre mondiale. La litanie de Luo est bien fournie.
Sinophobie institutionnelle
Rapidement, la sinophobie n’est plus l’apanage des faits divers, prenant une dimension politique et institutionnelle. Le feu couve en Californie avant d’atteindre les bords du Potomac.
Après les premières mesures des années 1850, le sentiment anti-chinois est populaire dans les deux partis et joue un rôle majeur dans la politique nationale, étant considéré comme clé pour remporter les votes électoraux de la côte Ouest. Dans la continuité des mesures discriminatoires accumulées depuis les années 1850, les autorités californiennes valident des décisions clairement sinophobes.
Dès le début des années 1870, les autorités californiennes décident de contrer le trafic humain en adoptant des lois pour limiter l’arrivée de femmes asiatiques : si leurs maris ne viennent pas les chercher, elles sont présumées prostituées et expulsées sur le champ. Mais, le climat de sinophobie n’étant pas encore la norme, une décision de la Cour suprême statue finalement en faveur de ces femmes, rappelant qu’un État n’est pas habilité à légiférer sur l’immigration. Ce n’est que partie remise. En 1875, la sinophobie atteint le Congrès lorsque le représentant républicain de Californie, Horace Page, soutenu par le président Ulysses Grant, fait voter une loi pour lutter contre le danger que constituent la main-d’œuvre chinoise bon marché et les « femmes chinoises immorales ».
Entre-temps, une autre mesure a révélé l’ampleur de la sinophobie. En 1873, le Conseil des superviseurs de San Francisco valide (à une courte majorité) une décision dite « ordonnance sur les queues de cheval ». Celle-ci vise à forcer les prisonniers de San Francisco à se faire raser les cheveux au nom de questions d’hygiène et de santé publique. Sont expressément visés les Chinois et leurs nattes traditionnelles. Le maire de San Francisco y opposant son veto, c’est la législature de l’État de Californie en 1876 qui approuve la mesure. En 1879, elle est invalidée comme inconstitutionnelle par le juge de la Cour suprême des États-Unis Stephen Johnson Field, siégeant à la cour fédérale locale. Jugeant cette loi discriminatoire, il rappelle le quatorzième amendement à la Constitution des États-Unis qui garantit une protection égale en vertu de la loi à toutes les personnes.
Dans ce contexte, un journaliste du San Francisco Chronicle dénonce « la pieuvre mongole » qui étendrait ses tentacules sur la ville. Comme en écho, la constitution californienne, remaniée en 1879, interdit explicitement aux Chinois l’accès aux emplois publics alors que sont dénoncés les méfaits de leur présence. Le référendum organisé la même année pour interdire leur émigration en Californie n’obtient pas moins de 150 638 votes favorables contre 883 ! La dimension raciale est prépondérante dans le rejet des Chinois, opposés aux bons immigrés européens évidemment assimilables.
La pression politique et populaire anti-chinoise prend progressivement tant d’ampleur que, en 1882, le président Chester A. Arthur se résout à signer le Chinese Exclusion Act, après s’être opposé à une première proposition d’un moratoire de 20 ans. La loi interdit toute immigration chinoise aux États-Unis pour 10 ans et rend les immigrants chinois inéligibles à la naturalisation. Auparavant, Arthur s’était opposé à des votes similaires du Congrès au nom du traité sino-américain de 1868 (le traité Burlingame) qui stipulait la liberté de circulation entre les deux pays. Mais, déjà à l’occasion du renouvellement de ce traité en 1880, le Congrès avait imposé une clause permettant aux États-Unis de réguler, voire de suspendre unilatéralement, l’immigration. Comme Luo le rappelle, pour la première fois de leur histoire, les États-Unis ferment alors leurs portes à un peuple en raison de sa race. En 1884, un vote du Congrès, qui précise que la loi s’applique sur la base de l’ethnie plutôt que sur la nationalité chinoise, le confirme. Toutefois, la même loi stipule que tout immigrant chinois qui aurait quitté le territoire américain devrait obtenir un permis de rentrée auprès d’un consulat américain s’il souhaitait retourner aux États-Unis. Cette dernière disposition est annulée par la loi Scott de 1888, qui interdit le retour de ces immigrants aux États-Unis et annule tous les permis de rentrée antérieurs ! Cette fois la frontière est bien close. La frénésie sinophobe culmine avec la loi Geary de 1892 qui prolonge l’interdiction de l’immigration et oblige tout Chinois à s’enregistrer auprès du gouvernement sous peine de déportation.
