Notre cycle d’entretiens, inauguré par le dialogue avec Steven Forti, se poursuit. Nous nous tournons à présent vers l’Allemagne, retraçant l’histoire du parti Alternative für Deutschland (AFD, soit « Alternative pour l’Allemagne ») ainsi que celle des autres partis de la droite radicale – une expression largement présente dans le champ de la recherche, que Mahalia Thomas privilégie pour évoquer le contexte allemand. Il s’agit de partis qui représentent une menace pour la démocratie en raison de leur teneur raciste et de leur tendance à concevoir la nation comme une communauté (uniquement) « blanche ». En dépit des déclarations contre l’antisémitisme émanant de l’AFD elle-même, l’antisémitisme est loin de constituer un élément résiduel au sein de la droite radicale en Allemagne.
Mahalia Thomas est doctorante à l’Université européenne Viadrina (Francfort-sur-l’Oder) en Allemagne. Ses recherches portent sur l’utilisation du discours de haine par les partis de droite radicale dans le contexte de la démocratie militante, une notion qui remonte aux années 1930, lorsqu’elle fut employée par le politiste allemand Karl Loewenstein afin de désigner les instruments susceptibles de contrer la montée des mouvements antidémocratiques. Par ailleurs, Mahalia Thomas est chercheuse chez Citizens for Europe, une organisation à but non lucratif qui mène des enquêtes afin de mieux donner à comprendre les questions de diversité et de discrimination en Allemagne.
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Dans vos travaux de recherche, vous avez étudié les origines et l’évolution des partis de droite tels que l’Alternative für Deutschland (AFD). Pourriez-vous tout d’abord nous présenter brièvement l’histoire de l’AFD et de ses dirigeants ?
L’Alternative für Deutschland est, de loin, le principal acteur de la droite radicale allemande. Fondé en 2013 par Bernd Lucke, Alexander Gauland et Konrad Adam, ce parti eurosceptique a vu le jour en réaction aux conséquences de la crise de l’euro et au recentrage de la Christlich-Demokratische Union (CDU). Comme son nom l’indique, son objectif initial était d’offrir une alternative à la politique partisane dominée par la CDU (centre-droit) et le Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD, centre-gauche) pendant la majeure partie de l’histoire moderne de l’Allemagne.
Frank Decker, “The ‘Alternative for Germany:’ Factors Behind Its Emergence and Profile of a New Right-Wing Populist Party”, German Politics and Society, n°34/2, 2016, pp. 1–16, [en ligne :] https://doi.org/10.3167/gps.2016.340201.
Kai Arzheimer, “‘Don’t Mention the War!’ How Populist Right‐Wing Radicalism Became (Almost) Normal in Germany”, Journal of Common Market Studies, n°57/1, 2019, pp. 90–102, [en ligne :] https://doi.org/10.1111/jcms.12920.
Bien que le parti n’ait pas réussi à recueillir suffisamment de voix pour franchir le seuil des 5 % et à entrer au Parlement en 2013, il a remporté son premier succès majeur en 2014 en obtenant 7,1 % des voix aux élections européennes. Grâce à son succès électoral de 2017, il a recueilli 12,7 % des voix en s’appuyant sur des politiques anti-immigration musclées – en partie par le biais d’un discours islamophobe et xénophobe. Alors que le parti réfutait toute accusation d’extrémisme, les déclarations controversées de membres éminents du parti continuaient de faire la une des médias. L’une des plus célèbres fut celle de l’ancien co-président de l’AFD, Alex Gauland, qui a qualifié en 2018 le passé nazi de l’Allemagne de « simple tache de fiente d’oiseau » dans l’histoire du pays, minimisant ainsi considérablement les atrocités et les crimes commis à cette époque. Alors que le parti n’avait recueilli que 10,4 % des voix en 2021 – ce qui lui avait valu 83 sièges –, il a doublé ses résultats en 2025 avec 20,8 %. Lors de ces élections, ils ont recueilli au total 32,0 % (18,9 % en 2021) des voix dans les anciens Länder de l’Est, contre 18,0 % (8,2 % en 2021) dans les anciens Länder de l’Ouest. Cela se reflète également dans la composition du groupe de l’AFD au Bundestag puisque, sur les 98 députés est-allemands, 42 sont issus de l’AFD.
Deutsche Welle, “AFD chief downplays Nazi era as ‘bird shit’”, Deutsche Welle, 6 février 2018, [en ligne :] https://www.dw.com/en/AFDs-gauland-plays-down-nazi-era-as-a-bird-shit-in-german-history/a-44055213
Tagesschau, “Bundestagswahl 2025: Die Wahlergebnisse der Bundesländer”, Tagesschau, 17 mars 2025, [en ligne :] https://www.tagesschau.de/wahl/archiv/2025-02-23-BT-DE/ergebnisse-bundeslaender.shtml
mdr.de. (n.d.). Ostdeutsche im Bundestag: Wie viel politischen Einfluss haben die 98 Abgeordneten wirklich? | MDR.DE. Retrieved March 3, 2026, from https://web.archive.org/web/20250817105325/https://www.mdr.de/nachrichten/deutschland/politik/bundestag-ostdeutsche-abgeordnete-einfluss-macht-100.html. Il est important de noter ici que la définition de ce qu’est un Allemand de l’Est fait encore l’objet de vifs débats. Alors que certains critères se basent sur le lieu de naissance, d’autres s’intéressent au parcours scolaire ou simplement au fait qu’une personne s’identifie ou non comme Allemand de l’Est. Pour approfondir cette question, voir par exemple (en allemand) : Naika Foroutan, Mara Simon et Sabrina Zajak, Wer ist hier eigentlich ostdeutsch, und wenn ja, wie viele? Zur Konstruktion, Wirkungsmacht und Implikation von Ostidentitäten, DeZIM Research Notes +, Berlin, 2023, [en ligne:] https://www.dezim-institut.de/fileadmin/user_upload/fis/publikation_pdf/FA-5820.pdf

En ce qui concerne la taille du parti, l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (Bundesamt für Verfassungschutz ou Verfassungschutz – BfV) indique qu’en 2024, celui-ci comptait environ 50 000 membres, soit 10 000 de plus que l’année précédente.
Aujourd’hui, la présidente du parti, Alice Weidel, apparaît comme une sorte d’énigme pour beaucoup, même si des parallèles peuvent clairement être établis avec des schémas propres aux partis de droite radicale en Europe. Le premier aspect à cet égard est son genre. Comme le montrent les études, les partis de droite radicale ont tendance à être dominés par les hommes et à centrer leur politique sur eux. On observe néanmoins l’ascension de femmes de premier plan, telles que Marine Le Pen en France et Giorgia Meloni en Italie. À ce titre, il convient aujourd’hui de reconnaître la diversité des dirigeants des partis populistes de droite en matière de genre et de se méfier des généralisations excessives concernant une direction majoritairement masculine au sein de ces partis. Le deuxième aspect concerne la sexualité de Weidel et son mariage avec une femme suisse née au Sri Lanka. Ce n’est pas la première fois qu’un homme ou une femme politique LGBTQ+ prend la tête d’un parti de droite radicale, on l’a vu avec Pim Fortuyn aux Pays-Bas. Il importe d’examiner ici les déclarations de Weidel concernant sa sexualité, dans lesquelles elle prend ses distances par rapport au terme « queer », affirmant : « Je ne suis pas queer. Je suis mariée à une femme que je connais depuis 20 ans ». La présence et la notoriété de Weidel ont permis à l’AFD de nier de manière plausible toute implication dans des affaires de sexisme et d’homophobie, en renvoyant la balle à Weidel lorsque de telles accusations et observations sont portées à son encontre. Cela s’inscrit dans le cadre du concept de « tokenisation », selon lequel les groupes sociaux dominants exploitent les minorités qui adhèrent à leur idéologie pour discréditer les critiques. Néanmoins, même si la tokenisation est une forme d’oppression, nous ne pouvons ni ne devons ignorer le pouvoir d’action dont dispose Weidel pour se présenter comme un symbole et utiliser cette tribune afin de perpétuer des politiques d’exclusion.
