Depuis 2018, le 24 mars est en Pologne une Journée nationale dédiée à la mémoire des Polonais ayant sauvé des Juifs sous l’occupation allemande. Cette commémoration s’est progressivement imposée comme un instrument central du discours mémoriel officiel. En 2023, le président de la République de l’époque, Andrzej Duda, du parti Droit et Justice (PiS), à l’initiative de cette journée, évoquait « un million » de Polonais ayant aidé les Juifs qui se cachaient : « des milliers » auraient été assassinés pour leur secours bienveillant. Son Premier ministre allait encore plus loin, en parlant de ces « millions de Polonais qui ont souffert et sauvé leurs voisins juifs », ce qui constituait pour lui « le fondement sur lequel nous construisons une grande et lumineuse Pologne » (p. 60). Cette rhétorique fut renouvelée en 2026 par le nouveau président polonais, Karol Nawrocki, précédemment placé par Duda à la tête de l’Institut de la mémoire nationale. À l’occasion du 24 mars, il dévoila sept nouveaux noms à ajouter aux 1 242 inscrits dans la chapelle des Martyrs polonais, érigée à Toruń par le père Tadeusz Rydzyk, figure centrale de l’empire médiatique catholique auquel appartient Radio Maryja, longtemps critiquée pour son antisémitisme.
Peu importe, pour ces plus hauts représentants de l’État, de reprendre des données gonflées datant de la période communiste, ou de préférer les chiffres d’un prêtre controversé à ceux, trois fois moindres, avancés par les historiens : l’essentiel est d’offrir l’image réconfortante d’une société polonaise altruiste au péril de sa vie. Le problème est que cette distorsion de l’histoire s’est érigée en vérité universelle, désormais protégée par la loi. En 2018, la Diète a en effet adopté un texte criminalisant toute mention de la complicité polonaise dans les crimes nazis.
C’est à la fois comme observateur attentif de ces dérives mémorielles et comme victime directe de celles-ci – puisqu’il a été poursuivi en justice pour ses recherches – que l’historien canadien Jan Grabowski s’est attelé à l’analyse des mécanismes d’institutionnalisation des distorsions du passé. Dans un court essai intitulé Whitewash: Poland and the Jews, soit « Blanchir [la mémoire] : la Pologne et les Juifs », Grabowski, professeur à l’Université d’Ottawa, prolonge des travaux qu’il consacre depuis de nombreuses années aux formes directes et indirectes de participation de Polonais à la persécution de leurs concitoyens juifs pendant la Seconde Guerre mondiale (voir en français « Je le connais c’est un juif ! » Varsovie 1939-1943 – Le chantage contre les Juifs, Calmann-Lévy, 2008). Il s’intéresse ici autant aux faits eux‑mêmes qu’aux procédés par lesquels leur interprétation est façonnée, contrôlée et imposée dans l’espace public.

Mécanismes de la distorsion
Centré sur la période du retour au pouvoir du PiS (2015‑2023), l’ouvrage identifie les principales formes de distorsion de l’histoire de la Shoah en Pologne. Grabowski s’appuie sur des exemples concrets, qui illustrent la typologie proposée par Robert Rozett en 2019. La distorsion inclut la minimisation, notamment de la singularité de la Shoah ; la négation de la complicité de groupes sociaux dans les mécanismes de persécution des populations juives ; ou encore l’inversion visant à présenter les Juifs comme complices de leur propre meurtre. Il montre également comment ces distorsions sont relayées par des acteurs institutionnels disposant de moyens considérables.
Robert Rozett, « Distorting the Holocaust and Whitewashing History: Toward a Typology », Israel Journal of Foreign Affairs vol. 13, n° 1, 2019, p. 23-36.
Cette construction mémorielle s’inscrit dans une histoire plus longue. Dès l’après‑guerre, les autorités communistes avaient artificiellement égalisé le nombre de victimes juives et non juives – trois millions de chaque côté – afin de diluer la spécificité du génocide. Cette manipulation chiffrée a durablement structuré la perception polonaise de la Seconde Guerre mondiale.
L’un des exemples les plus parlants de ces amalgames mémoriels est ce que Grabowski appelle la « polonisation de Treblinka » (p. 42), expression qui fait écho à celle de l’historien Michel Borwicz de « déjudaïsation des chambres à gaz », qui désignait la politique mémorielle de la Pologne communiste menée sur le site d’Auschwitz-Birkenau. En brouillant délibérément la distinction entre Treblinka II, centre d’extermination de 900 000 Juifs, et Treblinka I, camp de travail où périrent 10 000 Juifs polonais et où furent également exécutés quelque 300 Polonais non-juifs, désormais honorés par des croix, la mémoire officielle tend à confondre des expériences historiques fondamentalement différentes.
