Paru en mars 2026 aux Presses universitaires du Midi, l’ouvrage Vous avez dit fasciste ? Formes et traces des fascismes aujourd’hui part d’un double constat. D’un côté, la réalité politique contemporaine offre un tableau de phénomènes qui semblent manifester, dans leur forme comme dans leur contenu, une filiation – plus ou moins directe – avec les fascismes tels qu’ils se sont constitués dans la première moitié du XXe siècle. De l’autre, le terme « fasciste » connaît une inflation préoccupante dans les médias et le débat public, où il est mobilisé à des fins diffamatoires et dénigrantes, au risque de s’user jusqu’à perdre toute signification. Face à cette double tension, l’ambition de l’ouvrage est de déterminer si et comment le fascisme – entendu non comme « une créature éternelle » mais comme « un système d’idées et de pratiques qui a réussi à pénétrer la société en profondeur jusqu’à la façonner de manière durable et qu’il faut continuellement recontextualiser » (p. 8) – demeure une catégorie analytique valide pour éclairer les connexions entre passé et présent. Ce, afin de mieux comprendre les transformations à l’œuvre dans nos sociétés contemporaines.
Le volume s’inscrit dans le sillage d’un cycle de publications et de manifestations scientifiques survenues autour du centenaire de la marche sur Rome, et trouve son origine directe dans un colloque organisé en octobre 2022 à l’Université Toulouse – Jean Jaurès sous le titre 1922-2022 : Que reste-t-il du fascisme ?, porté par les trois directrices de l’ouvrage en collaboration avec Sofia Dahani, docteure en sciences politiques. Ces trois chercheuses – dont les profils disciplinaires et géographiques complémentaires reflètent le projet scientifique du volume – sont Giulia Chielli, doctorante en histoire contemporaine dont les recherches portent sur les réseaux néofascistes transnationaux de l’après-Seconde Guerre mondiale et sur le franquisme ; Emilia Héry, maîtresse de conférences en histoire de l’art contemporain, spécialiste de la mémoire traumatique du fascisme dans l’art contemporain ; et Coralie Razous, docteure en histoire contemporaine, spécialisée dans l’histoire des intellectuels en Europe et en Amérique latine.
Sur le plan méthodologique, l’ouvrage s’est donné pour objectif d’explorer les traces – visibles et invisibles – des fascismes à travers des disciplines et des géographies multiples. La pluridisciplinarité y est conçue non comme une simple juxtaposition de regards, mais comme un dialogue entre chercheurs qui abordent le phénomène avec des outils et depuis des contextes différents. La diversité géographique des cas étudiés répond quant à elle à une volonté explicite de dépasser une tendance à l’eurocentrisme qui tend à examiner les fascismes extra-européens à travers le prisme de l’influence, selon un flux supposément unilatéral du centre vers les périphéries, pour insister au contraire sur la notion de « circulation » des idées et des pratiques, dans le sillage de l’histoire connectée.
L’ouvrage est structuré en quatre grandes parties. La première, composée de trois entretiens avec des spécialistes du fascisme et du néofascisme, pose les jalons définitionnels nécessaires à la lecture de l’ensemble. Les trois suivantes sont organisées selon un critère thématique : « Le fascisme dans la ville : contextualisation, actualisation, destruction », « Fascismes, société, culture mainstream et contre-culture : traces, héritages et mémoire » et « Fascismes, structures partisanes et champs politiques ».

Le fascisme en question(s)
Le pluriel du titre – fascismes – n’est pas anodin : il traduit d’emblée ce que les directrices de l’ouvrage nomment une « difficulté taxonomique » (p. 12) qui constitue l’une des tensions souterraines les plus fécondes de l’ensemble du volume. Comme le soulignent les chercheuses en introduction, définir le fascisme est un problème qui s’est considérablement complexifié après 1945, pour des raisons à la fois temporelles et géographiques. La survie du fascisme après la chute des régimes italien et allemand, puis le tournant historiographique des années 1960 – qui a vu les chercheurs s’intéresser aux fascismes au pluriel – et surtout les années 1990, avec la théorisation du fascist minimum et la diffusion d’études comparatives, ont profondément reconfiguré le champ. À cela s’ajoute, de manière plus récente, l’inflation déjà évoquée que connaît le terme hors du monde académique, ainsi que la multiplication de catégories voisines – néofascisme, extrême droite, droite radicale, populisme, etc. – qui se croisent et se superposent à celle de fascisme sans pour autant se confondre avec elle.
Oliver Forlin, Le Fascisme. Historiographie et enjeux mémoriels, Paris, La Découverte, 2013.
Roger Griffin, The Nature of Fascism, Londres, Routledge, 1993.
