Près de vingt ans après leur première parution sous le titre de Pichón. Race and Revolution in Castro’s Cuba: A Memoir, les mémoires de Carlos Moore, également publiés en portugais au Brésil en 2015, sont rendus accessibles au lectorat francophone chez Mémoire d’Encrier. On ne pourra que remercier Leonora Miano d’avoir porté ce projet, mené un remarquable travail de traduction et signé une préface éclairée (pp. 9-49) afin de restituer et resituer le témoignage d’un homme ayant cherché, sa vie durant, à repenser son rapport à son identité et son appartenance socio-raciale, dans les Amériques, en Afrique et en Europe.
Pichón. Race and Revolution in Castro’s Cuba: A Memoir, Chicago Review Press, 2008.
Né dans la province cubaine de Camagüey en 1942, écrivain, militant antiraciste, Carlos Moore fut aussi journaliste et enseignant. Le témoignage qu’il livre raconte le conflit qui l’oppose au gouvernement cubain et à ses sympathisants étrangers sur la question raciale à partir de 1961, mais ne s’y réduit pas. Son propos interroge et dévoile les angles morts de la Révolution cubaine, sur une question restée longtemps indicible. Au-delà de ce combat, ses mémoires constituent, peut-être avant tout, un récit de l’intime, exposant avec pudeur certaines blessures existentielles, et rappelant la longévité de ses engagements. Retraçant sa trajectoire de l’enfance au retour à La Havane après 34 ans d’exils, ce récit offre, au prisme de la question raciale, un fragment d’histoire mondiale du XXe siècle, de Cuba à l’Égypte et des États-Unis à la Tanzanie, en passant par la France et les Antilles.
Les écrits de Carlos Moore ont contribué à nourrir les réflexions historiographiques sur la question de la race et du racisme à Cuba, en particulier après la Révolution cubaine de 1959. Voir entre autres Frank F. Taylor, « Revolution, Race, and Some Aspects of Foreign Relations in Cuba Since 1959 », Cuban Studies, 18, 1988, p. 19-41 ; Alejandro de la Fuente, A Nation for All: Race, Inequality, and Politics in Twentieth-Century Cuba, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2001 ; Devyn Spence Benson, Antiracism in Cuba: The Unfinished Revolution, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2016 ; Danielle Pilar Clealand, The Power of Race in Cuba, Oxford, Oxford Univerity Press, 2017.

Un pichón couleur d’encre
Le 10 mars 1952, Fulgencio Batista, qui avait été président de Cuba de 1940 à 1944, revient au pouvoir à l’issue d’un coup d’État, à la veille d’élections présidentielles qu’il n’aurait pu gagner. Carlos Moore, cinquième d’une fratrie de six enfants, a presque dix ans et souffre déjà d’être Noir. Les souvenirs de sa prime enfance, à un âge où « jouer était tout ce qui [lui] occupait l’esprit » (p. 62) et alors qu’il n’était pas « encore tout à fait sûr de ce qu’était la raza » (p. 71), constituent un précieux témoignage sur certains aspects de la condition noire à Cuba avant la révolution. Né Charles Moore Wedderburn de parents jamaïcains, il est élevé dans la foi chrétienne et la sévérité des coups de ceinture. Son père Victor Theodore Moore est arrivé à Cuba en 1918, à l’âge de 17 ans, et sa mère Winifred Rebecca Wedderburn en 1925, à tout juste 14 ans. Il choisit entre l’âge de 8 et 12 ans de se faire appeler Carlos Moore, puis Carlos Moré – lui que ses camarades surnomment Carlito – espérant atténuer le stigmate qui pèse sur les communautés antillaises émigrées (p. 61). À Central Lugareño, où il grandit dans le centre de l’île, il n’est pas seulement perçu comme un simple « negrito », ni comme un « negro de mierda » ; c’est surtout un « pichón ».
Insulte dévolue aux enfants d’émigrés antillais, le « pichón » est la progéniture du vautour, le « jancro », surnom incendiaire des travailleurs noirs de l’or blanc qui n’avaient pas été expulsés de Cuba après la crise de 1929, et furent contraints de mendier leur survie. De surcroît, tandis que son père, dont il porte le nom mais qui n’est pas son géniteur, a « la peau claire et les cheveux bouclés » (p. 65, p. 80), lui a les cheveux secs et crépus, le nez épaté, les lèvres épaisses et présente une complexion plus sombre que ses frères et sœurs ; aussi subit-il, l’âme meurtrie, les affres du colorisme, répandu dans les sociétés (post)esclavagistes.
