« Nul n’est esclave en France ». Cet adage, ancré dans le principe juridique du « sol libre » et pris pour titre d’une étude historique pionnière parue en 1996, s’avère considérablement nuancé par l’enquête magistralement réalisée par Miranda Spieler à partir des archives policières de la Bastille. En s’emparant des histoires fugitives de Jean, Pauline, André Lucidor, Julien et Ourika, l’autrice cherche en effet à éclairer la fragile condition des esclaves et des affranchis dans le Paris du XVIIIe siècle – que ceux-ci soient en fuite ou se considèrent comme libres – et démontre combien, pour les quelques milliers de personnes d’ascendance africaine présents dans la capitale française, la liberté relevait en grande partie de la chimère.
Sue Peabody, « There Are No Slaves in France ». The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Regime, Oxford, Oxford University Press, 1996.

Quintuple biographie d’esclaves
Chacun des cinq chapitres qui ponctuent l’ouvrage est l’occasion de reconstituer la trajectoire de ce petit groupe d’individus en identifiant, à travers eux, la myriade d’acteurs et actrices impliqués de près ou de loin dans la défense et la préservation du système d’esclavage racial ou, a contrario, dans les réseaux de solidarité et de protection des esclaves à Paris. Le premier chapitre s’ouvre ainsi avec Jean, esclave africain venu de Saint-Domingue avec son propriétaire Guy Coustard. Victime de traitements violents, Jean s’enfuit et s’enrôle au sein du régiment de Maurice de Saxe mais, rattrapé par la police à Sedan, il est envoyé en prison à Paris avant d’être réembarqué pour Saint-Domingue. Venue de l’île Bourbon (actuelle Réunion), Pauline, qui fait l’objet du deuxième chapitre, accompagne en 1764 l’ancien gouverneur de la colonie, son maître Charles Bouvet de Lozier, lors de son installation rue des Blancs-Manteaux à Paris. Alors qu’elle y réclame sa liberté, forte d’un pécule amassé à Bourbon où elle exerçait un métier, Bouvet de Lozier refuse de lui restituer son argent et la fait enfermer à la Salpêtrière. Elle parvient finalement à s’enfuir, vit plusieurs mois dans la clandestinité à Paris avec la complicité de quelques domestiques et du duc de Penthièvre, avant de parvenir à regagner l’île Bourbon.
Lucidor, lui, vit à Paris depuis les années 1720 où, bien qu’esclave, il jouit d’une relative liberté jusqu’à être officiellement affranchi en 1750. Le chapitre qui lui est consacré est ainsi l’occasion d’explorer la signification de la liberté pour les affranchis parisiens. Incarcéré pour prostitution masculine à l’âge de quinze ans, Lucidor réside ensuite une bonne partie de sa vie à l’abbaye Saint-Martin-des-Champs, zone franche où il peut exercer le métier de maître d’armes sans être pour autant membre d’aucune corporation, ce qui lui permet d’acquérir une certaine aisance et d’acheter une maison pour lui et sa famille à Ménilmontant. Quant à Julien (chapitre 4), « mestif » né esclave en Martinique d’un père blanc qui ne le reconnaîtra jamais, il s’installe à Paris en 1783 avec sa propriétaire, qui est aussi sa tante. Alors qu’en 1786, le décès de son père le motive à entamer une démarche judiciaire auprès de l’Amirauté de Paris pour obtenir sa liberté, Julien est victime d’un guet-apens tendu par la police sur le Pont-Neuf en 1787. S’ouvre alors un procès où sa couleur de peau claire soulève bien des interrogations sur la possibilité, si ce n’est la légitimité, de son statut d’esclave.
Le dernier cas convoqué par l’autrice, celui d’Ourika, constitue un pas de côté par rapport à l’économie générale de l’ouvrage dans la mesure où il ne s’appuie pas sur l’un des multiples dossiers de police qu’elle a identifiés aux archives de la Bastille. Décédée à l’âge de 16 ans en 1799, Ourika était arrivée directement du Sénégal à Paris vers ses deux ou trois ans, en tant que présent du gouverneur du Sénégal à son oncle – conformément à une pratique alors commune au sein de l’élite parisienne. Au-delà de ce destin tragique, c’est la figure romanesque d’Ourika qui intéresse l’historienne, celle-ci ayant fait l’objet d’un roman éponyme à succès publié en 1823 par Claire de Duras.