Citation d’origine : « Ich bin nicht queer, sondern ich bin mit einer Frau verheiratet, die ich seit 20 Jahren kenne. »
Pratique consistant, pour une organisation donnée, à mettre en avant en son sein des membres issus de minorités pour donner une image positive et couper court aux accusations de discrimination.

Outre l’AFD, je souhaite également attirer l’attention sur Die Heimat (« la patrie », parti anciennement connu sous le nom de Nationaldemokratische Partei Deutschlands ou NPD). Même si ce parti n’a jamais atteint l’ampleur de l’AFD, avec seulement 2 500 membres en 2024, il était le principal parti de droite radicale avant l’émergence de l’AFD.
Le NPD, fondé en novembre 1964, était principalement composé d’extrémistes de droite et d’anciens membres du NSDAP. Malgré quelques succès électoraux lors des élections régionales, il n’a pas réussi à entrer au Parlement en 1969. Le parti a été traduit à deux reprises devant la Cour constitutionnelle pour des comportements et une idéologie contraires à l’ordre démocratique fondamental de l’Allemagne. L’une de ces procédures judiciaires, en 2003, a été classée sans suite par la Cour constitutionnelle allemande pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons plus tard, là où l’affaire de 2017 a abouti à une décision dans laquelle la Cour a estimé que l’idéologie de Die Heimat était contraire à l’ordre démocratique fondamental, mais qu’elle était trop marginale pour justifier une interdiction totale. Le parti n’a donc jamais été interdit, ce qui a représenté une victoire pour l’ensemble de la sphère des partis de droite radicale. Néanmoins, en 2024, la Cour a restreint son accès au financement public pour une durée de six ans.
David Art, Inside the Radical Right: The Development of Anti-Immigrant Parties in Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, 196 p.
Ces deux affaires judiciaires ont façonné le contexte dans lequel évolue aujourd’hui l’AFD et, à ce titre, doivent être prises en compte dans notre réflexion sur l’histoire et l’avenir de ce parti.
Pour en revenir à l’AFD, vous l’avez qualifié de parti de droite radicale (tout comme Die Heimat), alors que les experts sont très divisés sur cette question et ont souvent recours à des catégories telles que « d’extrême droite » et/ou « parti extrémiste ». Pourquoi qualifier l’AFD de parti de droite radicale (et pourquoi appliquer le même critère à Die Heimat) ?
Si l’on définit un parti d’extrême droite comme un parti à la fois antilibéral et antidémocratique, je n’ai aucune difficulté à considérer que l’AFD correspond à cette définition. En revanche, si l’on se réfère à la définition donnée par la Cour constitutionnelle allemande, la question se complique. Depuis l’affaire de 2017 mentionnée précédemment concernant Die Heimat, la Cour a ajouté l’exigence selon laquelle les partis doivent satisfaire à un critère de « potentialité ». On entend souvent par là le fait de disposer d’un pouvoir et de ressources suffisants pour mettre en œuvre une idéologie antidémocratique, mais à quel seuil peut-on considérer que c’est le cas ? L’AFD étant désormais le deuxième parti au Parlement, il est plus que jamais probable qu’il remplisse ce critère de potentialité. D’un autre côté, l’AFD a toujours été écarté des coalitions au niveau national et n’a encore jamais détenu la majorité. On ne sait donc pas si le parti sera considéré à la fois comme anticonstitutionnel et inconstitutionnel par la Cour constitutionnelle. Au regard des études sur les familles politiques, l’AFD semble se rattacher à la quatrième vague définie dans le système de classification proposé par Cas Mudde, caractérisée par la banalisation des sentiments d’extrême droite au sein des systèmes politiques. Dès 2007, Mudde établissait une distinction entre les partis de droite radicale (PDR) qui sont antilibéraux et les partis d’extrême droite qui sont antidémocratiques, tous regroupés dans cette typologie sous l’étiquette d’« ultra-droite » (far right en anglais). Lorsqu’ils analysent le phénomène actuel de l’extrême droite ou bien de l’ultra-droite, des chercheurs tels qu’Angela Bourne, Anja Hennig et Marlene Laruelle ont souligné, en revanche, l’importance d’étudier l’illibéralisme pour comprendre les mouvements actuels, mais aussi la manière dont ceux-ci menacent les systèmes démocratiques. Ainsi, alors que Mudde considère la droite radicale et l’extrême droite comme des phénomènes distincts (mais étroitement liés), Michael Minkenberg, lui, remet en question la validité de cette distinction, avançant plutôt que les partis d’extrême droite constituent un sous-groupe au sein de la famille des partis de droite radicale. À ce titre, il définit la « droite radicale » comme suit :
Cas Mudde, The Far Right today, Cambridge, Polity Press, 2019, 160 p.
Angela K. Bourne et Bastiaan Rijpkema, “Militant Democracy, Populism, Illiberalism: New Challengers and New Challenges”, European Constitutional Law Review, 18(3), 2022, pp. 375–384, [en ligne :] https://doi.org/10.1017/S1574019622000281
Anja Hennig, “Christianity and Illiberal Politics”, dans Marlene Laruelle (dir.), The Oxford Handbook of Illiberalism, Oxford University Press, 2023, pp. 347-372, [en ligne :] https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780197639108.013.11
Marlene Laruelle, “Illiberalism: A conceptual introduction”, East European Politics, n°38/2, pp. 303–327, [en ligne :] https://doi.org/10.1080/21599165.2022.2037079
Les catégories telles que « anti-libéral » et « illibéralisme » ne sont pas synonymes : l’anti-libéralisme, tel qu’on l’entend ici, est un rejet pur et simple du libéralisme. En revanche, l’illibéralisme permet un flou dans ce rejet, dans la mesure où les acteurs de la droite radicale aspirent à une polis moins libérale, mais sont prêts à utiliser des concepts et des arguments libéraux pour atteindre cet objectif.
principalement par les critères idéologiques d’un ultranationalisme romantique, un mythe de la nation homogène qui fait passer la nation avant l’individu et ses droits civiques et qui s’oppose donc à la démocratie libérale et pluraliste (sans pour autant être nécessairement favorable à un État fasciste), à ses valeurs fondamentales de liberté et d’égalité ainsi qu’aux notions connexes d’individualisme et d’universalisme.
Michael Minkenberg, “From Pariah to Policy-Maker? The Radical Right in Europe, West and East: Between Margin and Mainstream”, Journal of Contemporary European Studies, 2013, n°21/1, pp. 5–24, ici pp. 16-17. [en ligne :] https://doi.org/10.1080/14782804.2013.766473.
En tant que terme générique, qui englobe non seulement les partis illibéraux, mais aussi ceux qui sont à la fois illibéraux et antidémocratiques, cette catégorie peut inclure tant l’AFD – un parti de droite radicale – et, pour revenir à votre dernière question, des partis comme Die Heimat – un parti extrémiste tel que défini par la Cour constitutionnelle. Ce cadre global permet au terme « PDR » d’englober à la fois l’extrême droite telle que la définit Mudde et ses manifestations les plus extrêmes, couvrant ainsi un éventail d’acteurs unis par un noyau idéologique illibéral. En adoptant la définition élargie de Minkenberg – en lien avec les travaux de Mudde –, mon analyse dépasse les limites procédurales pour se concentrer sur les stratégies rhétoriques communes, en examinant plus particulièrement leur recours à un langage d’exclusion et aux discours de haine, qui imprègnent tant les milieux radicaux que ceux de l’extrême droite.

On entend souvent dire que l’AFD a connu un processus de radicalisation progressive, qu’elle ne faisait pas partie de la « sphère d’extrême droite » à ses débuts. Êtes-vous d’accord avec ce point de vue ?