Les restrictions à l’immigration ne s’assouplissent que lorsque la Chine devient une alliée pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1943, le Magnusen Act (Chinese Exclusion Repeal Act) entrouvre un espace pour l’immigration et annule l’interdiction de postuler à la citoyenneté américaine. L’ouvrage s’arrête donc à cette date, qui semble marquer un passage de témoin : le Chinois est désormais supplanté, dans l’imaginaire raciste, par le Japonais, population qui avait été exemptée depuis 1907 des mesures raciales.
Mobilisations contre la sinophobie
Prenant soin d’éviter toute lecture manichéenne, Luo contrebalance ces récits de massacres et d’actes de racisme en mentionnant des exemples d’hommes et femmes de bonne volonté qui décidèrent de soutenir les Chinois. Pour certains, au nom des idéaux d’égalité de l’Amérique, surtout après la guerre de Sécession. Ainsi le célèbre Frederick Douglass fraîchement sorti du combat contre l’esclavage, multiplie les interventions, à partir de 1869, pour célébrer le fait qu’une « nouvelle race [ait fait] son apparition à l’intérieur de nos frontières et réclame l’attention » et revendiquer l’égalité des droits pour les Chinois : « le droit de circulation ; le droit de migration ; un droit qui n’appartient à aucune race particulière ; mais qui appartient à tous et à tous ».
C’est au nom de ces mêmes valeurs que le sénateur du Massachusetts George Frisbie Hoar s’oppose à la loi d’exclusion de 1882 :
Nous nous vantons de notre démocratie, de notre supériorité et de notre force. Le drapeau porte les étoiles de l’espoir à toutes les nations. Cent mille Chinois arrivent en Californie et tout a changé… La vérité évidente devient un mensonge évident.
George Frisbie Hoar, sénateur du Massachusetts
D’autres interviennent plus concrètement encore. Alors que, dans les dans les années 1860 et 1870, attirées par des promesses de mariage, certaines femmes sont acheminées à San Francisco pour y être prostituées, des citoyens américains entreprennent de les aider. Ainsi, Otis Gibson, un missionnaire, crée une maison où les jeunes femmes piégées pourraient se réfugier. Lors des émeutes d’Eureka, deux révérends, Charles Andrew Huntington et C.E. Rich, s’interposent au nom des valeurs chrétiennes pour sauver des Chinois du lynchage.
Mais les mentalités ont évolué et la sinophobie s’est enracinée dans la société américaine. Le titre du livre provient d’une citation d’une décision d’un juge de la Cour suprême en 1889 : le même juge Stephen J. Field qui avait évoqué le 14e amendement pour s’opposer aux mesures sinophobes en Californie. Validant la constitutionnalité de la loi Scott interdisant tout droit au retour d’un Chinois qui aurait quitté le territoire américain, Stephen Fields stipule le droit souverain du gouvernement fédéral de contrôler toute forme d’immigration et son droit à expulser les immigrants pour résister à « l’agression étrangère ». Son argument est étayé par le constat que les Chinois sont irrémédiablement étrangers à cette terre. C’est dans cette logique que, en 1898, le Département d’État invalide la citoyenneté obtenue par Yung Wing, ancien étudiant à Yale !
Sino-Américains
Cette ultime interprétation de Field est évidemment contredite dans la dernière partie du livre où Luo insiste sur la force de résilience des immigrés qui ont décidé de rester aux États-Unis et de devenir « sino-américains ». Luo distille alors quelques exemples, certes bien moins nombreux et détaillés que ces récits d’actes racistes ou massacres. On peut relever le cas de Lao Chung, un mineur blessé lors de l’attaque à Rock Springs (1885), qui survécut et continua à travailler pendant des décennies dans le Wyoming, la balle toujours logée dans son dos.