En finir avec le mythe du sol libre
Ce minutieux travail biographique s’impose d’emblée comme novateur en raison de la méthode sur laquelle il s’appuie pour redonner vie à des figures qui, du fait de leur statut d’esclaves, n’ont laissé aucun ego-document permettant d’accéder à leur intériorité. Le défi était double puisqu’il s’agissait de rendre compte de ces expériences d’esclaves non pas dans une société esclavagiste (où la documentation est relativement prolixe sur les esclaves) mais en plein cœur d’une ville où ils ne sont pas censés avoir existé. Alors que se développe au sein des travaux sur l’esclavage la méthode dite de la « fabulation critique », qui consiste à recourir à la fiction pour combler les trous laissés par les archives, Miranda Spieler fait le choix du silence et se refuse au ventriloquisme. Elle trouve en effet d’autres moyens de composer avec des sources fragmentaires qui reflètent uniquement le point de vue des dominants, en accordant notamment une attention accrue aux réalités spatiales et matérielles dans Paris. Pour brosser ce portrait de groupe, l’autrice suit la mobilité de chaque personnage dans la ville, pénètre à l’intérieur des demeures où logeaient ces esclaves domestiques (qu’il s’agisse de la maison de leurs maîtres ou des lieux où ils se cachaient), s’intéresse à la façon dont ils y étaient traités et à l’étendue de leurs relations. Cette reconstitution biographique, qui permet aux lecteurs de s’immerger dans le Paris esclavagiste du XVIIIe siècle, est rendue possible grâce à une collecte impressionnante d’archives judiciaires, policières, notariales, ecclésiastiques, administratives ou privées, glanées à Paris, Aix-en-Provence, la Réunion, la Martinique et l’île Maurice.
Cette méthode d’écriture a été théorisée par Saidiya Hartman dans son article « Venus in Two Acts, Small Axe, 12-2, 2008, pp. 1-14.
Au-delà de cette innovation méthodologique, quatre points saillants font de cet ouvrage une remarquable étude d’histoire sociale de l’esclavage au sein de l’empire colonial français. Les cinq parcours de vie exhumés par l’autrice ainsi que la multitude d’autres cas convoqués plus ponctuellement au fil de la réflexion permettent tout d’abord de tordre définitivement le cou au mythe du sol libre. En effet, le Parlement de Paris ayant refusé d’enregistrer les déclarations royales de 1716 et 1738 autorisant la présence temporaire d’esclaves sur le sol métropolitain, l’historiographie avait jusque-là plutôt eu tendance à dépeindre Paris comme un refuge pour les esclaves venant y réclamer leur liberté. Or, le focus de Miranda Spieler sur les dossiers de police de la Bastille, dans lesquels personne n’aurait a priori pensé retrouver la trace de personnes esclaves, révèle des individus violentés, traqués, séquestrés. Si l’historienne Sue Peabody avait mis en évidence l’effectivité du principe juridique du sol libre en montrant que les magistrats parisiens ont accédé presque systématiquement aux demandes de liberté des esclaves, Miranda Spieler met, elle, en évidence les luttes des propriétaires pour faire reconnaître l’inviolabilité de leur droit de propriété sur des êtres humains, y compris sur le sol métropolitain. Leurs luttes sont facilitées par l’activation d’un mécanisme extrajudiciaire, la lettre de cachet, délivrée le plus souvent par le ministère de la Marine, qui permet aux maîtres de passer outre les décisions des tribunaux en obtenant l’arrestation et parfois la déportation de leurs esclaves dans les colonies. L’ouvrage retrace ainsi l’alliance de la Couronne, du ministère de la Marine, de la police et des propriétaires pour faire respecter en pratique, sinon en droit, l’esprit du Code noir au sein de la capitale.
La ville arpentée par Jean, Pauline, Lucidor, Julien et Ourika émerge dès lors non pas comme une oasis de liberté mais comme une ville d’insécurité, de précarité, de résistance et, parfois, de solidarité. Car le livre met aussi en avant l’existence d’un Paris clandestin où certains, comme Lucidor, ont pu vivre un temps à l’abri des lois et de la police. Il fait en outre émerger quelques figures de bienfaiteurs et bienfaitrices, à l’instar de Charlotte Mailly de Nesle ou du duc de Penthièvre, prêts à cacher les fugitifs ou à intercéder en leur faveur auprès des autorités sans être pour autant engagés dans le combat abolitionniste.
Paris, cité esclavagiste et impériale
Slaves in Paris propose ensuite une histoire qui se veut autant celle des combats menés par les esclaves pour leur liberté que celle de la violence de l’institution esclavagiste. Historienne familière des mondes coloniaux et esclavagistes français sur lesquels elle a déjà beaucoup écrit, Miranda Spieler fait ici la lumière sur la précarité et la vulnérabilité qui structurent l’expérience des esclaves à Paris, particulièrement palpables à travers les parcours de Jean ou de Julien. Le contrôle étroit dont ils font l’objet est remis dans le contexte du renforcement de l’institution policière au sein du royaume de France au cours du XVIIIe siècle. Mais l’autrice s’attache à distinguer les chasses à l’homme subies par les esclaves aussi bien des opérations policières menées contre les populations jugées indésirables au sein du royaume que des traques d’esclaves marrons dans les colonies. Car si, à la différence de leurs homologues des colonies, les esclaves qui séjournent à Paris ne sont en théorie pas soumis au système de coercition prévu par le Code noir, cela ne les empêche pas d’y être la cible d’une violence sans commune mesure avec celle qui touche la population domestique à Paris. Le livre propose par ailleurs tant des portraits d’esclaves que des portraits d’esclavagistes – un équilibre qui résulte de la conviction de l’autrice selon laquelle on ne saurait comprendre les conditions de vie des esclaves sans s’intéresser à la façon dont celles et ceux qui exercent l’autorité sur eux concevaient leurs droits de propriété.