Dès ses débuts, l’AFD était un conglomérat d’idéologies diverses, allant de positions conservatrices plus traditionnelles, proches de celles de la CDU (centre-droit), à des opinions d’extrême droite. La radicalisation de l’AFD n’est pas le produit d’un glissement unificateur, mais d’une vision progressivement devenue dominante. En d’autres termes, les éléments de xénophobie et d’exclusion qui constituent la pierre angulaire de la politique de l’AFD depuis 2017 étaient déjà présents dès ses débuts. Néanmoins, lorsqu’on évoque la radicalisation de l’AFD, c’est souvent dans le contexte des conflits internes entre les membres les plus modérés du parti et Der Flügel (« L’Aile »), courant fondé en 2015 par Björn Höcke et André Poggenburg pour constituer l’aile extrémiste du parti. Der Flügel a mis davantage l’accent sur les arguments nativistes et a recouru à une rhétorique populiste visant non seulement les élites politiques des autres partis, mais aussi des membres de son propre parti, comme l’ancienne présidente Frauke Petry. Je me réfère ici à la définition du nativisme telle qu’elle est présentée par le Centre européen d’études sur le populisme, qui le définit comme « une politique visant à promouvoir les intérêts des habitants autochtones au détriment de ceux des immigrés, notamment en soutenant des mesures de restriction de l’immigration ». Ces positions anti-immigration et nativistes ont permis à l’AFD de s’imposer comme le porte-drapeau de ces thèmes dans l’esprit de nombreux électeurs allemands, et ont contribué au succès électoral du parti en 2017, avec 12,7 % des voix. Cette évolution s’est accompagnée d’une série de déclarations racistes et antisémites de la part de membres du parti – dont Höcke –, qui, dans leur globalité, ont ancré l’AFD dans l’« univers d’extrême droite ».
The European Center for Populism Studies. (n.d.). Nativism. The European Center for Populism Studies. Retrieved March 6, 2026, from https://www.populismstudies.org/Vocabulary/nativism/
Au-delà de la définition d’un parti d’extrême droite, peut-on sans hésitation qualifier l’AFD de parti antidémocratique, violent, raciste et antisémite ?
Je pense qu’il n’y a aucun doute à ce sujet, surtout après le rapport publié en 2024 par l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (BfV), sur lequel nous reviendrons.
Dans mes recherches, où je dépasse le cadre allemand pour étudier les mouvements de droite radicale (PDR) à travers l’Europe occidentale, j’identifie cinq groupes marginalisés qui sont pris pour cible par les PDR ou les mouvements d’extrême droite à travers le monde, à savoir : (1) les personnes racialisées comme « autres », (2) les personnes LGBTQ+, (3) les femmes, (4) les personnes en situation de handicap, et (5) les minorités religieuses. Le choix d’utiliser le terme « ‘autre’ racialisé » plutôt que des expressions telles que « personnes de couleur » ou « migrants » s’explique par l’utilisation particulière que font les PDR en Europe de la notion d’« autre ». Ce terme met en évidence la construction sociale de la race, tout en soulignant le rôle prépondérant de celui qui perçoit dans le fait qu’une personne soit exposée ou non au racisme et à la « marginalisation », ainsi que dans la manière dont cela se produit. Ici, l’identité telle qu’elle est perçue peut différer de la manière dont la personne s’identifie elle-même : un Turc chrétien peut être perçu comme musulman, même s’il n’en est pas un. Ce terme s’appuie sur des recherches menées en Europe centrale – notamment en Allemagne – qui mettent en évidence un flou entre xénophobie et racisme, et examinent les discriminations anti-Noirs, anti-musulmans, anti-slaves, antisémites, anti-asiatiques, anti-Roms et anti-Sintis sous l’angle du racisme. Ainsi, des phénomènes tels que l’antisémitisme et le racisme anti-musulman sont analysés à deux niveaux. Le premier reconnaît le statut de minorité religieuse de ces communautés au sein des pays européens. Le second examine la manière dont ces communautés ont été racialisées, ainsi que les stéréotypes et la discrimination qui en découlent. Cela permet une compréhension plus globale de ce que ces identités recouvrent, au-delà de la simple appartenance religieuse.
Si l’on se concentre sur la question du racisme, on constate que l’AFD recourt à des techniques rhétoriques qui favorisent une conception cis-hétéro, mais avant tout blanche, de la nation. Selon Minkenberg et Zsuzsanna Verg :
L’AFD perpétue une conception cis-hétérosexuelle de la nation en présentant la famille comme composée d’une mère (cisgenre) et d’un père (cisgenre), tout en s’opposant au mariage et à l’adoption par des couples de même sexe. Le fait que cette position aille à l’encontre de l’expérience personnelle de la dirigeante de l’AFD, Alice Weidel, qui s’est mariée avec une femme et a adopté des enfants, constitue une contradiction et pourrait refléter une séparation entre sa vie privée et sa vie politique.
[les] soi-disant populistes de droite conçoivent la notion de ‘peuple’ moins comme un demos que comme un ethnos. En d’autres termes, leurs revendications en faveur de l’autonomisation du peuple face aux élites se résument à une politique d’ethnocentrisme.
Michael Minkenberg et Zsuzsanna Végh, Depleting Democracies: Radical Right Impact on Parties, Policies, and Polities in Eastern Europe, Manchester, Manchester University Press, 2023, [en ligne :] https://doi.org/10.7765/9781526160195, p. 14.
Cela transparaît clairement dans toute la rhétorique de l’AFD, dont trois aspects apparaissent comme saillants. Le premier ressort d’une proposition visant à instaurer un système de citoyenneté à deux vitesses, dans lequel une « véritable » citoyenneté, définie en fonction de critères raciaux et ethniques, serait opposée à une « fausse » citoyenneté, où l’on utilise des termes tels que « Pass-deutsche » (« Allemands par le passeport » ou « Allemands de papiers »), qui suggèrent qu’il existe des personnes qui peuvent appartenir à l’État mais qui n’appartiennent pas – et n’appartiendront jamais – à la nation. Cet aspect se reflète également dans le deuxième aspect, à savoir l’utilisation du terme « remigration ». Contrairement à « Abschiebung » (expulsion), le terme « Remigration » trouve son origine dans les milieux de la droite radicale et englobe non seulement l’expulsion de citoyens non-allemands, mais aussi celle de citoyens allemands. Les liens entre l’AFD et la « remigration » ont été mis en lumière lorsque des enquêtes journalistiques ont révélé l’existence d’une réunion entre des réseaux de la droite radicale et des membres de l’AFD visant à discuter de la « remigration » de citoyens allemands qui ne se seraient pas suffisamment intégrés dans la société. Depuis lors, l’AFD a pleinement intégré ce terme dans son vocabulaire et l’a repris dans son programme électoral pour 2025.
Alternative für Deutschland, Zeit für Deutschland. Programm der Alternative für Deutschland für die Wahl zum 21. Deutschen Bundestag, Alternative für Deutschland, 2025, [en ligne:] https://www.afd.de/wp-content/uploads/2025/02/AFD_Bundestagswahlprogramm2025_web.pdf, p. 101.

Un dernier aspect que je souhaite aborder ici est la criminalisation des communautés de migrants. À cet égard, l’AFD présente les migrants comme un risque pour la sécurité et comme le catalyseur d’une hausse de la criminalité. Les hommes musulmans, en particulier, sont souvent la cible de cette criminalisation, l’AFD les présentant comme dangereux pour les femmes (blanches), perpétuant ainsi des clichés coloniaux et orientalistes. On retrouve des échos de cette rhétorique dans les médias grand public, comme en témoignent les récentes déclarations du chancelier au sujet du « Stadtbild » (paysage urbain), dans lesquelles il affirme que la présence des migrants dans la ville dénature celle-ci visuellement. Dans une déclaration ultérieure, il a laissé entendre que les femmes et les jeunes filles se sentaient mal à l’aise face à la présence de migrants dans les villes.
Richard Connor, “Merz’s ‘discriminatory’ cityscape migration remark draws Ire”, Deutsche Welle, 16 octobre 2025, [en ligne :] https://www.dw.com/en/merzs-discriminatory-cityscape-migration-remark-draws-ire/a-74390107.
Dans le cadre que vous avez présenté, où les partis populistes de droite comme l’AFD se concentrent sur cinq cibles, comment cela se reflète-t-il, par exemple, dans sa rhétorique anti-immigration ?