Un autre procédé central est celui de l’inversion accusatoire, qui consiste à faire porter aux victimes une part de responsabilité dans leur propre persécution. Cette stratégie apparaît jusque dans le discours officiel : ainsi, lorsque le Premier ministre Morawiecki est interrogé en 2018 sur la complicité polonaise, il répond par des références aux « bourreaux juifs », en désignant la police du ghetto de Varsovie, sans rappeler qu’elle agissait sous la contrainte nazie et fut elle‑même éliminée. Cette inversion accusatoire n’est pas sans évoquer les sous-entendus que l’on trouvait à foison dans la campagne de propagande « antisioniste » menée par le régime communiste en 1968, visant à blâmer la minorité juive pour les manifestations agitant alors le monde étudiant. Les Juifs polonais étaient alors accusés de faire preuve d’« ingratitude » vis-à-vis de leurs concitoyens polonais non-juifs, qui les auraient massivement aidés pendant la guerre.
Le thème du sauvetage généralisé constitue sans doute la distorsion la plus efficace, car la plus consensuelle. Déjà évoquée, l’instauration, en 2018, d’une journée dédiée aux sauveteurs polonais en est l’illustration la plus manifeste. Fixée au 24 mars, cette commémoration renvoie à l’assassinat de la famille Ulma, dénoncée par un voisin et exécutée par les Allemands pour avoir caché des Juifs. Grabowski ne conteste ni le courage ni le sacrifice de cette famille. Il s’interroge toutefois sur les silences du musée qui lui est consacré à Markowa, notamment sur l’absence de toute mention de la chasse aux Juifs menée dans la région par une partie de la population locale. En généralisant le sauvetage, le récit officiel en diminue paradoxalement la portée morale : ce qui était exceptionnel devient banal. Surtout, cette narration efface l’expérience de Juifs de Pologne pour qui la dénonciation – parfois suivie de meurtre – par des voisins non-juifs fut une réalité fréquente. Du reste, c’est notamment pour avoir établi et affirmé que jusqu’à 200 000 Juifs polonais auraient pu périr du fait de la complicité de leurs voisins non-juifs que Jan Grabowski est régulièrement confronté à la justice polonaise.
Un arsenal institutionnel et juridique
Les distorsions analysées par Grabowski ne relèvent pas seulement de procédés discursifs isolés ; elles s’inscrivent dans un dispositif institutionnel et juridique cohérent et durable. Dans la lignée de politistes ayant analysé la politique mémorielle du PiS et ses instruments, Jan Grabowski rappelle ainsi le fonctionnement d’institutions dont les dirigeants politiques au pouvoir entre 2015 et 2023 ont pris le contrôle, comme l’Institut de la Mémoire nationale (IPN), ou qu’ils ont créés de toutes pièces comme l’institut Pilecki, inauguré en 2017. Le premier, largement doté de moyens financiers, joue un rôle central dans cette stratégie : il irrigue les programmes scolaires, soutient des productions muséales et finance des projets de recherche conformes à la ligne gouvernementale. Le second a pour mission explicite de diffuser à l’échelle internationale une lecture héroïsée de l’histoire polonaise de la Seconde Guerre mondiale.
Dans une enquête plus originale, Grabowski montre que cette bataille mémorielle se déploie également dans l’espace numérique. Les articles de Wikipédia consacrés aux relations polono‑juives durant la guerre ont fait l’objet d’un encadrement étroit par un petit groupe de contributeurs idéologiquement engagés, soucieux de mettre en avant le sauvetage des Juifs par les Polonais et de relativiser, voire d’inverser, les responsabilités, en pointant la collusion supposée entre les Juifs et le bolchévisme, ou encore la prétendue collaboration juive dans la Shoah (p. 22). Négationnisme et distorsion historique trouvent ainsi une diffusion mondiale, sous couvert d’apparente neutralité encyclopédique.
À cet encadrement institutionnel du paysage comme du discours mémoriel s’ajoute un recours croissant à l’arme judiciaire, mobilisée pour faire taire les éventuelles voix discordantes. Si la loi dite « sur la Shoah » adoptée en 2018 a été partiellement amendée après de vives protestations internationales, son volet civil demeure en vigueur. Il instaure un climat durable de peur, sinon d’autocensure, au sein des milieux universitaires, pédagogiques et muséographiques en Pologne. Et c’est dans l’esprit même de cette loi que fut intentée, en 2021, une procédure judiciaire à l’encontre de Jan Grabowski et de sa coautrice Barbara Engelking, Accusés d’avoir « diffamé » la mémoire d’un maire de village, les deux historiens avaient pourtant fondé leurs conclusions sur un travail d’archives rigoureux. Leur acquittement en appel ne dissipe pas l’effet dissuasif de telles poursuites, tant les coûts financiers, symboliques et psychologiques d’un tel procès sont élevés. En outre, cette contrainte judiciaire s’exerce bien au‑delà des historiens : elle pèse aussi sur les enseignants, les conservateurs de musées et les acteurs culturels, qui intègrent désormais les risques juridiques dans leurs choix éditoriaux et pédagogiques.
