L’historien Francisco Bethencourt, professeur au King’s College de Londres, nous entraîne dans une passionnante enquête de 700 pages sur les différentes formes de racismes, de ségrégations et de discriminations des croisades au XXe siècle. En nous immergeant dans différents contextes politiques, économiques et sociaux, il fournit des analyses précises et documentées, mettant au jour les enjeux religieux et socio-politiques qui président aux mesures discriminatoires, aux expulsions des territoires, aux violences physiques jusqu’au meurtres de masses et aux génocides.
Définissant le racisme comme un « préjugé lié à l’ascendance ethnique couplé à une action discriminatoire », Bethencourt entend « retracer ses différentes formes, ses continuités, ses discontinuités et ses transformations ». L’hypothèse principale qui guide sa recherche « est que, tout au long de l’histoire, le racisme, en tant que préjugé concernant l’ascendance ethnique associé à des actions discriminatoires, a été motivé par des projets politiques ».

Europe antique et médiévale, Europe raciste ?
La première partie de ce livre est consacrée aux conséquences de l’expansion de l’Europe latine à travers les croisades.
Un premier chapitre synthétique rappelle que les hommes de lettres grecs et romains pensaient que l’environnement, c’est-à-dire le climat et la géographie, jouait un rôle majeur dans la formation des caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Les concepteurs de ces préjugés attribuaient les vertus à leurs propres peuples et les vices aux peuples soumis à des projets de domination. Certes, des qualités pouvaient être attribués aux ennemis, mais elles servaient souvent à justifier leurs capacité à résister aux conquêtes romaines. Cependant, ces préjugés ne s’accompagnaient d’aucune discrimination systématique. On le sait, l’attribution de la citoyenneté romaine fut généreuse. Francisco Bethencourt suit Jules Isaac qui met en avant l’existence de préjugés qui reposent sur l’idée d’une « ascendance collective », c’est-à-dire, sur l’idée de transmission biologique ou, pour le dire autrement, d’une hérédité des caractéristiques culturelles (morales, psychologiques) et des aptitudes (physiques et intellectuelles).
L’auteur s’interroge ensuite sur les conséquences du nouveau mouvement de christianisation, lancé par les croisades, et d’arrivée d’autres peuples en Europe sur les représentations en vigueur durant l’Antiquité. L’invasion de l’Europe occidentale par des peuples dit « barbares » fait apparaître de nouvelles catégories : Goths, Ostrogoths, Lombards, etc., affublés de caractéristiques physiques et culturelles spécifiques.
Sous l’Empire byzantin, les minorités juives furent victimes de discriminations et de ségrégations et bannies de Jérusalem. La conquête islamique de la Ville Sainte leur octroya un statut : celui de dhimmi. Ces non-musulmans vivant en terre musulmane étaient sous la protection des musulmans, ils purent retourner à Jérusalem mais ils n’avaient pas le droit de tourner en dérision ou d’interpréter de façon erronée le Coran, d’offenser le prophète, de ridiculiser le culte islamique, de toucher ou d’épouser une musulmane et ils furent soumis à des restrictions vestimentaires. Cette tolérance n’empêcha pas des persécutions sporadiques. Lorsque, de 1099 à 1291, les Chrétiens latins imposèrent à leur tour leur domination coloniale au Moyen-Orient, les juifs bénéficièrent également d’un traitement relativement bienveillant, probablement en raison de la menace constante du monde islamique, du manque de main-d’œuvre des conquérants et de la durée relativement courte de l’expérience coloniale.
S’ensuit une étude très détaillée de la situation des juifs et des musulmans en Ibérie. Les juifs subirent une persécution religieuse extrême au cours des dernières décennies du royaume wisigothique et accueillirent l’invasion islamique comme une libération, avant de connaître de nouvelles persécutions sous les régimes almoravide et almohade. Entre 1148 et 1348, en Ibérie chrétienne, les juifs bénéficièrent d’une tolérance qui leur permit de participer activement à la vie politique comme conseillers, ambassadeurs, ministres royaux, mais aussi artisans, marchands, médecins, ou encore traducteurs de textes arabes et grecs en latin, notamment à Tolède.