Sur l’emploi de travailleurs haïtiens et jamaïcains dans l’industrie sucrière cubaine et le combat qu’ils menèrent pour la conquête de droits syndicaux et sociaux, voir Philip A. Howard, Black Labor, White Sugar: Caribbean Braceros and Their Struggle for Power in the Cuban Sugar Industry, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 2015 ; Jorge L. Giovannetti-Torres, Black British Migrants in Cuba: Race, Labor, and Empire in the Twentieth-Century Caribbean, 1898–1948, Cambridge, Cambridge University Press, 2018.
Le colorisme traduit les hiérarchies socio-raciales persistantes et fondées sur la classification des individus selon la clarté de leur peau. La prise en compte de ses effets invite à dépasser le simple clivage entre noir/blanc pour mesurer les effets négatifs de la racialisation qui pèse notamment sur les populations afrodescendantes. Pour le contexte français, voir entre autres Pap N’Diaye, « Questions de couleur. Histoire, idéologie et pratiques du colorisme », in Éric Fassin et Didier Fassin, De la question sociale à la question raciale ? : Représenter la société française, Paris, La Découverte, pp. 37-54.
Réenchanter les stigmates
Enfant, Carlos Moore pâtit davantage des effets de sa racialisation que de sa condition sociale – convaincu de s’en extraire un jour (p. 60) – et veut désespérément « [se] défaire de [sa] peau noire » (p. 65). Ayant pris conscience d’offrir à la société cubaine une altérité radicale dépréciée, il refuse de courber l’échine sous le poids des stigmates. Sa vie devient une quête pour « siéger dans sa couleur » (Miano, p. 16). Il ne cesse donc de rechercher des figures, des voix et des corps capables d’incarner la dignité et la résistance ; autant de modèles qu’il fréquente au quotidien, découvre dans l’histoire cubaine, ou rencontre à travers le cinéma et la radio.
Chez lui, il s’émerveille en cachette des visites d’Emilio Portuondo, leader ouvrier noir « adulé parce qu’il savait parler joliment » (p. 70) et ami de ses parents, dont il chaparde les récits sur Evaristo Esteñoz et Pedro Ivonnet, fondateurs du Parti indépendant de couleur. Adolescent, il vénère secrètement les « jorocóns », ces combattants de rues, volontiers « coureurs de jupons », issus des quartiers noirs les plus pauvres qui exaltent leur force et leur virilité (p. 75). Auprès de l’un d’entre eux, Chulo, il finit par apprendre la boxe et devient « Kid Palanca », le petit bagarreur (p. 96). Il découvre à la radio la vogue du mambo afro-cubain de Vincente Valdés, Daniel Santos et Benny Moré, avec qui il s’invente des parentés lointaines. Son regard se tourne enfin vers les États-Unis, où vivent les héros de son enfance, à l’instar d’Harry Belafonte qu’il a vu embrasser une femme blanche incarnée par Joan Fontaine dans Une île au soleil de Robert Rossen, sur les écrans de cinéma de Lugareño. Le remariage de son père avec Gladys King, une Costaricienne d’origine jamaïcaine travaillant aux États-Unis, lui permet de découvrir la revue Ebony destinée aux afro-étasuniens, qui lui fait prendre conscience qu’il « existait bien un endroit où les Noirs étaient riches, célèbres et puissants » (p. 119). S’accrochant à la dignité que la société cubaine lui dénie – et ce jusqu’aux blagues de son ami Chequelo, le gallego descendant d’Espagnols –, l’enfant rêve d’Amérique.
L’histoire du Parti indépendant de couleur (PIC), fondé en 1908 puis banni avant que ses membres soient réprimés dans le sang en 1912, symbolise la difficile intégration de la question noire dans récit républicain après les guerres d’indépendance de la fin du XIXe siècle et illustre le long combat pour l’égalité des populations afro-cubaines, dans un pays où l’esclavage fut seulement aboli en 1886. Sur cette question, voir l’ouvrage classique d’Aline Helg, Our Rightful Share. The Afro-Cuban Struggle for Equality, 1886-1912, Chapel Hill, Univeristy of North Carolina Press, 1995.