C’est sur cette question que la première partie du volume, composée de trois entretiens, se penche de la manière la plus systématique. Les trois chercheurs sollicités – Marlène Laruelle, historienne et politiste spécialiste de l’Europe de l’Est et de la Russie de Poutine, Andrea Mammone, historien expert du néofascisme en Italie et Europe occidentale, et Ernesto Bohoslavsky, historien dont les travaux portent notamment sur les expériences fascistes en Amérique latine – sont issus de postures scientifiques différentes, mais se voient poser des questions communes. Ainsi sont-ils interrogés sur la pertinence du terme « (néo)fascisme » dans le contexte actuel, l’impact de l’inflation terminologique sur la recherche, la dimension politique inhérente au fait de nommer un groupe ou un individu « fasciste », ou encore les outils théoriques mobilisés pour conceptualiser le phénomène. Leurs réponses dialoguent indirectement et reflètent la multiplicité – entendue à la fois comme diversité et comme richesse – des approches qui coexistent dans ce champ d’étude.
Si chacun propose sa propre définition du fascisme, ancrée dans sa discipline et sa méthodologie, deux points de convergence se dégagent néanmoins. Le premier concerne les risques de l’inflation terminologique. Tous s’accordent sur le fait qu’aujourd’hui les chercheurs ne peuvent ni ne doivent faire abstraction de l’usage public et médiatique du terme : non seulement parce qu’on ne peut pas ignorer le contexte sémantique au sein duquel celui-ci évolue, mais également parce que les travaux académiques peuvent eux-mêmes être récupérés et instrumentalisés hors de leur contexte de production. En ce sens, comme le souligne Andrea Mammone (p. 32), définir ou refuser de définir un phénomène comme fasciste constitue un acte politique, avec toutes les responsabilités que cela implique.
D’autre part, les entretiens font apparaitre, chez les chercheurs, une certaine réticence à vouloir catégoriser à tout prix les phénomènes étudiés. La recherche de définitions risque d’entraver le travail de terrain, et leur nature est moins fixe qu’il n’y paraît. Outre le risque de perte de sens dans le passage d’une langue à l’autre, les définitions sont relationnelles, contextuelles, elles-mêmes soumises au changement ; elles risquent même – selon les mots de Bohoslavsky – de compliquer les choses plus qu’elles ne permettent de les voir (p. 44), le risque ultime étant celui de ne plus parvenir à saisir le continuum et les nuances des phénomènes étudiés. Pour y faire face, le chercheur doit certes isoler son objet, mais accepter ensuite de le suivre « par le mouvement, l’incohérence, la circulation, l’originalité » (p. 40) ; la question axiologique pourra, le cas échéant, être posée à l’issue du parcours.
Les entretiens esquissent ainsi un cadre théorique qui n’a pas vocation à clore le débat, mais au contraire à l’ouvrir, permettant au lecteur de naviguer avec lucidité dans les contributions du volume. Celles-ci proposent en effet, selon la discipline et l’objet de l’auteur, des définitions et des usages sensiblement différents : là où Marie Coquille-Chambel mobilise la théorie de l’Ur-fascisme d’Umberto Eco pour analyser le théâtre de Tiago Rodrigues, Laurent Beauguitte choisit de partir des catégorisations utilisées par les acteurs eux-mêmes dans son étude les scènes musicales identitaires françaises, Valentina Nava adopte une catégorie propre à souligner à la fois les continuités et les nouveautés par rapport au passé fasciste dans le cas du parti Fratelli d’Italia, tandis qu’Anaïs Clara articule fascisme et suprémacisme états-unien dans son analyse de l’œuvre de Voluspa Jarpa. Cette polyphonie définitionnelle, loin d’être une faiblesse, est peut-être l’un des apports les plus stimulants du volume.
Généalogies, mémoires et circulations
L’un des paris méthodologiques les plus constants du volume est celui de la longue durée. Pour interroger la permanence de phénomènes fascistes dans nos sociétés contemporaines, les contributeurs remontent aux généalogies de ces phénomènes, et nombre d’entre eux embrassent des arcs temporaux de plusieurs décennies, allant souvent de la fin de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui. Cette plongée dans le temps long fait affleurer deux problématiques étroitement liées.
La première est celle des continuités et des filiations. Plusieurs contributions, en particulier celles qui sont rassemblées dans la quatrième partie du volume, restituent l’évolution d’acteurs et de groupes qui, dans des contextes nationaux variés – et parfois à l’échelle transnationale –, ont repris, transmis et en partie modifié des idées et des pratiques fascistes pour les adapter à leur propre contemporanéité. Ce travail de reconstitution des trajectoires militantes et partisanes fournit des coordonnées indispensables pour contextualiser l’ensemble des autres contributions : on ne peut comprendre ce que les fascismes sont aujourd’hui sans retracer leurs évolutions après 1945.