Dans le cadre de mes recherches, je m’intéresse tout particulièrement à l’emploi de discours de haine par les partis d’extrême droite, notamment l’AFD. J’analyse aussi la façon dont les contraintes institutionnelles peuvent conditionner ces discours. Si l’on examine les élections fédérales allemandes de 2021, il apparaît clairement que ce type de discours n’est pas rare au sein du parti, en particulier sur les réseaux sociaux. Alors que, dans son programme électoral, 1,1 % des phrases recourent à une forme de discours de haine, ce taux grimpe à 20,2 % lorsqu’on analyse les tweets. Ici, les principales cibles étaient les migrants, les réfugiés et l’islam / la communauté musulmane. La rhétorique visant les communautés de migrants, ainsi que celles perçues comme des migrants et des « autres » racialisés, peut être résumée en trois catégories : (1) culturelle, (2) sécuritaire et (3) sociale. Le premier volet thématique alimente l’argument selon lequel « les migrants érodent la culture » et, à ce titre, constituent une menace pour les valeurs occidentales. Les migrants y sont présentés comme intrinsèquement « différents » des pays dans lesquels ils s’installent. Par exemple, le parti affirme dans son programme que les migrants provoquent une « catastrophe démographique » et que « le système d’immigration actuel porte atteinte à la culture allemande ».
Mahalia Thomas, “From manifestos to Twitter: Radical right parties and hate speech in Germany’s militant democratic context”, Political Research Exchange, n°7/1, 2025, [en ligne :] https://doi.org/10.1080/2474736X.2025.2569407
L’échantillon couvrait les cinq mois précédant l’élection et le mois suivant celle-ci.
Le deuxième registre rhétorique ciblant ces communautés est celui de la sécurité. Cela peut se traduire par une grille de lecture sécuritaire, tendance récurrente dans la rhétorique des partis de droite radicale en Europe et ailleurs, où les migrants sont présentés comme une menace pour la sécurité nationale, ce qui suscite un sentiment d’urgence chez leur électorat. Le tweet de l’AFD en est un bon exemple : « Plus de 500 #menaces islamistes ! Le fait que notre pays soit confronté à une menace massive issue du #terrorisme islamiste a une fois de plus disparu de l’actualité médiatique et de la conscience politique — pourtant, cette menace n’a en aucun cas été écartée. Bien au contraire : #afd #islamisme. » L’utilisation de termes tels que « menace massive » et « terrorisme islamiste » fait naître des images évoquant des attentats terroristes et une invasion. Une menace nationale supposée ayant ainsi été pointée, l’absence supposée de réaction de l’actuel gouvernement peut alors être interprétée comme un abandon de la sécurité de ses citoyens par l’État.
Enfin, les migrants sont présentés comme des personnes abusant des systèmes sociaux et d’aide sociale. À l’instar de l’archétype de la « reine de l’aide sociale » véhiculé par l’administration Reagan dans les années 1980, les discours de droite radicale cherchent aujourd’hui à présenter les migrants et les demandeurs d’asile comme des parasites du système social du pays. L’AFD y parvient en entretenant le mythe selon lequel les réfugiés et les migrants viendraient en Allemagne uniquement pour profiter du système social. Sur X, par exemple, on peut lire : « Une #migration de masse non contrôlée n’est PAS une solution, mais représente dans une large mesure un fardeau pour l’État-providence. » En réalité, migrants et réfugiés sont confrontés à de nombreuses difficultés pour accéder au marché du travail, et font face au racisme et à la xénophobie lorsqu’ils cherchent un emploi. En définitive, ce discours crée un fort sentiment d’opposition entre « nous » et « eux », les migrants servant de boucs émissaires pour justifier un soutien insuffisant. C’est ce qu’ils affirment clairement dans leur programme électoral pour 2025, où il est écrit : « Cette immigration massive, qui pèse sur les deniers publics, menace la viabilité financière de l’État, au détriment des membres de notre société qui sont réellement dans le besoin, des contribuables et de l’État-providence allemand dans son ensemble. »
The Federal Commissioner for Migration, Refugees and Integration, The Federal Commissioner for Anti-Racism, Racism in Germany: Current situation, fields of action, measures, Federal Government Commissioner for Migration, Refugees and Integration, Federal Commissioner for Anti-Racism, 2023, [en ligne :] https://www.bundesregierung.de/resource/blob/2277952/2285614/fc917071877fe77e83b4ff1752753b2f/rassismus-in-deutschland-english-download-ib-data.pdf#page=57.99
Tant l’attaque terroriste subie par Israël le 7 octobre 2023 que la riposte armée d’Israël à Gaza ont contraint tous les partis politiques sur la scène internationale à prendre position. Selon les spécialistes, la question se pose de manière plus complexe encore pour les partis d’extrême droite. Pouvez-vous nous dire si le programme politique, les positions adoptées par l’AFD et le discours du parti ont évolué à la suite de ces deux tournants majeurs ? Si oui, de quelle manière ?
Pour comprendre la position actuelle de l’AFD vis-à-vis d’Israël et de la Palestine, il faut analyser plus largement les opinions au sein des partis de droite radicale sur ce sujet. Certains chercheurs, tels que Bodo Kahmann et David J. Wertheim, évoquent une distinction entre les partis d’extrême droite et de ceux de droite radicale. Ces derniers utilisent une rhétorique pro-israélienne et opposée à l’antisémitisme comme arme contre les migrants musulmans. A contrario, les partis d’extrême droite qui se rapprochent davantage des courants néonazis et néofascistes se positionnent plus souvent comme anti-israéliens. Le NPD/Heimat allemand, par exemple, adopte une posture strictement anti-israélienne et considère ce pays comme une menace pour ses voisins et pour l’Europe. Dans une étude récente, Omran Shroufi examine les divergences entre l’AFD et le NPD et montre comment ce dernier recourt à de vieux clichés antisémites pour présenter les Juifs comme un « autre » dangereux, tout en s’adonnant à une réécriture de l’histoire afin de minimiser l’Holocauste. Le parti présente ici le judaïsme comme une menace pour la culture allemande et leur conception de la nation.
Bodo Kahmann, “‘The Most Ardent pro-Israel Party’: Pro-Israel Attitudes and Anti-Antisemitism among Populist Radical-Right Parties in Europe”, Patterns of Prejudice, 2017, n°51/5, pp. 396–411, [en ligne :] https://doi.org/10.1080/0031322X.2017.1394663.
David J. Wertheim, “Geert Wilders and the Nationalist-Populist Turn Toward the Jews in Europe”, dans David J. Wertheim (dir.), The Jew as Legitimation, Springer International Publishing, pp. 275-289, [en ligne :] https://doi.org/10.1007/978-3-319-42601-3_16
Admin, « Sanktionen gegen Israel statt Palästinensischer Flüchtlinge in Deutschland ! », Die Heimat, non daté, [en ligne :] https://die-heimat.de/sanktionen-gegen-israel-statt-palaestinensischer-fluechtlinge-in-deutschland/
Omran Shroufi, “From ‘Terror State’ to Part of the ‘Jewish-Christian Civilisation’: Exploring Diversity in the German Far Right’s Position Towards Israel”, Political Studies, Political Studies Association, n°73/2, pp. 547–566, [en ligne :] https://doi.org/10.1177/00323217241255326
C’est donc là que l’AFD se distingue radicalement du NPD. Tout en conservant une mentalité manichéenne opposant « nous » aux « autres », le « nous » est défini comme une culture judéo-chrétienne menacée par l’islam. Israël est ici présenté comme un phare de l’Occident au Moyen-Orient, que l’Allemagne se doit d’aider à défendre. À l’inverse, les musulmans et tous ceux qui soutiennent la Palestine sont présentés comme antisémites. L’AFD tire doublement profit de ce positionnement. Premièrement, cela renforce le programme islamophobe du parti en qualifiant les musulmans d’antisémites et d’ennemis de l’Occident. En retour, l’AFD se présente comme un fervent défenseur d’Israël et se positionne comme un rempart contre l’antisémitisme.