Comment s’appartenir ?
Carlos Moore a 15 ans lorsque son père décide que la famille doit partir à New York, afin d’échapper aux troubles qui agitent l’île. Après le départ de Lugareño et le transit houleux par La Havane où il fait des adieux sans émotion à une mère qui l’avait toujours battu, « l’idée d’échapper à la pauvreté et au racisme et d’atterrir au paradis provoqu[e] dans [son] âme une danse de joie » (p. 131). Bedford-Stuyvesant, le quartier défavorisé où la famille s’installe, abrite la plus grande communauté noire de Brooklyn et grouille de « restaurants et de bars noirs, de boutiques noires, de clubs noirs, d’églises noires » (p. 139). Carlos Moore espère alors en avoir « fini avec [sa] misérable île natale » (p. 137). Brûlant de commencer une nouvelle vie, il change de style vestimentaire, sort danser et fait son éducation sentimentale.
À Cuba, où « l’école amplifiait tous les aspects négatifs de [son] existence », il avait détesté « les professeurs blancs, leurs mensonges de Blancs, et le dégoût d’eux-mêmes qu’ils instillaient chez les enfants noirs » (p. 61). Il abhorrait l’instruction patriotique et le culte de José Martí, héros de l’indépendance, ne trouvant de réconfort qu’au club social de Lugareño, où il « entendait des choses étonnantes sur l’histoire des Noirs cubains que l’école conventionnelle n’enseignait pas » (p. 104). À Brooklyn, il rencontre des enseignants noirs, pour certains d’origine antillaise. Pris d’une passion pour la lecture, il fréquente la bibliothèque publique, avant de découvrir la National Memorial African Bookstore, à Harlem.
Dirigée par Lewis Michaux, militant des droits civiques et défenseur du panafricanisme, la librairie apaise son âme. Il y rencontre un jour la poétesse Maya Angelou, ce qui bouleverse sa vie – elle signe plus tard la préface de l’édition originale de Pichón en anglais. De quinze ans son aînée, elle lui présente des amis, l’initie aux clubs de jazz. Elle lui ouvre les yeux sur l’Amérique ségrégationniste et le mouvement des droits civiques dont il ne connaît rien. Elle a les cheveux afro, sa beauté irradie. De sa stature majestueuse sourd une fierté noire qui le déstabilise car lui se dissimule derrière des masques : il éclaircit son teint, défrise ses cheveux et répare son estime auprès des femmes blanches et bohèmes de Greenwich Village, qui adulent son corps noir. Ainsi, lorsqu’il s’éprend de Laura, une femme noire qui lui fait découvrir Sarah Vaughan, Billie Holliday et Dinah Washington, l’initie à la poésie et l’invite à regarder à l’intérieur de lui-même, il peine encore à politiser l’intime et cultiver l’appartenance.
D’après Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs, Paris, Points Essais, [1952], 2015. Notons que, lues dans une perspective fanonienne, les passions que l’auteur éprouve pour les femmes blanches et leur désir réciproque pour son corps noir, traduisent à la fois l’introjection du racisme par l’auteur et la négrophilie latente de ses amantes.
L’anthropologie a montré la variété des stratégies mises en œuvre par les populations afrodescendantes pour « laver la race ». Voir parmi d’autres, pour le cas brésilien, Michel Agier, « Le maléfice de la race et le corps de l’indésirable », Communications, 96,1, 2016, pp. 175-188.
D’après les expressions de Gloria Jean Watkins, dit bell hooks, Cultiver l’appartenance, Sorcières, Cambourakris, 2024 et Fania-Noël Thomassaint, Afro-communautaires. Appartenir à nous-mêmes, Paris, Syllepses, 2019.