La seconde est celle de la mémoire de ces phénomènes. De nombreuses contributions s’interrogent sur la permanence de traces visibles du fascisme dans nos sociétés, qu’elles soient inscrites dans le paysage urbain – monuments, édifices, décorations architecturales –, qu’elles se manifestent sous forme de commémorations et de rituels collectifs ou, encore, qu’elles se présentent sous la forme d’une certaine esthétique. Ces contributions reconstituent les dynamiques sociales de la mémoire collective des événements de la première moitié du XXe siècle, en mettant en lumière plusieurs tensions. Tout d’abord, celle qui se fait jour entre amnésie sociale et amnistie, au sens où l’entend Peter Burke ; ensuite, les risques et les conséquences de ce que l’historien Emilio Gentile a appelé la « défascistisation rétrospective », promue par le front antifasciste dans l’Italie de l’après-guerre ; et, surtout, les manœuvres de neutralisation d’abord, puis de réappropriation et de révisionnisme de l’héritage fasciste que l’on voit à l’œuvre, en certains cas, dans le présent.
Peter Burke, « History as Social Memory », Varieties of Cultural History, Ithaca, Cornell University Press, 1997, pp. 43-59.
Emilio Gentile, « L’héritage fasciste entre mémoire et historiographie. Les origines du refoulement du totalitarisme dans l’analyse du fascisme », Vingtième siècle, Revue d’histoire, n°100, oct.-déc. 2008.
Le second pari méthodologique du volume est celui de la diversification géographique. Si une majorité de contributions porte sur l’Italie et la France, l’ouvrage fait également une place à l’Espagne, au Canada, au Chili, au Portugal et aux États-Unis. Et comme anticipé, l’optique adoptée n’est pas celle de l’influence du centre sur la périphérie, mais celle de l’histoire connectée et transnationale : ce que les contributions mettent en lumière ce sont avant tout les circulations et les échanges qui caractérisent l’histoire des fascismes. Cette perspective se manifeste de manière particulièrement éclairante dans certaines contributions, comme celle de Luca Sollai sur le patrimoine fasciste du quartier de la Petite Italie à Montréal, ou celle de Georges-Emmanuel Gleize sur les perméabilités entre fascisme et conquête spatiale. Elle apparaît également avec une acuité singulière dans les trois contributions qui se concentrent sur le lien entre fascisme et production plastique, où la circulation des formes et des imaginaires entre contextes nationaux distincts révèle des connexions que l’approche nationale aurait laissées dans l’ombre.
Cette perspective transnationale permet enfin de mettre en lumière un autre fil conducteur qui traverse plusieurs contributions : celui du lien entre fascisme, colonialisme et racisme. Fadila Yahou, dans son analyse de l’œuvre de Niki de Saint Phalle, convoque le contexte de la guerre d’Algérie et en particulier le recours à la torture comme pratique héritée de la violence fasciste et réactivée dans un contexte de répression politique. Anaïs Clara, quant à elle, articule fascisme et suprémacisme états-unien en interrogeant les rapports de domination entre les États-Unis et l’Amérique latine à travers l’œuvre de Voluspa Jarpa. Arsenio Cuenca, enfin, montre comment le concept d’hispanidad et une certaine vision néo-impérialiste constituent des clés indispensables pour comprendre l’idéologie de Vox en Espagne. Ensemble, ces contributions rappellent que le fascisme ne peut être pleinement compris sans prendre en compte ses articulations avec le colonialisme et le racisme – dimensions que l’approche transnationale adoptée par le volume permet précisément de restituer dans toute leur complexité.
Le fascisme à l’épreuve de la démocratie
Enfin, en explorant la permanence des formes et des traces du fascisme dans nos sociétés contemporaines, le volume soulève, de manière parfois explicite et parfois souterraine, une série de questions qui concernent l’état de nos démocraties. La première est celle de la survie : pourquoi et comment différentes formes de fascisme ont-elles traversé l’effondrement des régimes qui les incarnaient pour continuer à exister jusqu’aujourd’hui ? Les contributions apportent à cet égard des éléments de réponse complémentaires – conséquence d’épuration manquée, rôle de groupes et d’acteurs qui transmettent et adaptent des idées et des pratiques en fonction des évolutions historiques, dynamiques de révisionnisme et de réhabilitation progressive – qui dessinent ensemble un tableau nuancé des mécanismes de persistance.