Cette position était déjà la sienne avant le 7 octobre, mais le parti a depuis insisté sur ce point à travers divers canaux de communication, tels que des articles de blog et les réseaux sociaux. Il est important de souligner ici que l’AFD a fermé les yeux sur les crimes commis par des acteurs d’extrême droite et de droite radicale en Allemagne. Si l’on examine les crimes antisémites (c’est-à-dire les dégradations matérielles, les insultes et les agressions physiques) commis en 2024, environ la moitié ont été perpétrés par des acteurs d’extrême droite. Cependant, l’AFD réduit l’antisémitisme à un « problème importé » par l’immigration musulmane, plutôt qu’à un phénomène déjà présent dans le pays. Le positionnement de l’AFD lui permet aussi de se démarquer du nazisme et des partis extrémistes tels que le NPD. À ce titre, je suis d’accord avec l’affirmation selon laquelle le parti met en avant sa position pro-israélienne pour se présenter comme un parti « respectable ». Néanmoins, cette position pro-israélienne ne doit pas servir à occulter l’antisémitisme qui est clairement présent au sein du parti. Tout d’abord, le parti assimile le judaïsme et le sionisme, ce qui conduit à une représentation essentialiste du judaïsme. En refusant de reconnaître la diversité des croyances au sein de la communauté et de prendre en compte les différents points de vue, il présente la communauté juive comme homogène et monolithique, ce qui constitue en soi une forme d’antisémitisme. De plus, comme évoqué plus haut, l’AFD se sert des craintes réelles liées à l’antisémitisme pour justifier l’islamophobie, en utilisant la communauté juive comme un levier contre les migrants musulmans, sans s’attaquer aux principaux auteurs d’antisémitisme, qui se trouvent dans les milieux de droite radicale. Enfin, on ne peut nier les propos antisémites tenus par des personnalités politiques de premier plan au sein de l’AFD. Cela inclut des déclarations telles que celles de Gauland qui, comme mentionné précédemment, a minimisé les atrocités de l’Holocauste. Comme l’indique Michelle Lynn Kahn dans le titre de son article, « L’AFD marche sur des œufs face au nazisme », et c’est pourquoi nous devons nous méfier de la prétention de ce parti à être « anti-antisémite », surtout lorsque ces tentatives de se donner une image de façade servent à légitimer l’islamophobie et la haine.
Michelle Lynn Kahn, « Antisemitism, Holocaust Denial, and Germany’s Far Right: How the AFD Tiptoes around Nazism », The Journal of Holocaust Research, 2022, n°36/2–3, pp. 164–185, p. 178, [en ligne :] https://doi.org/10.1080/25785648.2022.2069337.
Mediendienst Integration, “Zahl antisemitischer Straftaten”, Mediendienst Integration, 4 mars 2026, [en ligne :] https://mediendienst-integration.de/rassismus-und-antisemitismus/antisemitismus/zahl-antisemitischer-straftaten/
Cité par Omran Shroufi, “From ‘Terror State’ to Part of the ‘Jewish-Christian Civilisation’: Exploring Diversity in the German Far Right’s Position Towards Israel”, Political Studies, n°73/2, 2025, pp. 547–566, [en ligne :] https://doi.org/10.1177/00323217241255326
BBC, “German anger over AFD chief’s ‘Nazi era just bird poo’ remark”, BBC, [en ligne :] https://www.bbc.com/news/world-europe-44354559
Michelle Lynn Kahn, op. cit.
Cette radicalisation progressive de l’AFD mentionnée plus haut, qui a précédé les élections de 2017, est-elle peut-être la raison pour laquelle, au départ, le parti n’a pas été interdit ?
Pour répondre à la question, revenons sur le contexte de l’ascension de l’AFD. En se penchant sur le remarquable travail ethnographique de David Art, on constate à quel point l’Allemagne est un cas unique au regard de ses efforts pour contenir les partis de droite radicale, les partis d’extrême droite y ayant rarement obtenu des succès électoraux et ceux-ci s’étant limités, le cas échéant, au niveau infranational. De plus, l’Allemagne était considérée comme largement immunisée sur le plan social grâce à une condamnation commune des atrocités historiques, incarnée par la culture du « Plus jamais ça ». Ce slogan recouvre les efforts visant à ériger des monuments, à dispenser un enseignement approfondi sur la période nazie dans les écoles et à sensibiliser à l’antisémitisme.
David Art, Inside the Radical Right: The Development of Anti-Immigrant Parties in Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.
Richard J. Evans, “From Nazism to Never Again : How Germany Came to Terms With Its Past”, Foreign Affairs, n°97/1, 2018, pp. 8-15, [en ligne :] http://www.jstor.org/stable/44822008.

Dans le même temps, il est essentiel de reconnaître que les opinions (néo-)fascistes et discriminatoires n’ont jamais véritablement disparu, tout comme la vision réductrice de l’histoire, qui, par exemple, ne tenait pas compte des atrocités commises au cours de l’histoire coloniale de l’Allemagne. Néanmoins, ce mythe de la culture du « Plus jamais ça » a persisté, et c’est pourquoi l’on s’attendait à un succès électoral éphémère de l’AFD. Cette tendance a semblé confortée par les élections de 2021, au cours desquelles le parti a obtenu 2 % de voix en moins qu’en 2017. Mais les récentes élections de 2025, où l’AFD a recueilli 20,8 % des voix, ont battu en brèche les prophéties de déclin naturel.
Non seulement les PDR se sont implantés tardivement en Allemagne par rapport à des pays comme la France, l’Autriche ou la Belgique, mais la communauté internationale et les chercheurs la considéraient comme un pays doté d’une forte culture d’« endiguement ». D’où la question posée par Art : l’AFD marquera-t-elle « la fin de l’endiguement en Allemagne » (“End of Containment in Germany?” en anglais) ? Pour le comprendre, il faut analyser le rôle que jouent les médias, la société civile et les responsables politiques traditionnels pour tenir l’AFD à l’écart. Dans cet article, il prédisait également : « l’AFD sera traitée comme un paria politique et les possibilités de coalition lui resteront fermées ». La question s’est posée de manière brûlante en 2025 : la CDU, à l’origine d’une proposition sans caractère juridiquement contraignant sur l’immigration, a alors accepté les votes de l’AFD au Parlement. Après sept ans de présence de l’AFD au Parlement, le parti chrétien-démocrate semble avoir ainsi ouvert la voie à une collaboration d’un genre inédit.
Voir par exemple Jan-Werner Müller, “Militant Democracy”, dans Michel Rosenfeld & Andras Sajó (dir.), The Oxford Handbook of Comparative Constitutional Law, Oxford Univ. Press., pp. 1253-1269.
David Art, “The AFD and the End of Containment in Germany?”, German Politics and Society, n°36/2, 2018, pp. 76–86, [en ligne :] https://doi.org/10.3167/gps.2018.360205.
Ibid., p. 83.
Anika Taschke, “Die Brandmauer ist gefallen”, Rosa-Luxemburg-Stiftung, 31 janvier 2025, [en ligne :] https://www.rosalux.de/news/id/53052/die-brandmauer-ist-gefallen.
Au-delà de la question de l’endiguement qui se pose aujourd’hui, cette perception selon laquelle la politique, la société civile et les médias allemands parviennent à contenir l’AFD a probablement contribué à freiner le débat sur une éventuelle interdiction du parti. Cela transparaît dans le débat parlementaire du 30 janvier 2025, consacré à la question de savoir si l’AFD devait faire l’objet d’un examen par la Cour constitutionnelle. On constate ici que la majorité de la CDU s’oppose à cette idée. Le député CDU Philipp Amthor, par exemple, affirme que les critiques selon lesquelles l’AFD serait antisémite, raciste et sexiste sont toutes fondées, mais que la manière de lutter contre ces dérives passe par des moyens politiques et non par des mesures de répression telles que l’interdiction. Cependant, alors que la stratégie d’endiguement touche peut-être à sa fin et que l’AFD continue de gagner en puissance, cette position est actuellement remise en question.