Le vieux conflit entre chrétiens et juifs s’envenima avec le temps, les premiers reprochant aux seconds de ne pas vouloir reconnaître la nature divine du Christ. Conversion violente (pourtant interdite par le droit canonique), exclusion, ségrégation devinrent la règle autour de la Méditerranée. La suspicion permanente à l’égard des juifs convertis atteste de la diffusion des préjugés fondés sur l’idée d’une ascendance ethnique, supposant que les convertis, qu’ils soient juifs ou musulmans, continuent à présenter les « traits de caractère » de leurs ancêtres et qu’ils reviendraient inévitablement à leur ancienne foi. En outre, le soupçon de contamination qui se manifesta par des interdictions de toucher la nourriture sur les marchés, d’utiliser l’eau des puits, de cuire dans les fours communaux renforça l’idée d’impureté de sang.
De 1161 à 1189, des émeutes antimusulmanes, menées par les Lombards, chassèrent les victimes des centres-villes de Sicile. La ségrégation des musulmans après la conquête chrétienne en Ibérie fut officialisée par Alphonse Ier, roi de Navarre et d’Aragon, qui imposa le déplacement des musulmans dans un quartier spécial, en dehors des murs. Les musulmans furent autorisés à conserver leurs biens, en payant une taxe, ou à partir pour une terre musulmane s’ils le souhaitaient. Les musulmans et les juifs de l’Ibérie chrétienne finirent par être systématiquement séparés dans des quartiers distincts.
Les conciles de Latran III (1179) et IV (1215) figèrent dans le droit canonique les discriminations et exclusions pratiquées en Ibérie, en Sicile et au Moyen-Orient. Le corpus juridique, établi à propos des droits des non-chrétiens, justifiait également les croisades en les présentant comme des guerres défensives, interdisait le mariage des chrétiens avec des juifs ou des musulmans, et leur imposaient de porter des insignes et des vêtements distinctifs. Les expulsions de juifs décrétées en Angleterre en 1290 et en France en 1306 et 1394 illustrent également les débuts d’une première longue et intense vague d’antisémitisme en Europe.
En 1204, la conquête de Constantinople par les croisés, qui créa un empire latin en Orient, montre que les discriminations religieuses eurent également lieu à l’encontre des « chrétiens schismatiques ». La virulence des préjugés entre chrétiens latins et grecs alla même jusqu’à la mise en esclavage des seconds par les premiers. Cependant, ces discriminations ne révèlent pas des préjugés fondés sur la filiation : les Grecs et les membres des Églises orientales convertis au rite n’en furent pas victimes, ce qui révèle l’absence de préjugés concernant l’ascendance.
Les différences religieuses ne furent pas pour autant la source de tous les préjugés, les différences « ethniques » (ou plutôt politico-culturelles ?) donnèrent lieu à des critiques des uns et des autres. Les préjugés entre les peuples rivaux se renouvelèrent en fonction des rivalités des nouvelles entités politico-religieuses : Normands, Vénitiens, Syriaques, etc. Les nombreux « préjugés ethniques (et dans certains cas proto-nationaux) » révèlent le mépris envers les non-chrétiens, mais aussi les projets de domination politique, comme le montrent les sentiments des Allemands à l’égard des Slaves, des Anglais à l’égard des Irlandais, des Scandinaves à l’égard des Lapons, ou encore des peuples du nord de l’Europe à l’égard de leurs homologues méridionaux.
Modernité, pureté de sang et reconquête
L’expulsion des juifs d’Espagne en 1492 et du Portugal en 1497 fut explicitement liée au problème de l’ascendance, dans un contexte de concurrence religieuse, mais aussi de concurrence socio-économique car les juifs convertis avaient largement accédé aux nouveaux débouchés qui leur avaient été ouverts en tant que nouveaux chrétiens dans des emplois qui allaient bien au-delà de leurs domaines traditionnels de collecte d’impôts, de banque et de commerce. Ils devinrent fonctionnaires royaux, évêques, abbés, juges et fonctionnaires des conseils municipaux.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la vague des lois sur la pureté de sang, initiée en 1449 à Tolède lors d’une émeute de vieux chrétiens contre les nouveaux chrétiens accusés de collusion avec le roi pour avoir levé des impôts indus. Sous le règne des rois catholiques, l’instauration de l’Inquisition en Castille et en Aragon donna un nouvel élan aux lois sur la « pureté de sang » en s’attaquant aux nouveaux chrétiens. Le décret du 31 mars 1492 ordonna l’expulsion des communautés juives de Castille et d’Aragon ou bien leur conversion au christianisme. Il fut suivi, en décembre 1496, par un décret d’expulsion contre les juifs et les musulmans publié par le roi Manuel du Portugal qui mit fin à l’existence des minorités religieuses dans ce pays. Un pas de plus fut franchi avec les décrets faisant référence au maintien de la « pureté de sang » : en 1501, les Rois Catholiques décidèrent que les personnes condamnées par l’Inquisition ainsi que leurs enfants et petits-enfants seraient exclus de l’accès aux grandes universités et aux fonctions prestigieuses. La même politique fut suivie au Portugal.