L’auteur dresse in fine un tableau extrêmement sombre de la situation polonaise, en soulignant que, même durant la période où les opposants au PiS étaient au pouvoir (2008-2015), leur politique mémorielle n’était guère différente, sinon par le degré d’intensité du contrôle, et non par sa nature profonde. Si cette affirmation pourrait être discutée, on ne peut en revanche que souscrire à l’inquiétude profonde de l’auteur devant la montée de partis encore plus virulents dans leur volonté d’étouffer les travaux sur le passé sombre de la Pologne. Grzegorz Braun, député d’extrême droite à la Diète, a même interrompu avec violence une conférence de Grabowski donnée à l’Institut historique allemand de Varsovie, en mai 2023, en détruisant microphone et haut-parleurs, sous les yeux d’une police impuissante. Or son parti est devenu, en mai 2026, la quatrième force politique du pays, créditée de 8 % d’intentions de vote, juste derrière la Confédération, un autre parti d’extrême droite au discours légèrement plus policé, pour lequel 15 % de Polonais déclarent vouloir voter aux prochaines élections.
Un essai à la fois subjectif et universalisable
Whitewash est un essai d’une grande efficacité pédagogique. En optant pour ce format, plutôt que pour celui d’une monographie érudite, Grabowski s’adresse à un public élargi, sans renoncer à la rigueur scientifique. Sa prose est claire, l’argumentation solidement étayée, et les exemples mobilisés – musées, monuments, discours politiques, pages de Wikipédia – rendent les mécanismes étudiés immédiatement perceptibles.
L’ouvrage est également marqué par une forte implication personnelle de l’auteur. Régulièrement attaqué dans la presse et devant les tribunaux, Grabowski n’hésite pas à rappeler que son histoire familiale est elle‑même traversée par la violence antisémite de l’après‑guerre.
Son grand-oncle fut en effet assassiné en 1946 par un membre d’une brigade de ces « soldats maudits », réhabilités depuis les années 2000 et célébrés dans les musées, les monuments, par une journée commémorative et des hommages officiels, comme résistants au communisme – tout en « oubliant » que nombre de ces hommes ont tué des civils juifs, femmes et enfants inclus, au nom de leur conviction antisémite d’une équivalence entre les Juifs et le bolchevisme. Cette subjectivité assumée confère au texte une intensité particulière, qui renforce son pouvoir d’interpellation. Mais cette même dimension personnelle peut toutefois être perçue comme une limite. Le choix d’un essai à charge laisse peu de place aux voix dissidentes au sein de la société polonaise : associations civiques, initiatives locales ou institutions culturelles qui œuvrent à une mémoire plus nuancée du passé. L’analyse déconstruit efficacement le récit dominant, mais s’attarde moins sur les résistances qu’il suscite sur le terrain.
En conclusion, Grabowski s’interroge explicitement : « que faire ? ». Il avance une première piste, provocatrice, en suggérant de placer les principaux lieux de mémoire situés en Pologne sous protection européenne, voire internationale. Si une telle proposition ne saurait éliminer toute instrumentalisation politique du passé, elle a le mérite de souligner l’ampleur du problème. Plus fondamentalement, l’auteur plaide pour un renversement des priorités mémorielles. « Le moment de célébrer les Justes polonais ne doit venir que lorsque la société et l’État polonais seront prêts à commémorer également les Juifs assassinés par des Polonais » (p. 78). Cet appel n’est pas tant normatif que méthodologique : il invite à penser la mémoire comme un exercice critique, et non comme un récit identitaire consolateur. En ce sens, Whitewash ne se limite pas à dresser un portrait sombre de la Pologne contemporaine ou, derrière elle, d’une Europe centrale et orientale, plus spécifiquement malade et plus incapable de regarder lucidement son passé que les autres pays. À travers l’analyse des mécanismes de distorsion du passé, Grabowski formule un avertissement plus large : toute démocratie est vulnérable à la tentation de mythifier son histoire, en particulier face à la vague populiste qui se nourrit de manipulations émotionnelles, de stéréotypes et du plaisir illusoire de s’enorgueillir par procuration des agissements fantasmés des ascendants de chacun. Les falsifications de la Shoah – et, plus généralement, celles du passé – affectent non seulement notre compréhension des événements, mais aussi les choix politiques, moraux et civiques que nous faisons dans le présent et pour l’avenir.
Pour citer cet article
Audrey Kichelewski, « Whitewash: Poland and the Jews, un livre de Jan Grabowski », Revue Alarmer, mis en ligne le 9 juin 2026, https://revue.alarmer.org/whitewash-poland-and-the-jews-un-livre-de-jan-grabowski/
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