Ses lectures et ses fréquentations le guident lentement vers une rencontre avec lui-même. Aux côtés des marxistes étasuniens, son rapport au monde prend un virage à gauche. La rencontre avec des militants nationalistes africains est également déterminante. Passionné pour les indépendances du continent, incarnées par le Ghanéen Kwame Nkrumah et le Guinéen Sékou Touré, il déserte bientôt les bancs de l’école pour se faufiler à l’ONU écouter les délégations du tiers-monde « critiquer avec force l’Occident » (p. 210) et vit comme un drame personnel l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961 (p. 225). La fréquentation des cercles militants engagés dans le combat pour les droits civiques, en particulier les Black Muslims de la Nation of Islam, finit par transformer son rapport à la lutte antiraciste. Ses illusions d’enfance sur le rêve américain s’érodent à mesure que ses yeux se dessillent et son militantisme se radicalise. L’humanisme et l’universalisme auxquels il se rattachait s’étiolent peu à peu. La question noire, devenue existentielle, configure désormais son regard sur le monde. Or, à Cuba, les révolutionnaires clament qu’ils ont mis fin au racisme. Carlos Moore, désormais fiché par le FBI, décide de rentrer au pays en 1961.
Du racisme en révolution
L’amertume de ce retour (Miano, p. 25) n’a d’égal que les espoirs placés dans les évolutions en cours à Cuba. Il avait redécouvert son île depuis New York où, dans les milieux de gauche, certains intellectuels militants avaient pris fait et cause pour la révolution. En 1960, la visite de Fidel Castro, qui fait le choix de descendre dans un hôtel de Harlem, l’emplit de joie. Il entre en contact avec les révolutionnaires. Mais un premier malaise prend racine, au constat que la délégation cubaine ne comprend qu’un seul homme noir, Juan Almeida Bosque, dignitaire de l’armée. Revenu à Cuba pour défendre la révolution contre les menaces qui pèsent sur elle, Carlos Moore y découvre un climat pesant et suspicieux. Il peine à trouver en emploi et s’écharpe avec certains fonctionnaires dont il ne supporte ni le zèle ni le mépris de race.
Sur l’influence de la Révolution cubaine auprès des milieux intellectuels et de la gauche étasunienne, voir Kepa Artarz, Cuba and Western Intellectuals since 1959, New-York, Palgrave MacMillan, 2009 ; Rafael Rojas, Fighting over Fidel: The New York Intellectuals and the Cuban Revolution, Princeton, Princeton University Press, 2016 ; Teishan A. Latner, Cuban Revolution in America: Havana and the Making of a United States Left, 1968–1992, Chapel Hill, University of North Carolina, 2018.

Il trouve du réconfort auprès d’intellectuels afrodescendants, l’Haïtien Marc Balin ainsi que les Cubains Walterio Carbonell – qui lui fait découvrir la pensée de Fanon et de Césaire – et Rogelio Martinez Furé – qui l’initie aux traditions religieuses afro-cubaines. Sa quête identitaire connaît un tournant au contact de ces hommes engagés et de la pensée de Juan René Betancourt Bencomo qui avait déjà pris le chemin de l’exil, et il parvient ainsi à mettre des mots sur ses intuitions. Refusant l’idée que la révolution se contente de « réparer les maux du passé » (p. 269) – un état de fait qui semble satisfaire son frère Frank –, il décide de s’entretenir avec les plus hautes autorités du régime. Il sollicite un rendez-vous avec Juan Almeida, et parvient un jour à interpeller Fidel Castro dans la rue. Entre audace et imprudence, son attitude lui vaut d’être emprisonné une première fois près d’un mois, puis convoqué par la Sécurité nationale. Du fait de ces accusations répétées et de ses relations avec certains militants afro-étasuniens dont les rapports avec le régime se sont refroidis, il est reconnu coupable de « subversion raciale » et transféré dans un camp de travail et de réhabilitation où il séjourne quatre mois (p. 321, p. 329).