Le traitement qui fut réservé aux musulmans après la chute de Grenade en 1492 et lors de la (re)conquête chrétienne de l’Ibérie ne fut pas très différent de celui qu’ils avaient connu lors des précédentes conquêtes. Si les conditions de reddition imposées par les chrétiens furent modérées, ils purent conserver leur religion, leurs lois et leur biens, la réalité se révéla différente. Ils furent cantonnés dans des quartiers spécifiques, soumis à des conversions forcées. Les convertis furent qualifiés de « morisques », une désignation soulignant leur condition antérieure de Moros (ou Maures) et définissant une catégorie de personnes dont l’héritage supposé du sang leur conférait les mêmes attributs que leurs ancêtres. En 1526, Charles Quint décida d’abolir le culte islamique dans les territoires de la couronne d’Aragon. La génération suivante, celle de Philippe II, accentua les interdictions et discriminations à l’encontre des morisques, puis ce fut l’expulsion en 1609 par Philippe III. Il s’agissait là de la deuxième exclusion d’une importante minorité, la première ayant été décidée en 1492, lorsque les Rois catholiques décidèrent d’expulser les juifs de leurs royaumes.
L’auteur ne suit pas Braudel qui présenta l’expulsion comme un rejet collectif et inévitable. Des recherches récentes montrent des cas réussis d’intégration. De surcroît, ces personnes ne furent pas expulsées parce que musulmanes, puisqu’il s’agissait de chrétiens soupçonnés d’apostasie et considérés comme rebelles. Selon Carrasco, les morisques ne refusèrent pas la culture et les modes de vie chrétiens, mais ils furent victimes de rejet par les vieux chrétiens qui vivaient la dissolution de leur identité. Francisco Bethencourt pointe également les raisons socio-économiques, notamment la lutte pour l’accès à la terre et à la propriété en ville, ainsi que la concurrence des artisans morisques, qui excellaient dans la tapisserie, la céramique, le cuir doré, la production de soie, etc.
Colonisations plurielles, racismes différenciés
Bethencourt poursuit son étude en se focalisant sur les sociétés coloniales du XVIe au XIXe siècle, en montrant la convergence et la divergence des pratiques entre les principales puissances coloniales européennes : le Portugal, l’Espagne, la Grande-Bretagne, la France et les Pays-Bas. La Couronne espagnole reconnut les droits de propriété des communautés amérindiennes et interdit leur esclavage, même si cette pratique se poursuivit dans les périphéries, tout en encourageant la traite des esclaves en provenance d’Afrique. Les mariages catholiques entre Espagnols et élites amérindiennes furent favorisés, la Couronne ouvrit également l’accès aux universités, collèges et écoles aux élites autochtones assimilées, mais les Africains noirs, qui furent nombreux malgré la forte mortalité, et les métis d’ascendance illégitime furent exclus. Lorsque l’Inquisition fut établie dans le Nouveau Monde, entre 1569 et 1570, Philippe II exclut les Indiens nouvellement convertis de leur champ d’action, alors que les persécutions inquisitoriales affectaient tout particulièrement les nouveaux chrétiens d’origine juive ou des morisques en Espagne.
La population espagnole vivait dans le centre urbain, tandis que les métis étaient relégués à la périphérie, organisés par quartiers structurés et contrôlés par des ordres religieux, mais la ségrégation spatiale s’éroda progressivement au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Le statut des Indiens en Amérique portugaise n’était pas aussi bien défini. L’interdiction de l’esclavage, réitérée à plusieurs reprises dans des décrets royaux, fut constamment violée. En 1757, une politique d’intégration fut engagée, accordant les mêmes droits qu’aux blancs et encourageant une politique de métissage, mais les Indiens devaient abandonner leur langue au profit du portugais et payer des impôts.
Concernant les droits civils, les différentes colonisations européennes se démarquèrent également. L’esclave restait la propriété de son maître et était exclu des droits civils, bien que sa condition humaine fût paradoxalement reconnue. Les autorités avaient le devoir d’intervenir en cas de brutalité injustifiée et le roi accordait sa clémence à la demande d’esclaves et d’affranchis du Brésil. La conversion des esclaves au christianisme joua un rôle important dans cette attitude.