Deutscher Bundestag, “Hitziger Schlagabtausch zu AFD-Verbotsanträgen” (n.d.), Deutscher Bundestag, 8 mars 2026, [en ligne :] https://www.bundestag.de/dokumente/textarchiv/2025/kw05-de-AFD-1042014
Enfin, il convient également d’examiner le contexte juridique de l’interdiction des partis politiques aux débuts de l’AFD. En 2003, une procédure d’interdiction du NPD était engagée. Or elle s’est terminée sans décision en raison de la qualité des preuves, un point sur lequel je reviendrai plus en détail; Le NPD était pourtant bien plus étroitement lié à l’extrême droite (notamment par le biais de ses premiers membres issus du Sozialistische Reichspartei, ou SRP, alors interdit) que ne l’était l’AFD à ses débuts, et s’était clairement opposé aux valeurs de la Constitution allemande. Cette décision aurait défini le cadre d’action de l’AFD. Un deuxième procès, qui n’a eu lieu qu’en 2017, s’est soldé par une décision de ne pas interdire le NPD, coïncidant avec le programme anti-immigrés plus radical de l’AFD, ce qui a semé le doute quant à savoir si une procédure d’interdiction aboutirait ou non à une interdiction. En conclusion, même si je pense que les débuts moins radicaux de l’AFD ont retardé le débat sur l’interdiction du parti, la culture allemande du « Plus jamais ça », l’histoire de la politique d’endiguement et la procédure judiciaire plus tardive contre le NPD ont conduit à adopter une attitude attentiste afin d’évaluer la menace que représente l’AFD et d’élaborer une stratégie pour lutter contre ce challenger en pleine radicalisation.
Federal Constitutional Court, “Discontinuation of proceedings regarding the prohibition of the National Democratic Party”, Bundesverfassungsgericht, 18 mars 2003, [en ligne :] https://www.bundesverfassungsgericht.de/SharedDocs/Pressemitteilungen/EN/2003/bvg03-022.html

Dans votre dernière réponse, vous avez évoqué, au moins implicitement, la nature « militante » de la démocratie allemande. En résumé, ce pays serait une « démocratie militante », une notion chère à de nombreux politistes. Pourriez-vous expliquer l’origine de ce terme, son évolution et sa pertinence aujourd’hui ?
L’existence, en Allemagne, d’outils tels que l’interdiction des partis s’explique par la réflexion menée par le pays sur les atrocités de la Seconde Guerre mondiale. À cet égard, les travaux du politologue Karl Löwenstein, qui a développé le concept de « démocratie militante », ont exercé une influence particulière, guidant les rédacteurs de la Constitution fédérale allemande. Löwenstein, exilé aux États-Unis dans les années 1930, a présenté, dans son ouvrage fondateur intitulé Militant Democracy and Fundamental Rights, I, la démocratie militante comme un système dans lequel les moyens démocratiques ne doivent pas servir des fins antidémocratiques et où le système démocratique a au contraire le devoir d’être « militant » face à ces acteurs antidémocratiques. Aujourd’hui, grâce aux travaux des chercheurs qui lui ont succédé, la démocratie militante continue d’être étudiée – et débattue –, tantôt comme une composante de la défense de la démocratie, tantôt comme un concept à part entière. Des chercheurs tels que Meindert Fenema ont conceptualisé la démocratie militante non seulement comme un outil antifasciste, mais aussi comme un outil antiraciste. Bien sûr, de cette manière, l’expression même de « démocratie militante » dépasse sa signification initiale, qui était étroitement liée à la menace la plus importante de l’époque : le fascisme. Mais après tout, si la démocratie militante se penche sur les menaces actuelles, elle doit forcément élargir la portée du terme aux domaines de l’antiracisme et de la lutte contre la discrimination, tout en reconnaissant que certains groupes sociaux sont plus vulnérables que d’autres.
Meindert Fennema, “Legal Repression of Extreme-Right Parties and Racial Discrimination*”, dans Ruud Koopmans et Paul Staham (dir.), Challenging Immigration and Ethnic Relations Politics: Comparative European Perspectives, Oxford, Oxford University Press, 2000, pp. 119-144, [en ligne :] https://doi.org/10.1093/oso/9780198295600.003.0006.
C’est dans ce courant de recherche sur la démocratie militante que je m’inscris, définissant la démocratie militante comme « un cadre juridique visant à empêcher l’utilisation de moyens démocratiques à des fins non démocratiques ou antidémocratiques, dans un contexte marqué par la montée en puissance des partis de droite radicale en Europe, qui s’opposent aux valeurs libérales d’inclusion et de pluralisme ». En ce sens, la démocratie militante peut être considérée comme un ensemble d’outils destinés à protéger une démocratie libérale et pluraliste : plus cet ensemble d’outils est complet, plus il est en mesure de la protéger efficacement. Cette définition signifie également qu’un pays n’a pas besoin de s’identifier comme une démocratie militante pour disposer de ces outils. Une démocratie militante se caractérise plutôt par l’existence de ces outils et leur mise en œuvre contre ceux qui cherchent à porter atteinte à la démocratie libérale. Cette approche axée sur les outils a permis d’étudier la démocratie militante en dehors des contextes habituels de l’Allemagne et de l’Italie. Par exemple, Bénédicte Laumond a examiné le rôle des différents acteurs politiques et des mesures disponibles pour lutter contre l’extrême droite en France, en parallèle avec la démocratie militante allemande. Même si la démocratie militante a historiquement lutté contre les partis extrémistes/radicaux, tant de droite que de gauche, je soutiens que sa fonction doit être repensée de fond en comble en fonction de l’orientation politique de la cible, qu’elle soit de droite ou de gauche. C’est pourquoi, dans ce contexte, j’aborderai la démocratie militante au sens strict, c’est-à-dire telle qu’elle s’applique à la droite radicale.
Bénédicte Laumond, Policy Responses to the Radical Right in France and Germany: Public Actors, Policy Frames, and Decision-Making, Londres, Routledge, 2020, [en ligne :] https://doi.org/10.4324/9780429327599
S’il y a, dans tous les pays d’Europe occidentale, des éléments de démocratie militante, la manière dont celle-ci se manifeste et est mise en œuvre varie considérablement. Pour examiner la démocratie militante d’un pays, trois critères doivent retenir l’attention. Le premier concerne les valeurs et les principes constitutionnels d’un pays, qui servent de référence pour évaluer le caractère antidémocratique et antilibéral d’un PDR. En Allemagne, la protection de la dignité humaine est érigée en valeur suprême, indépendamment du statut de citoyenneté. Les citoyens sont protégés contre toute discrimination fondée sur des positions socialement construites telles que la race, le handicap et le sexe. Le deuxième volet repose sur les dispositions législatives en vigueur, qui visent à protéger lesdites valeurs. À cet égard, la Constitution allemande prévoit de nombreuses dispositions, dont l’article 21 qui autorise la Cour constitutionnelle à dissoudre des partis politiques lorsqu’il est établi qu’ils portent atteinte à l’ordre démocratique fondamental.
Par ailleurs, l’Allemagne dispose d’une législation stricte en matière de discours de haine et impose aux partis politiques de respecter les valeurs démocratiques : ceux-ci doivent se montrer démocratiques tant dans leurs valeurs que dans leur comportement. Cependant, l’existence d’un ensemble de règles strictes pour lutter contre les partis de droite radicale est une chose, leur mise en œuvre en est une autre. C’est là qu’intervient le dernier élément, qui porte sur l’application de la démocratie militante.
Outre les condamnations prononcées à l’encontre de PDR en vertu de la législation sur les discours haineux, l’Allemagne a également connu une série de procédures d’interdiction de partis, dont une seule a abouti à l’interdiction effective d’un parti d’extrême droite : celle du SRP en 1952.
1 BvB 1/51 (SRP), 1 BvB 1/51 (Federal Constiutional Court, 23 octobre 1952).
D’autre part, il existe plusieurs projets visant à sensibiliser aux dangers liés à l’adhésion à des organisations de droite radicale, qui offrent également un accompagnement aux membres souhaitant s’en éloigner. À titre d’exemple, WendePUNKT est un programme gouvernemental créé en 2001 dans le but d’aider les personnes qui souhaitent quitter ou sont en train de quitter des organisations de droite radicale et/ou celles qui souhaitent se défaire des préjugés racistes. Grâce au travail mené avec des conseillers, les participants parviennent à réduire leurs préjugés, tout en bénéficiant d’un accompagnement éducatif et professionnel pour se réinsérer dans la société.