Carlos Moore constate ainsi l’impossibilité de faire entendre la persistance du racisme dans les mentalités collectives – alors que selon lui la fracture raciale se faisait encore sentir, à la fin des années 1950, dans les insultes lancées contre Fulgencio Batista d’origine métisse. Pour lui comme pour les intellectuels afrodescendants en délicatesse avec le régime, le nouveau régime confond alors « discrimination raciale et racisme » et se montre « aveugle à la couleur » (pp. 262-263). À New York, Harold Cruse, un intellectuel trotskiste noir rencontré lors des réunions du Fair Play Committee for Cuba (FPCC), organisation de soutien à la Révolution cubaine, avait déjà incité Carlos Moore à la prudence, lui rappelant qu’il était « faux de prétendre que le marxisme, le socialisme, le communisme résolvent la question raciale » (p. 175). Le retour à Cuba est pour lui une triste confirmation. Le racial color blindness du régime repose sur l’affirmation qu’une société nouvelle est née, fondée sur la fraternité cubaine et l’existence d’une citoyenneté révolutionnaire capable de transcender les appartenances raciales. Or, les mesures adoptées contre les formes historiques de discrimination – l’accès aux plages, aux hôtels, aux écoles, etc. – ne sauraient suffire pour solder la question. Pourtant, celle-ci ne peut être soulevée, et le gouvernement s’emploie à mettre au pas les organisations communautaires noires, les cultes afro-cubains et les voix dissidentes, au cours d’une étape également marquée par les premières persécutions contre les prostituées et les personnes homosexuelles.
L’historiographie a néanmoins nuancé cette dimension, en soulignant également le poids de la propagande du régime de Batista pour décrédibiliser l’opposition sur la question raciale. Alejandro de la Fuente, A Nation for… op.. cit. pp. 260-267
Walterio Carbonell est alors la cible du régime pour son ouvrage Crítica : cómo surgió la cultura nacional, La Havane, Ediciones Yaka, 1961. L’auteur y dénonce le racisme qui affleure dans le récit de l’histoire nationale cubaine et son livre est rapidement frappé par la censure. Il sera plus tard transféré dans un camp de réhabilitation puis interné dans un hôpital psychiatrique. Juan René Betancourt a quant à lui pris le chemin de l’exil après avoir publiquement dénoncé dans la presse les incohérences entre les déclarations de principe des révolutionnaires et la réalité de la condition noire à Cuba.
Le color racial blindness, ou daltonisme racial, renvoie à l’idée que la race et la couleur de peau n’ont pas d’incidence sur le statut social de l’individu, le plus souvent au nom d’idéaux universalistes. Tout un courant de la sociologie critique étasunienne a montré les limites de cette lecture des rapports sociaux de race qui tend à invisibiliser autant les privilèges que les effets négatifs des appartenances socio-raciales.
Sur ce sujet, voir entre autres Lillian Guerra, « Gender policing, homosexuality and the new patriarchy of the Cuban Revolution, 1965–70 », Social History, 35,3, p. 268-289.
Exil, retour et exils intérieurs
Ayant fait son autocritique, Carlos Moore est réintégré au ministère de la Communication après sa sortie du camp de réhabilitation. Il mène une double vie, révolutionnaire repenti le jour, libre penseur la nuit. Huit mois plus tard, en 1963, il se résout à quitter le pays dans l’urgence, grâce au concours de l’ambassade guinéenne.
La fuite, épique à bien des égards, ne le tire pas d’affaire car, une fois parvenu en Égypte, il se heurte aux solidarités établies entre le régime cubain et les pays d’Afrique et ne peut se rendre en Guinée. Après avoir passé huit mois au Caire, il erre jusqu’en France, sans papiers, et rencontre bientôt des étudiants africains et antillais (p. 369). Aimé Césaire et Alioune Diop lui ouvrent les colonnes de Présence africaine, où il fait connaître ses réserves sur le traitement du racisme à Cuba. Le divorce avec le régime se consomme. À la demande des autorités cubaines, l’écrivain haïtien René Depestre met en pièces l’argumentaire de Carlos Moore l’année suivante. Parvenu difficilement à s’installer à Paris, il devient journaliste. Dans la seconde moitié des années 1970, il séjourne en Afrique, au Nigéria puis au Sénégal, au plus fort du rayonnement cubain sur le continent et peine à faire entendre ses idées sur le régime.