Dans le même temps, d’autres Chinois luttent pour obtenir l’application des droits inscrits dans la Constitution. C’est le cas de Joseph Tape, qui, à la fin des années 1880, s’est battu pour l’accès à l’école publique de sa fille à San Francisco malgré la sinophobie exacerbée de la ville.
Plus significatifs encore sont les cas d’enfants de familles immigrées nés sur le territoire américain. Ainsi, en 1898, Wong Kim Ark, né à San Francisco, multiplie les recours en justice jusqu’à obtenir gain de cause devant la Cour suprême, confirmant qu’en raison du quatorzième amendement, la citoyenneté des personnes nées aux États-Unis ne pouvait être refusée. Selon le juge Horace Gray, refuser ce droit aux enfants chinois reviendrait à « refuser la citoyenneté à des milliers de personnes d’origine anglaise, écossaise, irlandaise, allemande ou européenne qui ont toujours été considérées et traitées comme des citoyens des États-Unis ». C’est cette inscription progressive dans le corps national qui a permis à Mamie Louise Leung, de Los Angeles, de devenir la première journaliste asiatique-américaine à travailler dans un grand journal dans l’Amérique de Franklin Roosevelt.
Conclusion
Dans le souci de reconstituer l’histoire des populations chinoises à hauteur d’homme, Michael Luo multiplie, dans Strangers in the Land, les anecdotes et propose un récit très riche où le lecteur se perd quelquefois.
D’autres ouvrages sur le même sujet pourraient proposer une perspective plus synthétique de la question de l’immigration chinoise aux États-Unis et du racisme inhérent. Ils témoignent aussi de l’importance de cette question aux États-Unis. Voir Roger Daniels, Asian America. Chinese and Japanese in the United States Since 1850, Seattle, University of Washington Press, 1992 ; Roger Daniels, Coming to America. A History of Immigration and Ethnicity in American Life, New York, Harper Perennial, 2002 ; Lon Kurashige, Two Faces of Exclusion. The Untold History of Anti-Asian Racism in the United States, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2016 ; Beth Lew-Williams, The Chinese Must Go. Violence, Exclusion, and the Making of the Alien in America, Cambridge, Harvard University Press, 2018 ; Mae Ngai, The Chinese Question. The Gold Rushes and Global Politics, New York, W. W. Norton Company, 2021.
Selon une logique politique qui n’est pas anodine dans les États-Unis contemporains, l’auteur suggère parfois des rapprochements avec la question afro-américaine. On ne peut qu’être frappé par le parallélisme entre les mesures discriminatoires de l’État de Californie, notamment, et les mesures équivalentes mise en place dans le sud des États-Unis, dans le cadre de la ségrégation. Associée à la montée en puissance d’un discours nativiste et raciste concernant l’identité américaine (dont la puissante Immigration Restriction League est le relai), la sinophobie populaire et institutionnelle apparaît comme ayant constitué les prémices d’une politique identitaire et raciste, aboutissant à l’adoption d’une série de lois restreignant drastiquement l’immigration aux États-Unis dans les années 1920.
Enfin, si la sinophobie américaine est indéniable, elle est loin d’être exceptionnelle en cette fin de XIXe siècle, où le discours contre le « péril jaune » est devenu un lieu commun en Europe. Ce racisme quasi civilisationnel est aussi illustré dans la culture populaire par de nombreuses figures littéraires, dont l’ambigüe nouvelle de Jack London, L’Invasion sans pareille, pourrait être une parfaite illustration.
Pour citer cet article
Nicolas Vaicbourdt, « Strangers in the Land: Exclusion, Belonging and the Epic Story of the Chinese in America, un livre de Michael Luo », Revue Alarmer, mis en ligne le 14 septembre 2026, https://revue.alarmer.org/strangers-in-the-land-exclusion-belonging-and-the-epic-story-of-the-chinese-in-america-michael-luo
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