Aussteigerprogramm Rechtsextremismus, Bundesamt für Verfassungsschutz, 26 juin 2023, [en ligne :] https://www.verfassungsschutz.de/DE/service/buerger-und-betroffene/aussteigerprogramm-fuer-rechtsextremisten/aussteigerprogramm-rechtsextremisten_node.html
Ces outils ont-ils évolué au fil des ans ?
Oui, bien sûr. L’engagement de l’Allemagne en faveur d’une démocratie militante a évolué depuis l’époque de Löwenstein, et la manière dont la Cour constitutionnelle aborde la question de l’interdiction des partis a évolué de même. Le premier parti à avoir comparu devant la Cour fut, comme je l’ai déjà mentionné, le Sozialistische Reichspartei (« Parti socialiste impérial » ou SRP) en 1952. Compte tenu du fait qu’il comptait de nombreux membres issus du NSDAP et qu’il en reprenait les orientations politiques, ce parti constituait une cible évidente pour une constitution démocratique militante. La décision d’interdire le SRP s’est appuyée sur deux éléments : premièrement, les politiques du parti qui portaient atteinte à l’ordre démocratique fondamental et, deuxièmement, sa tentative à peine voilée de perpétuer le NSDAP. Ce faisant, la Cour a établi un précédent, selon lequel les partis recourant à un langage et à des symboles rappelant le NSDAP étaient soumis à un examen plus rigoureux. En outre, la Cour a saisi cette occasion pour définir l’ordre démocratique fondamental libre que l’article 21, paragraphe 2, vise à protéger :
Les principes fondamentaux de cet ordre comprennent au moins : le respect des droits de l’homme tels qu’ils sont consacrés dans la Loi fondamentale, en particulier le droit de toute personne à la vie et au libre épanouissement ; la souveraineté populaire ; la séparation des pouvoirs ; la responsabilité du gouvernement ; la légalité de l’administration ; l’indépendance du pouvoir judiciaire ; le principe du multipartisme ; et l’égalité des chances pour tous les partis politiques.
Traduit de Low, Benjamin. “The Centre Cannot Hold: Reflections on Militant Democracy in Germany”, Trinity College Law Review, Trinity College, n°136, 2018, pp. 136–158.
Les idées avancées concernant les droits de l’homme, la liberté, l’égalité et la dignité constitueraient les valeurs qui ouvriraient la voie aux futures procédures relatives aux PDR.
En tant que seul parti de gauche à avoir été traduit devant la Cour constitutionnelle, le Parti communiste d’Allemagne (KPD) a fait l’objet, en 1956, d’un procès qui reflétait les craintes suscitées par le communisme à l’époque. Deux précédents importants ont été établis au cours de cette affaire. Premièrement, la Cour constitutionnelle a estimé que, quelle que soit la taille du parti, si celui-ci rejette activement les principes démocratiques énoncés dans l’affaire touchant le SRP, son interdiction est justifiée. En d’autres termes, il suffisait qu’un parti affiche des idées anticonstitutionnelles dans son programme électoral, même s’il n’avait aucun moyen de les mettre en œuvre. Pour le KPD, c’était son objectif de renverser la démocratie et de la remplacer par un système communiste qui était visé. Deuxièmement, la Cour a établi une distinction claire entre l’idéologie marxiste-léniniste, qui constituait le fondement du parti, et les éléments anticonstitutionnels, précisant qu’elle n’interdisait pas l’idéologie.
L’affaire du KPD fut la dernière procédure d’interdiction du XXe siècle, et ce n’est qu’en 2003 qu’un autre parti fut traduit devant la Cour. Les affaires suivantes, brièvement évoquées plus haut, concernèrent le NPD. La première procédure, en 2003, a été classée sans suite lorsque la Cour constitutionnelle a estimé qu’elle ne pouvait pas rendre de décision fondée, car les éléments qui lui avaient été présentés avaient pu être influencés par des agents de l’État infiltrés au sein du parti. Plus précisément, le tribunal a fait valoir que trop de postes de haut niveau au sein du parti avaient été occupés par ces agents de l’Office fédéral pour la protection de la Constitution, ce qui rendait les preuves irrecevables.
Quatorze ans plus tard, le NPD allait à nouveau faire l’objet d’un examen judiciaire concernant son attitude potentiellement anticonstitutionnelle. Après avoir déterminé que les preuves présentées étaient recevables, la Cour a pu rendre une décision et, ce faisant, a établi un nouveau précédent. Elle a estimé que, bien que le NPD ait des idéologies contraires à l’ordre démocratique fondamental libre telles que définies dans l’affaire SRP, ce qui le rendait anticonstitutionnel, il n’était pas inconstitutionnel car il ne disposait pas des moyens d’atteindre son objectif. J’utilise ici la terminologie de la Cour constitutionnelle, selon laquelle un parti anticonstitutionnel est un parti dont l’idéologie va à l’encontre de l’ordre démocratique fondamental (“Verfassungsfeindlich”). En revanche, les partis inconstitutionnels partagent cette position idéologique et disposent en outre des moyens de la mettre en œuvre. Ainsi, tous les partis inconstitutionnels sont anticonstitutionnels, mais tous les partis anticonstitutionnels ne sont pas nécessairement inconstitutionnels (“Verfassungswidrig”). En pratique, cela signifie que les partis anticonstitutionnels peuvent continuer d’exister – mais peuvent se voir imposer des restrictions quant à l’accès au financement public – tandis que les partis inconstitutionnels sont frappés d’une interdiction totale. Cette décision a annulé le jugement rendu dans l’affaire KPD, dans laquelle le tribunal avait explicitement déclaré que la taille d’un parti et la probabilité qu’il atteigne son objectif ne jouaient aucun rôle dans la décision de l’interdire. Certains ont avancé que cette nouvelle orientation de la démocratie militante en Allemagne pourrait s’expliquer, en partie, par des pressions exercées au niveau de l’UE. Des affaires concernant l’interdiction potentielle de partis ont créé des précédents : l’analyse des risques y primait sur la seule idéologie.
Par exemple : Gelijn Molier et Bastiaan Rijpkema, « Germany’s New Militant Democracy Regime: National Democratic Party II and the German Federal Constitutional Court’s ‘Potentiality’ Criterion for Party Bans », Bundesverfassungsgericht, Judgment of 17 January 2017, 2 BvB 1/13, National Democratic Party II.” European Constitutional Law Review n°14/2, 2018, pp. 394–409, [en ligne :] https://doi.org/10.1017/S1574019618000196.
La deuxième affaire NPD a constitué la dernière procédure d’interdiction en date. Des questions subsistent quant à la manière dont la Cour déterminera que le niveau d’influence d’un parti est suffisant pour mettre en œuvre avec succès ses politiques anticonstitutionnelles. L’AFD étant actuellement le deuxième parti en importance au Parlement allemand, pourrait-on considérer qu’il est suffisamment puissant ? Néanmoins, l’héritage et la réalité de la démocratie militante d’aujourd’hui continuent de créer un climat dans lequel les partis qui outrepassent les limites constitutionnelles s’exposent à des sanctions sévères.
Quelles sont les raisons qui ont conduit l’Office fédéral pour la protection de la Constitution à considérer l’AFD comme un parti « extrémiste confirmé » ?