Ce statut relativement privilégié, si on le compare avec la colonisation britannique, est toutefois à nuancer : souvent, la législation ne fut pas mise en œuvre par les élites locales. Ainsi, en Asie, le gouverneur portugais Afonso de Albuquerque (1509-1515) voulut favoriser les mariages mixtes entre Européens et femmes issues des élites locales, arguant que les Portugais ne disposaient pas d’une force de travail suffisante et qu’il fallait créer un groupe solide de descendants portugais, mais des nobles portugais s’en plaignirent au roi, D. Manuel, qui demanda d’y renoncer. Dans les années 1630 et 1640, le clergé régulier portugais en Asie bloqua la nomination de missionnaires autochtones, en arguant que ces derniers indigènes n’avaient ni la valeur morale ni les capacités intellectuelles pour être ordonnés prêtres, mais aussi que cela mécontenterait l’élite coloniale européenne qui était à l’origine de la plupart des dons à l’Église. Ces mesures étaient en contradiction avec les déclarations du Concile de Trente, qui ne mentionnait aucune restriction ethnique ou raciale dans les conditions d’accès aux ordres sacrés. Au Pérou, en 1583, des prêtres métis écrivirent une lettre au pape, réfutant dans un latin impeccable les préjugés à leur égard.
Les politiques portugaises en Afrique furent au départ marquées par l’établissement d’alliances avec les dirigeants locaux qui les transformèrent en vassaux convertis au christianisme, mais l’image des Africains auprès des Européens se dégrada en raison de la traite des esclaves et des guerres incessantes. Les nouveaux gouverneurs portugais de l’Angola menèrent, après 1648, une guerre de grande envergure contre le royaume du Congo, rompant ainsi une longue alliance. Dans les années 1550 et 1560 à Goa, les vice-rois portugais menèrent une vaste campagne de christianisation qui passa par la destruction des temples hindous et mit fin à l’alliance que les Portugais avaient établi avant la conquête avec les brahmanes locaux contre les musulmans.
La colonisation britannique se distingua sur bien des points des colonisations espagnole et portugaise. La présence significative d’une population métisse apparaît comme une spécificité de l’Amérique espagnole et portugaise. En outre, la colonisation britannique de l’Amérique reposa sur des concessions royales de terres. Les traités de paix reconnaissant les droits des Amérindiens sur des territoires spécifiques furent systématiquement violés par l’expansion européenne. D’importantes migrations puritaines, peu ouvertes au compromis selon Bethencourt, mais aussi catholiques, aboutirent à la création de communautés autonomes, sans qu’il y ait de gouvernement général à la manière ibérique. Ces assemblées coloniales régionales jouèrent un rôle majeur en matière de ségrégation. En Virginie, par exemple, au début du XVIIIe siècle, alors que l’affranchissement était plus pratiqué, entrainant l’acquisition de terres et permettait donc une aisance des affranchis comparables aux colons européens, l’assemblée coloniale, dominée par les Blancs, interdit aux maîtres de libérer leurs esclaves et s’opposa fermement au métissage. La rareté des unions entre colons et femmes amérindiennes fut probablement favorisée par la quantité de femmes européennes et le degré de contrôle de la communauté.
La ségrégation spatiale en Amérique britannique et néerlandaise fut beaucoup plus marquée qu’en Amérique ibérique. La nature rurale de la colonisation britannique différait de la forte urbanisation des zones d’expansion espagnoles. 330 villes furent créées avant 1630, alors qu’il n’y eut rien de comparable dans l’Amérique britannique un siècle plus tard. La faible urbanisation signifiait moins de possibilités de contacts. La prédominance des zones rurales et le système des plantations facilita le contrôle sur la main-d’œuvre sous contrat, puis sur les esclaves africains. Ce contrôle fut renforcé par la législation locale et régionale qui créait des obstacles à l’affranchissement, ce qui limita la libre circulation des personnes.
