01.10.26 Extrême Danger : Connaître et contrer l’extrême droite radicale, un livre de Daphné Deschamps, Christophe-Cécil Garnier, Nicolas Lebourg, Mathieu Molard et Johan Weisz

Alors que le Rassemblement national (RN) semble plus que jamais proche du pouvoir, et que la nébuleuse de groupuscules radicaux qui gravitent autour de lui est en pleine effervescence, l’ouvrage Extrême Danger vise à alimenter le débat citoyen en documentant finement l’implantation locale de l’extrême droite et en pointant la menace grandissante qu’elle fait peser sur les libertés publiques partout en France. Il vient couronner les années de recherches minutieuses de quatre journalistes de StreetPress, associés à l’historien Nicolas Lebourg, devenu une référence incontournable sur le sujet. Sa forme encyclopédique, qui en fait un travail unique en son genre et précieux pour qui s’intéresse à la mouvance, révèle néanmoins les difficultés à rendre intelligible un réseau profus de groupes épars et largement inorganisé.

Daphné Deschamps, Christophe-Cécil Garnier, Nicolas Lebourg, Mathieu Molard, Johan Weisz, Extrême Danger : Connaître et contrer l’extrême droite radicale, Paris, Éditions du Commun / StreetPress, 2026, 320 p.

Documenter un milieu en plein bouillonnement

Depuis la dissolution de Génération identitaire en 2021, la multiplication des groupuscules radicaux et leur visibilité croissante ont suscité une inquiétude légitime et l’intérêt croissant de nombreux médias, dans lesquels s’est développée une véritable expertise sur le sujet. De Libération à Mediapart en passant par des sites d’investigation comme Basta! ou Reflets, les violences de « l’extrême droite radicale », autant que ses liens persistants avec des partis engagés dans la compétition électorale, sont finement documentés par des journalistes spécialisés. De Maxime Macé et Pierre Plottu (Pop Fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille d’Internet, Paris, Divergences, 2025) à Nassira El Moaddem (Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, Paris, Stock, 2026), plusieurs d’entre eux ont même déjà publié leurs enquêtes en librairie.

Dans ce paysage journalistique, StreetPress se démarque par sa connaissance particulièrement fine de l’extrême droite au niveau local. Ce média indépendant, qui organise des formations citoyennes sur le sujet, a récemment publié un outil cartographique interactif (« Cartofaf »), qui recense près de 200 mouvements radicaux sur le territoire hexagonal. Extrême Danger est conçu comme la mise à jour et le prolongement de cette cartographie en ligne. Là où celle-ci donnait un aspect visuel à la nébuleuse, le livre complète l’entreprise en lui conférant une véritable dimension encyclopédique, permettant ainsi aux non-initiés de se repérer dans un fourmillement de groupuscules.

Il ne s’agit certes pas de la première entreprise de documentation systématique de ce camp politique. On pense ainsi à la synthèse de Jean-Yves Camus et René Monzat (Les droites nationales et radicales en France. Répertoire critique, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1992), mais aussi au travail assidu de plusieurs organisations antifascistes qui, de Réflexe[s] à La Horde, ont cherché à produire des outils visuels pour donner au profane un moyen d’identifier les acteurs d’une mouvance dont les contours ont toujours été flous. Pour éviter les nombreux écueils auxquels un tel travail est nécessairement confronté, les quatre journalistes Daphné Deschamps, Christophe-Cécil Garnier, Mathieu Molard et Johan Weisz, se sont associés à l’historien Nicolas Lebourg. S’il ne s’agit pas d’un ouvrage académique au sens propre, leur intention est bien de contribuer à la recherche sur le sujet.

Les cinq familles de l’extrême droite radicale

Extrême Danger est délibérément consacré à « l’extrême droite radicale », un vocable qui désigne la galaxie du nationalisme extraparlementaire, mais il n’est pas question de minorer ses liens avec le RN, « maison commune » des groupuscules qui la composent (p. 8). Pour le parti de Marine Le Pen, les radicaux sont en effet d’importants pourvoyeurs d’assistants parlementaires et de petites mains en tout genre, qui prolongent par ailleurs ses mots d’ordre par des actions coup de poing. Sous la plume de Nicolas Lebourg, ceux-ci sont divisés en cinq grandes familles : identitaires, nationalistes-révolutionnaires, catholiques intégristes, monarchistes et confusionnistes. Les frontières entre ces catégories, présentées par l’historien, ne sont pas étanches : plusieurs groupuscules appartiennent simultanément à deux d’entre elles.

Ainsi classées, toutes les entités recensées – mouvements structurés, syndicats ou simples groupes affinitaires – disposent de notices plus ou moins détaillées. Chacune d’elles est située géographiquement et son poids numérique est estimé à la date de l’écriture. L’histoire de chaque formation est résumée en quelques paragraphes, dans la limite des connaissances acquises par les auteurs et des pages disponibles, tandis que quelques « faits notables » sont mentionnés, des cas de violences, dont le racisme est toujours régulièrement le fondement, ou des actions particulièrement médiatisées. Enfin, la plupart des notices relèvent les noms de leurs principaux responsables ou militants les plus en vue, et renvoient à des enquêtes qui leur ont été consacrées dans des médias locaux ou nationaux au cours des dernières années.