Revenu en France, il voit sa situation se régulariser après l’élection de François Mitterrand. Il s’installe en Guadeloupe, où il tente en vain d’obtenir un poste à l’université. Il part enseigner à Miami pendant deux ans, où il est aux prises avec les milieux anticastristes « cryptoracistes et fanatiques » (p. 404), puis finit par normaliser ses relations avec La Havane par l’entremise de l’ancien Premier ministre jamaïcain Michael Manlay et son ancien conseiller, l’intellectuel Rex Nettledord, que Carlos Moore avait rencontré durant ses années africaines. Il recouvre ses droits et sa citoyenneté. Installé à Trinidad, il se rend à Cuba en 1997. La chute de l’Union soviétique a ouvert une « période spéciale » et la crise socio-économique fait planer sur La Havane « une atmosphère de délabrement et de tristesse » (p. 419). Carlos Moore, qui retrouve une partie de sa famille et son amie Nancy Morejón, poétesse afro-cubaine, constate toutefois que la « révolution [a] eu un impact favorable sur la vie de la grande majorité des Cubains » (p. 418) et « insufflé un nouveau sentiment d’estime de soi à la majorité de ceux qui se trouvaient au bas de l’échelle sociale » (p. 427). Mais la question du racisme demeure et ses positions continuent d’heurter les défenseurs du régime, à l’instar d’Arturo, son demi-frère ou d’Assata Shakur, militante des Black Panthers en exil à Cuba. Revenant quatre fois à Cuba entre 1997 et 2000, il vit ces retours comme autant d’exils intérieurs, face au « quotidien corseté que [ses] compatriotes semblaient contraints de tolérer » (p. 475).
La « Période spéciale » correspond à la fin des années 1990 lorsque, privé du soutien soviétique, Cuba connaît une crise énergétique et économique sans précédent, avant de recevoir le soutien du Venezuela d’Hugo Chavez et de s’ouvrir progressivement au tourisme pour relancer l’économie.

Témoigner malgré tout
En 1988, Carlos Moore publie son essai Castro, the Blacks, and Africa, où il dénonce l’instrumentalisation de l’identité afro-cubaine par le régime à des fins de politique extérieure. L’ouvrage fait l’objet de critiques acerbes pointant son manque de rigueur méthodologique et discutant pied à pied les arguments avancés, mais ouvre une brèche invitant à poursuivre l’enquête sur un sujet longtemps marqué, durant la Guerre froide, par une opposition entre critiques et thuriféraires du régime.
Lisa Brock, Otis Cunningham, « Race and the Cuban Revolution: A Critique of Carlos Moore’s « Castro, the Blacks, and Africa » », Cuban Studies, 21, 1991, p. 171-185 ; les auteurs, toutefois, n’affrontent pas réellement la possibilité que certains dignitaires du régime aient pu continuer d’appréhender les réalités sociales cubaines au prisme de préjugés raciaux.
Dans Pichón, l’auteur demeure critique, mais sa démarche se fait plus personnelle. Il montre les vicissitudes d’une révolution dont il voudrait être entendu mais qu’il dit ne pas vouloir trahir, même lorsqu’il pointe les dérives autoritaires du régime. Pour cela, sa parole fut toujours marquée du sceau de la suspicion mais il refusa de la taire. Si ses mémoires, comme le genre y invite, sont nécessairement situés, on ne saurait émettre de réserve de principe à leur égard. À travers le titre Pichón : Racisme et révolution dans le Cuba de Castro, Léonora Miano fait le choix fort d’interroger la persistance du racisme en révolution – terme qui n’apparaissait pas explicitement dans les versions en anglais et en portugais. Car si le régime met légalement fin aux discriminations raciales, la question du racisme, elle, ne fut guère résolue dans la pratique. Ainsi, Pichón constitue autant un réquisitoire contre le régime qu’un plaidoyer pour faire entendre des vécus inaudibles. Il expose de manière éclatante la difficulté, au sein d’une certaine tradition marxiste, de tenir compte de la dimension intersectionnelle des dominations.