Voir en particulier Miranda Spieler, Empire and Underworld: Captivity in French Guiana, Harvard, Harvard University Press, 2012.
Depuis Paris et à travers ces cinq trajectoires d’esclaves, l’ouvrage dessine en outre les contours du vaste empire colonial et esclavagiste français. L’une des thèses centrales du livre est que Paris s’affirme au XVIIIe siècle comme une capitale impériale, fortement reliée aux colonies d’outre-mer. Si l’implication de cette ville dans les logiques coloniales et esclavagistes n’a rien à voir avec celle des ports atlantiques sur lesquels s’est focalisée l’histoire maritime de la traite, Paris n’en émerge pas moins comme une cité impériale du fait de la forte concentration en son sein de planteurs, financiers, négociants ou administrateurs coloniaux. Elle abrite aussi plusieurs des grandes institutions décisionnaires de la politique impériale, à l’instar de l’hôtel Tubeuf, situé rue des Petits-Champs, où siège la Compagnie française des Indes. C’est encore à Paris que se croisent des personnes venues de tout l’empire, en particulier aux lendemains de la guerre de Sept Ans (1756-1763) qui voit le retour en métropole de colons et soldats ayant quitté les colonies avec leurs esclaves domestiques qui viennent grossir les rangs de cette population au statut juridique bien ambigu. À travers le recours discrétionnaire aux lettres de cachet, les propriétaires d’esclaves entendent par ailleurs promouvoir un modèle d’empire dans lequel une personne esclave dans les colonies doit demeurer esclave à Paris et ce, en dépit du principe du sol libre censé distinguer la métropole des colonies.
La fabrique de la race au cœur de la capitale
Cet ouvrage apporte enfin une précieuse contribution à l’histoire des processus de racialisation au cœur même du royaume de France au XVIIIe siècle. Plusieurs travaux ont déjà mis en exergue la rupture qu’entérinent à ce titre plusieurs mesures prises à la fin des années 1770 : en 1777, la « Déclaration du roi pour la police des Noirs » défend ainsi à « tous Noirs, Mulâtres ou autres Gens de couleur » d’entrer dans le royaume tandis que les mariages interraciaux y sont interdits en 1778. L’enquête menée par Miranda Spieler nous invite toutefois à remonter plus loin dans le temps en étant attentifs à la façon dont les préjugés raciaux transforment le quotidien des esclaves et des affranchis dans la capitale. Dès les années 1750, « l’émergence d’une nouvelle culture policière racialisée » (p. 99) conduit à l’augmentation des rafles visant les personnes réputées non blanches – l’autrice note ainsi que Lucidor a sans doute vu disparaître plusieurs de ses connaissances au cours de cette décennie. En 1767, ce dernier fait en outre part à la police de l’abbaye Saint-Martin-des-Champs, où il vit avec sa famille, de tentatives d’intimidation de la part de ses voisins, qui dégénèrent en violence physique visant sa famille.
Les débats publics entourant le procès de Julien, retracés au sein du chapitre 4, révèlent quant à eux les crispations que suscite la racialisation croissante des identités dans les dernières décennies de l’Ancien Régime et font apparaître une communauté nationale qui, à la veille de la Révolution, se pense comme blanche. La presse, qui prend fait et cause pour Julien, décrit en effet son procès comme « l’affaire de Julien poursuivi comme nègre et esclave quoiqu’il soit blanc et libre ». À l’heure où la bonne société française se passionne pour l’albinisme, le plaidoyer de Delaval, qui défend Julien lors du procès, témoigne par ailleurs de l’importance croissante accordée à la blanchité : Julien eût-il été un « nègre », le traitement brutal que lui a infligé la police serait apparu comme tout à fait légitime, mais la blancheur de sa peau est censée lui garantir une protection juridique plus généreuse que celle réservée aux sujets exclus du groupe des blancs.
Servi par un art du récit et une plume sensible, le bel ouvrage de Miranda Spieler, appelé à faire date, nous fait ainsi plonger dans un Paris des Lumières profondément structuré par des logiques esclavagistes et raciales que le projet révolutionnaire, à partir de la fin du siècle, peinera à démanteler.
Pour citer cet article
Domitille de Gavriloff, « Slaves in Paris: Hidden Lives and Fugitive Histories, un livre de Miranda Spieler », Revue Alarmer, mis en ligne le
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