Cet effort de classification et de documentation pratiquement inédit permet de balayer l’ensemble de la mouvance en montrant la variété des menaces qu’elle fait peser sur la vie politique. En descendant à l’échelle la plus fine du militantisme local, ce livre met au jour une implantation plus aboutie qu’il n’y parait, en même temps qu’il pointe les connexions de l’extrême droite avec le tissu associatif ou les réseaux professionnels. Par ailleurs, en dévoilant les multiples facettes de ce camp politique, il offre un nouvel éclairage sur ses reconfigurations idéologiques. Il montre ainsi la permanence de la haine antisémite, en particulier dans la galaxie confusionniste toujours polarisée par l’influent Alain Soral et ses disciples, ainsi que l’affirmation croissante d’un racisme décomplexé, ce que raconte avec acuité « l’affaire » de la banderole déployée par le groupuscule Les Natifs contre la participation de la chanteuse Aya Nakamura à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques en 2024 (pp. 78-82). À l’inverse, ce travail bat en brèche l’idée que l’extrême droite se ferait désormais la défenseuse des Juifs de France contre de supposés agresseurs musulmans : aucun des près de 130 groupes recensés ne fait de la lutte contre l’antisémitisme un véritable sujet de mobilisation.

Les limites de la logique classificatoire

Cet impressionnant travail de recension s’est heurté, comme d’autres avant lui, aux difficultés de celles et ceux qui cherchent à classer les différents courants de l’extrême droite. Si les auteurs choisissent d’appréhender la mouvance par le prisme de l’idéologie, cette entreprise rencontre quelques limites. D’abord, la doctrine ne joue pas toujours un rôle central dans l’engagement des militants d’extrême droite. Ainsi, pour les membres de la Division Martel, ici classée chez les nationalistes-révolutionnaires, le goût pour la bagarre excède de beaucoup l’attrait pour la théorie. Poussée à son terme, cette compartimentation conduit à regrouper des entités fort différentes. Parmi les « identitaires », l’Institut Iliade, association intellectuelle très structurée, cohabite ainsi avec « Gardiens de mémoire », une appellation-écran forgée par les organisatrices d’une manifestation dont l’orientation idéologique est discutable, et qui n’a plus guère de véritable activité depuis deux ans.

De surcroit, dans le concret de la vie militante, les limites entre telle et telle « famille » sont souvent très fines, voire floues, et la rigidité du format encyclopédique empêche peut-être de saisir la variété des passerelles, voire des hybridations entre ces mondes, que les notices laissent pourtant entrevoir. Par exemple, comment caractériser de façon satisfaisante L’Oriflamme, groupuscule rennais à la fois nationaliste-révolutionnaire et monarchiste ? Par ailleurs, l’engagement est souvent conditionné par l’offre politique locale : dans certaines villes, l’Action française, organisation royaliste, seule formation sur le marché, est le débouché naturel pour les néo-militants. Enfin, il n’est pas rare que certains entretiennent délibérément plusieurs appartenances. C’est le cas de Quentin Deranque, décédé en février 2026 et mentionné à plusieurs reprises dans l’ouvrage : présenté par ses proches comme un royaliste catholique, il est le leader d’un groupuscule nationaliste-révolutionnaire et meurt des conséquences d’une rixe en marge d’une action de fémo-nationalistes classées chez les identitaires.

D’un autre côté, la structuration en notices courtes, si elle permet de braquer le projecteur sur la foule des petits groupes locaux, peut aussi conduire à surévaluer leur influence. Nombre d’entre eux comptent ainsi moins de dix membres, et il est même probable qu’ils n’en aient pas plus de deux ou trois, quand ils n’ont pas déjà totalement disparu. À ce titre, la question du choix de la publication papier se pose, car certains aspects du livre sont inévitablement voués à une obsolescence rapide, là où la cartographie en ligne est plus facilement actualisable. D’autres mouvements, au contraire, voient leur poids quelque peu diminué par ce format très condensé, comme la Cocarde, un syndicat étudiant qui revendique plusieurs centaines de militants actifs. On remarque aussi l’absence notable de certains des principaux excitateurs de la violence d’extrême droite : influenceurs et autres « médias » en ligne. À l’inverse, la présence de certaines entités pose question, comme la Coordination rurale, syndicat agricole classé parmi les identitaires, dont l’orientation extrême-droitière est indéniable, mais qui opère dans un secteur radicalement différent des autres mouvements mentionnés, dont il se distingue aussi par le répertoire d’action.

Malgré toutes les réserves que peut susciter cet ouvrage, il nous semble que ses auteurs ont atteint leur objectif principal : faire de la recrudescence de l’extrême droite radicale un sujet de préoccupation et un thème du débat public. À ce titre, il faut saluer le travail méticuleux de journalistes attachés à la pratique du terrain, malgré les menaces constantes dont ils font l’objet. Reste à provoquer « une réponse publique à la hauteur » (p. 5), une politique qui prenne à bras le corps ce problème majeur, sans miser sur la seule arme juridique de la dissolution, dont les limites ont déjà été largement mises au jour.

Pour citer cet article

Martin Lefranc, « Extrême Danger : Connaître et contrer l’extrême droite radicale, un livre de Daphné Deschamps, Christophe-Cécil Garnier, Nicolas Lebourg, Mathieu Molard et Johan Weisz », Revue Alarmer, mis en ligne le 1er octobre 2026, https://revue.alarmer.org/extreme-danger-connaitre-et-contrer-lextreme-droite-radicale-un-livre/


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