L’intersectionnalité est une notion sociologique développée par les féministes afro-étasuniennes, mettant en lumière la manière dont les formes de dominations (sociale, raciale, sexuelle) se recoupent et s’intensifient mutuellement. Voir Kimberlé W. Crenshaw, Intersectionnalité, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2023, qui regroupe ses articles fondateurs de 1989 et 1991, et la notice consacrée par la Revue Alarmer à cette notion : Ary Gordien, « Intersectionnalité », Revue Alarmer, mis en ligne le 23 avril 2020, https://revue.alarmer.org/notice/intersectionnalite/
Du reste, s’il s’articule autour du combat contre le régime cubain, Pichón se lit aussi comme un cheminement intérieur, ce qui fait assurément l’intérêt du témoignage. L’auteur ne tait pas les contradictions, les doutes et les questionnements qui l’habitent pour parvenir à trouver la « clé des mystères de [sa] propre existence » (p. 197) et, si son récit met parfois en exergue une fougue un peu naïve, il traduit aussi les difficultés rencontrées, à un âge si jeune, pour faire entendre sa voix et apprendre à s’aimer en restant fidèle à soi-même (Miano, p. 36). Sa trajectoire, assez exceptionnelle, est celle d’un individu ayant appris à naviguer dans des mondes subalternes et parvenu à s’armer pour parler. Elle documente, à sa mesure, l’expérience vécue d’un homme noir, cubain et caribéen, né pauvre de parents émigrés, puis exilé dans l’Amérique ségrégationniste et la France postcoloniale.
La préface rédigée par Léonora Miano apporte une plus-value indéniable, offrant des précisions au lectorat non spécialiste de la période et de la question. De même, l’appareil critique s’appuie sur une sélection de références bibliographiques, non exhaustive mais convaincante, qui précise le propos sans jamais le trahir. Dans cette préface, et tout au long de l’ouvrage, quelques renvois aux références les plus récentes sur la question de la race et du racisme à Cuba, mais aussi aux regards critiques portés sur le régime par certains intellectuels et militants caribéens ou afro-étasuniens des années 1960 auraient pu apporter des nuances bienvenues pour rendre compte de l’état de la question et relativiser l’idée que Fidel Castro fut « adulé par les subsahariens et afrodescendants d’où qu’ils soient » (Miano, p. 34). S’agissant de cet effort éditorial, un lecteur non averti apprécierait peut-être une clarification liminaire sur la notion de race, à l’aune des récents travaux en sciences sociales. Enfin, une explicitation des différents processus de racialisation des individus dans les Amériques et le monde atlantique aurait permis d’éclairer les dynamiques socio-historiques particulières ayant conditionné la manière dont, dans les territoires marqués par l’héritage de l’esclavage et de la traite, les afrodescendants furent perçus, façonnèrent leur rapport à eux-mêmes, et luttèrent contre la négation de leur vécu singulier en refusant dignement de rendre le passé silencieux.
De la Fuente, A Nation for… op. cit ; Spence Benson, Antiracism… op. cit ; Clealand ; The Power of Race… op. cit.
Anne Mahler Garland, « The Limits of Global Solidarity: Reading the 1968 Cultural Congress of Havana through Andrew Salkey’s Havana Journal » , in Kerry Bystrom, Monica Popescu, Katherine Zien (éd.), The Cultural Cold War and the Global South, New-York, Routledge, 2021. ; Lillian Guerra, « Poder Negro in Revolutionary Cuba: Black Consciousness, Communism, and the Challenge of Solidarity », Hispanic American Historical Review, 99, 4, pp. 681-718.
Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race, Paris, Seuil, 2015.
Jean-Frédéric Schaub, Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (XV-XVIIIe siècles), Paris, Albin Michel, 2021 ; Cécile Vidal, « L’ordre de la race dans les mondes atlantiques, XV-XVIIIe siècle » in Paulin Ismard (dir.), Les mondes de l’esclavage, Paris, Le Seuil, 2021, pp. 923-940.
S’agissant des Amériques, on pensera notamment aux effets contrastés et durables de la color-line qu’il s’agisse du one-drop-rule aux États-Unis, postulant l’appartenance à la communauté noire des individus ayant ne serait-ce qu’un ancêtre afrodescendantou encore du colorisme déjà mentionné, et tangible sous diverses formes dans les mondes atlantiques.
De ce point de vue, un parallèle entre les aveuglements de la Révolution cubaine sur la race et d’autres situations nationales aurait pu donner une portée plus globale au vécu de Carlos Moore, que l’on songe au mythe de la démocratie raciale brésilienne ou à l’universalisme républicain français.
D’après l’expression de Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past. Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 1995.
Pour citer cet article
Simon Fagour, « Pichón : Racisme et révolution dans le Cuba de Castro, un témoignage autobiographique de Carlos Moore », Revue Alarmer, mis en ligne le 19 juin 2026, https://revue.alarmer.org/pichon-racisme-et-revolution-dans-le-cuba-de-castro-carlos-moore/
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