À cet égard, les contributions consacrées aux cas français et italien offrent des études de cas particulièrement éclairantes sur les mécanismes par lesquels certains partis d’extrême droite ont progressivement expurgé leur héritage fasciste pour conquérir une légitimité démocratique. En France, Stéphane François et Jonathan Preda reconstituent le long processus de « dédiabolisation » entrepris par le Front national à partir des années 1980, puis accompli sous la direction de Marine Le Pen : une stratégie qui passe notamment par une prise de distance explicite vis-à-vis du passé antisémite de cette famille politique, et par une transformation du discours sur l’immigration – glissant d’un racisme assumé vers un registre de « préservation identitaire » qui en reconduit pourtant les logiques profondes. En Italie, Olivier Forlin situe le moment de définitive légitimation démocratique du milieu néofasciste dans le congrès de Fiuggi de 1995 – qui marque la transition du Movimento sociale italiano à Alleanza nazionale – et, plus précisément, dans la condamnation par Gianfranco Fini des crimes antisémites du fascisme lors de la visite au mémorial de Yad Vashem en 2003. Mais si la répudiation de l’antisémitisme constitue dans les deux cas un acte politique relativement lisible, le rapport de ces formations au racisme s’avère plus ambigu. En Italie, par exemple, les crimes commis par le fascisme dans les colonies demeurent largement invisibilisés – relégués aux marges d’une mémoire nationale qui a longtemps cultivé le mythe des « italiani brava gente ». Dans les deux pays, on note une évolution du discours atour de la colonisation : les anciennes positions racistes se recomposent sous la forme de politiques anti-immigration et de discours de préservation ethnique, dont la théorie du « grand remplacement » constitue aujourd’hui l’une des expressions les plus emblématiques.
La deuxième question, plus dérangeante, est celle des effets de cette persistance sur la démocratie elle-même. Si le fascisme se définit traditionnellement par sa volonté de transformer le système par la violence, les contributions du volume invitent à envisager l’existence de formes différentes, qui procèdent non par rupture brutale mais par modification progressive des règles démocratiques de l’intérieur.
La troisième question, qui découle des deux précédentes, est celle du rôle de l’antifascisme aujourd’hui. La contribution de Marie Coquille-Chambel, consacrée à la pièce du metteur en scène portugais Tiago Rodrigues Catarina et la beauté de tuer des fascistes, la pose de manière frontale en interrogeant l’impasse du cadre démocratique et de la liberté d’expression face à la propagation des idées d’extrême droite. Mais c’est une interrogation qui traverse bien d’autres contributions, notamment celles qui réfléchissent à la meilleure façon de gérer les héritages matériels du fascisme. Face à la double impasse de l’effacement – qui risque d’occulter la portée politique de ces héritages – et de la neutralisation – qui peut faciliter leur réappropriation et leur revendication –, plusieurs auteurs plaident pour des pratiques de mise en contexte et de resémantisation, cherchant une voie qui permette à la fois de ne pas oublier et de ne pas laisser le champ libre au révisionnisme.
Voir Luca Acquarelli, Laura Iamurri et Francesco Zucconi (dir.), Le Fascisme italien au prisme de l’art contemporain : réinterprétations, montages, deconstructions, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2021.
La diversité des disciplines, des espaces géographiques et des objets mobilisés dans ce volume peut, dans un premier temps, donner au lecteur une impression de dispersion, voire d’émiettement : certaines contributions, centrées sur des cas très spécifiques, semblent difficiles à replacer dans un cadre interprétatif plus large. Mais cette impression se dissipe à mesure que l’on avance dans la lecture. La décision d’ouvrir le volume par les trois entretiens s’avère à cet égard particulièrement efficace : en posant d’emblée les nœuds théoriques et méthodologiques essentiels, elle fournit au lecteur une boussole qu’il conserve tout au long du parcours, et qui lui permet de percevoir, derrière l’apparente hétérogénéité des contributions, des connexions inattendues mais fécondes.
La forme collective, pluridisciplinaire et transnationale adoptée par les directrices finit par refléter la réalité historique du phénomène qu’elle entend éclairer. Le fascisme est peut-être, en effet, impossible à enfermer dans une catégorie unique et fixe – mais cela ne signifie pas qu’il ne soit compréhensible qu’à travers la fragmentation. Ce sont précisément les idées et les pratiques en circulation depuis un siècle, les filiations, les continuités, les discontinuités et les connexions entre contextes apparemment distants, qui nous le rendent intelligible. Et c’est un travail collectif – à l’image de celui que ce volume accomplit – qui permet le mieux d’en restituer la complexité et la variabilité.
Pour citer cet article
Caterina Prever, « Vous avez dit fasciste ? Formes et traces des fascismes aujourd’hui, un ouvrage sous la direction de Giulia Chielli, Emilia Héry et Coralie Razous », Revue Alarmer, mis en ligne le 22 octobre 2026, https://revue.alarmer.org/vous-avez-dit-fasciste-formes-et-traces-des-fascismes-aujourdhui-un-ouvrage/
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