16.09.26 Les Identitaires : Enquête aux marges du politique, un livre de Marion Jacquet-Vaillant

Paru aux Classiques Garnier en 2026 dans la collection « Bibliothèque de science politique », Les Identitaires : Enquête aux marges du politique est un ouvrage de Marion Jacquet-Vaillant, maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris-Panthéon-Assas. Le livre compte 522 pages et est préfacé par Nicolas Lebourg. Il s’inscrit dans le prolongement d’une thèse soutenue en 2021, intitulée Le mouvement identitaire français : Pour une approche mixte des marges en politique, portant sur les pratiques sociales et militantes du Bloc Identitaire, fondé en 2002, devenu en 2016 Les Identitaires, et dont le mouvement de jeunesse Génération identitaire a été dissous en 2021 par le gouvernement. La thèse avait reçu, en 2023, le prix de thèse de l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI). L’un des intérêts du travail de Marion Jacquet-Vaillant, et il y en a beaucoup, est de maintenir une distance analytique, en étudiant les mécanismes sociaux et politiques sans adopter les catégories indigènes comme des évidences. Cette vigilance est essentielle pour un objet situé aux frontières du politique institutionnel, du militantisme radical et de la production idéologique.

L’ouvrage prend pour point de départ un événement emblématique : le blocage du col de l’Échelle par des militants de Génération identitaire en avril 2018, au moment du débat parlementaire sur le projet de loi « Asile-Immigration ». À partir de cet épisode, l’autrice pose une série de questions simples mais décisives : qu’est-ce que le mouvement identitaire ? Qui sont ses militants ? Pourquoi s’y engagent-ils ? Et comment un mouvement numériquement réduit peut-il peser sur l’espace politique et médiatique ?

Marion Jacquet-Vaillant, Les Identitaires : Enquête aux marges du politique, Classiques Garnier, 2026, 522 pages.

Militer à la marge, militer partout et tout le temps

L’une des principales qualités du livre réside dans sa méthode. Marion Jacquet-Vaillant mobilise une enquête de terrain (observations, entretiens, données quantitatives), complétée par une analyse d’archives. L’objectif n’est pas seulement de décrire les organisations identitaires, mais également de comprendre de l’intérieur le « monde identitaire », c’est-à-dire ses structures, ses individus, ses idées et ses représentations politiques et symboliques. Cette approche mixte permet de dépasser deux écueils fréquents dans l’étude de l’extrême droite radicale : la simple dénonciation morale et l’analyse strictement électorale. L’autrice choisit au contraire d’étudier les marges politiques comme des espaces organisés, dotés de ressources, de stratégies et de formes spécifiques de socialisation militante.

La construction de l’ouvrage est claire, structuré en deux grandes parties. La première, intitulée « Un mouvement “à la marge de la marge” », étudie l’histoire, l’organisation et la pensée du mouvement identitaire. Elle comprend notamment les chapitres « S’organiser à la marge » et « Penser à la marge ». La seconde, « Un militantisme “intégral” », déplace l’analyse vers les militants eux-mêmes, avec des chapitres consacrés à la socio-démographie, aux carrières d’engagement et au passage « de l’Agir à l’Être ». Cette progression est particulièrement efficace : elle part des structures collectives pour aller vers les trajectoires individuelles, puis vers l’incorporation quotidienne de l’engagement.

La thèse centrale du livre peut se résumer ainsi : la marginalité n’est pas seulement une position subie par les identitaires, elle devient aussi une ressource politique. Marion Jacquet-Vaillant montre que cette marginalité produit des effets sur la manière dont ces groupes s’organisent, recrutent, pensent et agissent. Si la marginalité agit politiquement et symboliquement comme un stigmate dépréciatif, elle peut être retournée par le groupe en attribut valorisant. C’est là l’un des apports majeurs de l’ouvrage : il permet de comprendre comment des militants situés aux marges du jeu politique peuvent faire de cette position périphérique un élément de cohésion, de distinction et de légitimation interne. Parmi les différentes actions étudiées par l’autrice, citons l’occupation en octobre 2012 du toit de la mosquée de Poitiers (en fait, à la périphérie de cette ville) : l’action crée une cohésion entre les 76 militants présents sur le toit (« on y était »), une distinction entre ceux qui l’ont fait et les autres (d’une certaine façon, ils sont auréolés d’une forme de gloire parmi leurs pairs), et, enfin, cette présence les légitime auprès des autres militants. Sur l’une des affiches, il était écrit « 732 », en référence à Charles Martel. De fait, cette occupation avait deux objectifs pour le Bloc Identitaire : d’un côté, il s’agissait de lancer leur mouvement de jeunesse, Génération identitaire ; de l’autre, d’exprimer leur rejet de la supposée islamisation de la France par une référence à la fois géographique et pseudo-historique : l’arrêt à Poitiers en 732, par Charles Martel, d’une invasion musulmane.

De même, le concept de « militantisme intégral » est également capital pour comprendre le succès de la stratégie identitaire. Il désigne un engagement qui ne se limite pas aux actions publiques ou aux séquences électorales, mais qui envahit progressivement la vie quotidienne, les relations sociales, les loisirs, les pratiques culturelles et l’identité personnelle. Ainsi, l’agir militant « se prolonge dans la sphère privée » et « envahit la vie, l’être ». Nicolas Lebourg, dans sa préface, insiste lui aussi sur cette dimension en décrivant chez les identitaires une forme de politique « partout et tout le temps ». L’intérêt analytique est important : l’engagement n’est plus seulement une activité politique, il devient une manière d’habiter le monde.