Dans la Nouvelle-France, les migrations européennes furent faibles. La politique royale favorisa dans un premier temps, les mariages avec des indigènes convertis, en accordant des dots importantes. Cependant, ces politiques changèrent, rapprochant la société coloniale française du modèle britannique. Le code noir de 1685 « était censé réglementer le traitement et la situation des esclaves et des personnes noires en général », mais il renforça les préjugés religieux et ethniques. Les juifs furent expulsés ; tous les esclaves devaient être déclarés par leurs propriétaires et convertis au catholicisme ; la pratique publique d’autres religions était interdite ; les hommes libres qui avaient des enfants illégitimes d’esclaves étaient passibles d’une peine sévère et perdaient leurs esclaves et leurs enfants. Le code reconnaissait l’affranchissement, mais les ordonnances royales de 1721 et 1743 interdirent à tous les maîtres d’un nombre modeste d’esclaves d’affranchir leurs esclaves et imposèrent un contrôle judiciaire et une taxation de la procédure. En 1724, le code noir de la Louisiane interdit aux esclaves d’acheter leur manumission, une pratique courante dans l’Amérique ibérique. Un décret royal de 1713 classa les métis comme noirs alors qu’ils étaient jusque-là assimilés à la catégorie des personnes blanches. En 1733, les « mulâtres » furent exclus des tribunaux et des milices et, en 1764, de l’exercice de la médecine et de la chirurgie. Cette série de lois ségrégationnistes à l’encontre des métis intervint en plein milieu d’une période où ces derniers étaient de plus en plus nombreux et accédaient à des professions réservées jusque-là aux populations blanches.
L’expansion britannique et néerlandaise en Asie passa par la création de compagnies qui obtinrent de l’État le monopole du commerce. Elle différa ainsi de l’expansion ibérique dans laquelle l’État supervisait l’ensemble de l’opération. Les compagnies néerlandaises et britanniques étaient strictement motivées par la logique du profit, car elles devaient verser des dividendes à leurs actionnaires, tandis que l’entreprise impériale ibérique était motivée par l’extension de la domination impériale, la conversion religieuse et par l’enrichissement de la noblesse. Les Néerlandais et les Britanniques disposaient de ressources humaines et financières suffisantes pour ne pas dépendre, comme les Portugais, des ressources humaines indigènes pour leurs activités. Cela impliqua donc une distance avec les populations locales, surtout pour les Britanniques car les Néerlandais favorisèrent, dans une certaine mesure, les relations avec les populations locales, en encourageant les mariages avec des femmes eurasiennes, tout en veillant à éviter l’émergence de contrebande et la formation de concurrents commerciaux.
Les Britanniques exclurent les métis des fonctions politiques, administratives et militaires en 1793. Cette politique, maintenue pendant deux générations, s’explique par les critiques dont la Compagnie des Indes orientales fut victime, accusée de corruption attribuée à des pratiques indiennes favorisées par les métis. L’exclusivité raciale devint partie intégrante de l’idéologie de la structure gouvernementale britannique en Inde et dans d’autres colonies, comme le Sri Lanka.
Théories des races, politiques raciales et génocides
L’auteur poursuit ces investigations en discutant l’impact du mouvement abolitionniste sur les préjugés et les actions discriminatoires. La quatrième partie examine les théories des races, de Carl von Linné à Houston Stewart Chamberlain, en donnant un éclairage plus spécifique des classifications de Buffon, Kant, Camper, Blumenbach, Cuvier, Prichard et A. von Humboldt. Il montre quelques exemples d’usages politiques, notamment aux États-Unis.
La cinquième partie évoque le développement des politiques raciales dans quelques pays. Il aborde les formes européennes de racisme après la Seconde Guerre mondiale, les politiques de ségrégation aux États-Unis jusqu’à la campagne pour les droits civils, les actes de génocide contre les Herero en Namibie en 1904 et les Tutsi au Rwanda en 1994, ainsi que l’émergence et le déclin de l’apartheid en Afrique du Sud. Enfin, l’auteur examine les préjugés concernant l’ascendance ethnique associés à des actions discriminatoires dans trois pays asiatiques qui ne furent que peu touchés par l’expansion européenne jusqu’au XIXe siècle : la Chine, le Japon et l’Inde. On regrette toutefois, dans ces développements couvrant la période allant du darwinisme à nos jours, un recours trop rare aux nombreux travaux récents sur le sujet.
À l’instar des travaux récents sur le racisme, Francisco Bethencourt nous donne des éclairages précis qui confirme que le racisme s’inscrit dans des contextes socio-historiques qui traduisent des volontés de dominations ou des rivalités religieuses, politiques, économiques et sociales. Il allie érudition et analyses socio-historiques, tout en restant accessible à un large public.
Pour citer cet article
Carole Reynaud-Paligot, « Racismes : l’histoire du racisme des croisades au XXe siècle, un livre de Francisco Bethencourt », Revue Alarmer, mis en ligne le 20 mars 2026, https://revue.alarmer.org/racismes-lhistoire-du-racisme-des-croisades-au-xxe-siecle-francisco-bethencourt/