Je commencerai par examiner ce que nous savons et ce que nous ignorons concernant la décision de l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (Verfassungschutz) de classer l’AFD dans la catégorie « gesichert rechtsextrem » (extrême droite confirmée). Dans le communiqué de presse annonçant cette décision, le Verfassungschutz a cité trois critères que l’AFD aurait violés : la dignité humaine, le principe de démocratie et l’État de droit. Ce communiqué de presse a depuis été retiré, l’AFD ayant engagé des poursuites judiciaires pour contester cette classification, ce qui empêchera le Verfassungschutz d’utiliser cette étiquette et de permettre une surveillance supplémentaire rendue possible par cette classification. Au grand désarroi des chercheurs et des médias, le Verfassungschutz n’a toujours pas publié son rapport de 1 100 pages détaillant la manière dont il est parvenu à ses conclusions. Certaines parties de la décision ont toutefois été divulguées aux médias, mais comme elles n’ont pas été officiellement vérifiées, il convient de les considérer avec prudence. Néanmoins, le « Rapport de suivi sur les preuves concrètes d’efforts visant à porter atteinte à l’ordre démocratique libéral au sein du parti Alternative für Deutschland », rédigé en 2021, nous donne déjà de nombreuses indications sur ce que pourrait contenir le rapport. L’Office fédéral pour la protection de la Constitution y cite notamment la rhétorique nationaliste, xénophobe et islamophobe comme exemples d’atteinte à la dignité humaine. Les atteintes au principe démocratique et à l’État de droit se manifestent par le rejet de la séparation des pouvoirs et la banalisation de l’histoire fasciste de l’Allemagne.
Bundesamt Für Verfassungsschutz,– « Bundesamt für Verfassungsschutz stuft die ‘Alternative für Deutschland’ als gesichert rechtsextremistische Bestrebung Ein. », 2 mai 2025, [en ligne :] https://web.archive.org/web/20250502103259/https://www.verfassungsschutz.de/SharedDocs/pressemitteilungen/DE/2025/pressemitteilung-2025-05-02.html
Quelles conséquences cette décision pourrait-elle avoir ?
Beaucoup de points restent flous à cet égard. Lors d’un débat parlementaire visant à déterminer si le Bundestag devait voter pour que la Cour constitutionnelle se prononce sur la constitutionnalité de l’AFD en janvier 2025, des membres de la CDU ont déclaré qu’ils devaient attendre la décision du Verfassungschutz de classer l’AFD comme parti d’extrême droite avant de délibérer et de décider de porter l’affaire devant la Cour. Compte tenu des recours judiciaires qui retardent la classification définitive de l’AFD, il est difficile de savoir si cela repoussera également les décisions du Parlement. Ce que l’on sait, c’est que cette décision n’a donné lieu à aucun exode massif des militants du parti. Si l’on examine les sondages d’opinion, on constate une légère baisse consécutive à la publication de la décision, mais le parti a depuis réussi à regagner du terrain. À l’heure actuelle, la CDU et l’AFD sont au coude à coude, certains sondages donnant même l’AFD en tête. Enfin, en choisissant de ne pas rendre public le rapport d’expertise, qui aurait fourni une base concrète pour débattre de la classification et de ses fondements potentiels, le Service de protection de la Constitution a fragilisé les bases mêmes de son jugement.
Philipp Guttmann. “Bundestagswahl: Neueste Wahlumfragen im Wahltrend | Sonntagsfrage #btw2025.” dawum.de, 21 novembre 2025, [en ligne :] https://dawum.de/Bundestag/.
Cependant, le classement de l’AFD parmi les partis « authentiquement extrémistes » a déclenché un débat public sur la nature militante de la démocratie en Allemagne et sur l’efficacité des mesures destinées à protéger la démocratie dans la société actuelle…
Pour comprendre le rôle de cette décision dans le débat plus large sur la démocratie militante, revenons sur la séance parlementaire de janvier mentionnée plus haut. Celle-ci reflète en miniature les débats qui animent la société et le monde des sciences politiques. Les membres du SPD, des Verts et de Die Linke ont avancé des arguments qui font écho aux premières justifications de la démocratie militante. Cela comprenait un appel général à protéger la démocratie et à empêcher que l’histoire ne se répète. On constate ici une attention particulière portée à la violation de la dignité humaine par l’AFD et à sa conception du « Volk », fondée sur des critères ethniques et discriminatoires. Du côté opposé du débat, de nombreux membres (mais pas tous) de la CDU, ainsi que du Freie Demokratische Partei (FDP), ont pris la parole. Les arguments avancés ici visaient avant tout à lutter contre l’AFD sur le plan politique plutôt que juridique, et soulignaient la nécessité de s’attaquer aux causes profondes qui poussent les électeurs à soutenir ce parti.
Die Linke, littéralement « la gauche », est un parti allemand de gauche radicale. Il est né en 2007 de la fusion entre la WASG, scission du SPD, et le PDS, héritier du SED est-allemand. Il reste assez puissant dans les Länder de l’ex-RDA, où il est toutefois largement concurrencé par l’AFD.
Le Freie Demokratische Partei est un parti libéral qui a plus d’une fois participé à des coalitions gouvernementales au niveau fédéral, mais qui ne dispose actuellement d’aucun élu au Bundestag.
Ce sont là des thèmes également abordés par Carlo Invernizzi Accetti et Ian Zuckerman. Je partage leur observation selon laquelle la mise en œuvre de la démocratie militante revêt un caractère arbitraire. Je pense que ce concept, sans être intrinsèquement vicié, a été poussé trop loin sans que son extension soit justifiée. Nous devons plutôt redéfinir la démocratie militante en fonction de ses objectifs spécifiques et préciser les principes permettant d’identifier une menace pour la démocratie. Comme indiqué plus haut, la définition que j’utilise s’inscrit dans le cadre des conceptions modernes des PDR, fondées sur les principes d’inclusivité et de pluralisme, où les identités qui composent cette inclusivité sont clairement définies. Cela ne signifie pas qu’il n’y aurait aucun risque d’abus, mais cela constitue néanmoins un pas en avant pour surmonter cet arbitraire.
Carlo Invernizzi Accetti et Ian Zuckerman, “What’s Wrong with Militant Democracy”, Political studies, No 65/1, pp. 182-199.
Une lutte contre les PDR recourant à des moyens politiques plutôt que juridiques n’est selon moi possible que lorsqu’un équilibre peut être trouvé entre la prise en compte adéquate des craintes et des incertitudes sous-jacentes de nombreux électeurs des PDR et le respect des questions de justice, d’égalité et de dignité humaine. Comme l’ont montré Minkenberg et Vergh dans le contexte de l’Europe de l’Est, une baisse de la qualité démocratique s’observe lorsque les partis traditionnels collaborent avec les PDR ou en reprennent l’idéologie. De plus, des études ont montré qu’à mesure que les PDR gagnent en puissance les partis de centre-droit commencent à se positionner plus à droite sur les questions d’immigration. Je voudrais toutefois contester l’idée selon laquelle il faudrait choisir entre l’un ou l’autre, entre le droit ou la politique. Je pense plutôt que, pour qu’une interdiction de l’AFD soit couronnée de succès – même si ce succès peut être mesuré de multiples façons –, elle ne saurait se faire sans répondre aux préoccupations profondes des électeurs, à savoir une profonde incertitude ou, comme le définit fort bien Galli : « les effets de la mondialisation, ses promesses non tenues, ses échecs, les frustrations engendrées par la fin de l’État-providence et les débuts ratés de la prospérité individualiste que le néolibéralisme avait laissée entrevoir, avant de contraindre les sociétés à l’austérité et à la précarité ». Ainsi, ce n’est qu’en alliant une prise de conscience politique à la lutte contre ces frustrations et ces incertitudes qu’une interdiction peut avoir un effet durable.
Michael Minkenberg et Zsuzsanna Végh, op. cit.
Franziska Wagner, Dean Schafer et Mehmet Yavuz, “Opposition to Government and Back: How Illiberal Parties Shape Immigration Discourse and Party Competition”, Politics and Governance, n°13, 2025, [en ligne :] https://doi.org/10.17645/pag.9609
Pour citer cet article
Andrea Martini, « Extrême droite et démocratie #2 – L’AFD et les partis de droite radicale en Allemagne : une nébuleuse raciste et nativiste menaçant la démocratie ? », Revue Alarmer, mis en ligne le 3 juillet 2026, https://revue.alarmer.org/extreme-droite-et-democratie-2-afd-droite-radicale-en-allemagne/
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