Militantisme marginal, idées influentes ?

Cet ouvrage permet aussi de mieux comprendre la circulation des idées d’extrême droite dans l’espace public. Marion Jacquet-Vaillant ne réduit pas les identitaires à une organisation marginale sans effet. Elle interroge au contraire leur capacité à produire des mots, des thèmes et des représentations qui circulent au-delà de leur milieu d’origine. Dans un article publié dans Pouvoirs, elle analysait par exemple la diffusion du terme « remigration », dont elle montre qu’il a été importé et politisé par les identitaires avant de circuler dans le milieu partisan d’extrême droite, puis d’être discuté plus largement lors de la séquence présidentielle de 2022.

Marion Jacquet-Vaillant, « Les identitaires, acteurs de l’émergence des idées radicales », Pouvoirs, 2022/2, n°181, p. 47-59.

L’idée profondément raciste de « remigration », aujourd’hui promue dans une version radicale par l’AFD, a été théorisée par le Bloc Identitaire dès 2005. À l’époque, l’organisation condamnait la politique de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Ce dernier promettait de « nettoyer au Kärcher » la cité des 4000 à La Courneuve à la suite du décès par balle d’une fillette lors d’un règlement de compte entre trafiquants de drogue. Le Bloc identitaire avait alors forgé un slogan : « pas de kärcher, mais des charters ». Derrière celui-ci, il y a un discours construit, édulcoré aujourd’hui mais toujours présent, structuré sur un supposé « racisme anti-français », qui se manifesterait par un « ethnomasochisme », c’est-à-dire par une culpabilisation permanente des peuples européens, par l’idée d’une immigration perçue comme une colonisation inversée et par l’imposition de l’islam, une religion et une civilisation incompatibles avec les valeurs européennes. La « remigration » permettrait, selon les identitaires, de préserver à la fois la civilisation européenne et sa population, « blanche ».

L’analyse de l’autrice éclaire le rôle des marges dans la production d’idées politiques : même faibles électoralement, certains groupes peuvent peser sur le vocabulaire, les cadrages et les controverses. Cette dimension est l’un des points les plus convaincants de l’ouvrage. Là où une lecture superficielle des identitaires pourrait donner à les comprendre comme un simple groupuscule, Marion Jacquet-Vaillant les analyse comme des acteurs de circulation idéologique. Ils ne sont pas forcément puissants par leur nombre, mais par leur capacité à mettre en scène des actions spectaculaires, à investir les réseaux militants, à produire des formules et à occuper ponctuellement l’espace médiatique. Le cas de la « remigration » illustre précisément cette dynamique : d’abord limité à une communauté restreinte, le terme connaît ensuite une diffusion plus large, notamment par des relais médiatiques, militants et polémiques.

L’ouvrage apporte donc une contribution importante à la sociologie politique de l’extrême droite contemporaine. Il montre que l’on ne peut pas comprendre cette famille politique uniquement à partir des partis électoraux les plus visibles. Il faut aussi étudier les marges, les réseaux, les sous-cultures militantes, les entrepreneurs idéologiques et les espaces de socialisation. L’éditeur présente d’ailleurs le livre comme une contribution à la compréhension des dynamiques de l’extrême droite contemporaine et des effets de la marginalité politique. Cette perspective est précieuse, car elle permet de saisir les relations entre groupuscules, partis, médias, réseaux sociaux et controverses publiques.

Ce livre se distingue par la solidité de son enquête et par sa capacité à rendre intelligible un objet souvent abordé de manière polémique. Marion Jacquet-Vaillant ne cherche ni à dramatiser ni à minimiser le phénomène identitaire. Elle montre plutôt comment un mouvement situé aux marges peut agir sur le centre du débat politique par des stratégies de visibilité, de distinction et de diffusion idéologique. Il s’agit donc d’un livre qui sera particulièrement utile pour les lecteurs intéressés par la science politique, la sociologie du militantisme, les mouvements sociaux et les recompositions contemporaines de l’extrême droite. En définitive, Les Identitaires : Enquête aux marges du politique est un ouvrage important pour comprendre les transformations de l’extrême droite française au début du XXIe siècle. Sa force tient à l’articulation entre enquête de terrain, sociologie du militantisme, analyse des idées et réflexion sur la marginalité politique. Il montre que les marges ne sont pas extérieures au champ politique : elles en constituent parfois des laboratoires idéologiques, des lieux d’expérimentation militante et des espaces de circulation discursive. En cela, le livre dépasse largement l’étude d’un seul mouvement. Il propose une réflexion plus générale sur la manière dont des groupes minoritaires peuvent influencer les représentations, les mots et les frontières du débat public.

Pour citer cet article

Stéphane François, « Les Identitaires : Enquête aux marges du politique, un livre de Marion Jacquet-Vaillant », Revue Alarmer, mis en ligne le 16 septembre 2026, https://revue.alarmer.org/les-identitaires-enquete-aux-marges-du-politique-un-livre-de-marion-jacquet-vaillant


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