Il existe plusieurs manières d’aborder l’œuvre de Georges Remi, mieux connu sous le nom d’Hergé. La première, longtemps dominante, consiste à la considérer comme un monument de la bande dessinée européenne, voire comme l’un des éléments constitutifs d’une culture commune à plusieurs générations de lecteurs. Une deuxième, plus récente, s’intéresse aux stéréotypes coloniaux, raciaux et sociaux présents dans les premiers albums, en particulier Tintin au Congo ou Tintin en Amérique. Une troisième, enfin, cherche à replacer l’auteur de Tintin dans son milieu politique et intellectuel, celui du catholicisme conservateur (a minima) belge de l’entre-deux-guerres, puis dans le contexte plus trouble de l’Occupation. C’est principalement dans cette dernière perspective que s’inscrit l’ouvrage du journaliste Sébastien Bourdon. Ce livre prolonge les enquêtes qu’il a consacrées aux mouvances antifascistes et à l’extrême droite radicale contemporaine.
Sébastien Bourdon, Drapeau noir, jeunesses blanches : enquête sur le renouveau de l’extrême droite radicale, Paris, Seuil, 2025.
Le titre est volontairement provocateur. Il détourne celui des célèbres aventures du jeune reporter pour poser une question qui, de prime abord, semble appeler une réponse simple : Hergé fut-il fasciste et son personnage peut-il être considéré comme l’expression graphique d’une vision réactionnaire du monde ? L’intérêt du livre est toutefois moins de répondre par l’affirmative à cette interrogation que d’examiner les différents éléments ayant rendu possible sa formulation.
Léon Degrelle, dirigeant du mouvement rexiste belge, collaborateur engagé dans la Waffen-SS et figure persistante du négationnisme européen d’après-guerre, prétendit, dans les années 1990 puis dans Tintin mon copain, publication posthume et confidentielle, avoir inspiré le personnage de Tintin. Avec sa modestie légendaire, il alla jusqu’à suggérer que Tintin était, en quelque sorte, son double de papier. Tel est le point de départ de l’enquête.
Léon Degrelle, Tintin mon copain, Klow, Pélican d’or, 2000.
Cette affirmation constitue un bon objet d’histoire politique. Non parce qu’elle serait exacte, mais parce qu’elle montre la manière dont les anciens fascistes cherchent à s’approprier rétrospectivement des références culturelles populaires. Degrelle ne se contente pas de reconstruire sa relation avec Hergé. Il tente d’annexer Tintin à sa propre légende, de transformer un personnage apprécié de millions de lecteurs en témoin supposé d’une proximité entre avant-garde graphique, catholicisme militant et fascisme belge. Cette opération relève d’un procédé bien connu : déplacer le regard de la collaboration et de la violence politique vers la modernité esthétique, la jeunesse, l’aventure et l’anticonformisme. Autrement dit, la récupération de Tintin permet à Degrelle de se présenter moins comme un ancien dirigeant fasciste que comme l’incarnation d’une génération héroïque dont le personnage d’Hergé aurait conservé l’élan. Sur la partie concernant Degrelle, Sébastien Bourdon s’appuie sur l’excellente et monumentale étude de Frédéric Saenen, de l’université de Liège.
Frédéric Saenen, Léon Degrelle, Paris, Perrin, coll. « biographie », 2025.
L’auteur ne retient pas naïvement les déclarations du dirigeant rexiste, fortement sujettes à caution, la mythomanie de Degrelle étant notoire. Il les confronte aux trajectoires respectives des deux hommes, aux milieux qu’ils ont fréquentés et aux relations qui ont effectivement existé entre eux. C’est là un point important. La question n’est pas seulement de savoir si Degrelle et Hergé étaient proches au sens personnel du terme, mais de comprendre comment ils ont pu évoluer dans des univers idéologiques partiellement communs. Ces univers ne se réduisent pas au fascisme stricto sensu. Ils comprennent le catholicisme intransigeant, l’anticommunisme, le nationalisme, le rejet de la démocratie parlementaire, la célébration de l’autorité, ainsi qu’une fascination diffuse pour les mouvements de jeunesse, l’aventure et la régénération morale.

Un personnage né à droite
L’un des principaux apports du livre est de rappeler que Tintin n’apparaît pas dans un vide idéologique. Il est créé en 1929 pour Le Petit Vingtième, supplément destiné à la jeunesse du quotidien catholique conservateur Le Vingtième Siècle. Son premier rédacteur en chef, l’abbé Norbert Wallez, mentor et même maître à penser pour Hergé et Degrelle, est un représentant de ce catholicisme autoritaire, foncièrement antisémite, nationaliste et hostile au communisme qui se développe après la Grande Guerre. Admirateur de Benito Mussolini et de Charles Maurras, il entend faire de la presse un outil de formation idéologique. Tintin est, dès l’origine, investi d’une mission pédagogique : il doit montrer aux jeunes lecteurs les dangers du bolchevisme (Tintin reporter du Petit Vingtième au pays des Soviets), les bienfaits proclamés de la colonisation (Tintin au Congo) et la supériorité supposée de l’ordre chrétien occidental (Tintin en Amérique).
Il faut sur ce point éviter deux écueils. Le premier consisterait à ne voir dans les premiers albums qu’un divertissement pour enfants, sans contenu politique réel. Le second reviendrait, au contraire, à considérer chaque aventure de Tintin comme l’illustration délibérée d’un programme fasciste cohérent. Sébastien Bourdon montre que la réalité se situe entre ces deux interprétations. Les récits sont bien politiques, y compris lorsque leur auteur prétend ne faire que distraire, mais cette politisation s’inscrit d’abord dans une culture catholique conservatrice largement répandue dans la Belgique de l’époque. L’anticommunisme caricatural de Tintin au pays des Soviets ou le paternalisme colonial de Tintin au Congo ne font pas d’Hergé un cas isolé. Ils sont représentatifs d’un imaginaire social dominant. Cette banalité historique ne les rend pas moins problématiques. Elle permet seulement de comprendre leur production et leur réception initiales.
Cette contextualisation est nécessaire. Elle empêche d’attribuer rétrospectivement à l’auteur une identité idéologique stable qui aurait été constituée dès 1929 et n’aurait plus évolué. Mais elle interdit également d’effacer ce que ses premières œuvres doivent au milieu dans lequel elles ont été conçues. Les représentations coloniales ne sont pas de simples maladresses. Elles structurent le récit. Tintin apparaît comme celui qui sait, enseigne, soigne et décide, tandis que les colonisés sont placés dans une position d’infériorité et de dépendance. Le héros confirme ainsi, à chaque bonne action, son statut de « bon Blanc », auquel les personnages colonisés doivent se montrer reconnaissants. L’ouvrage insiste précisément sur cette mécanique narrative.
Le Tintin des débuts incarne donc une forme de conservatisme paternaliste. Son individualisme apparent ne doit pas tromper. Certes, il voyage seul, échappe aux institutions et fait preuve d’une autonomie exceptionnelle. Mais il ne remet pas en cause l’ordre social. Il corrige les abus, démasque les conspirateurs et rétablit une norme morale présentée comme allant de soi. Son univers oppose fréquemment les honnêtes gens aux criminels, les communautés légitimes aux agitateurs, l’ordre aux forces de dissolution. Cette structure peut aisément être investie par les imaginaires de droite, nous y reviendrons, même lorsqu’elle ne contient pas de message fasciste explicite.
Hergé face au fascisme et à l’Occupation
La relation entre Hergé et le rexisme constitue le cœur politique de l’enquête. Avant la guerre, le dessinateur réalise des travaux pour les milieux liés à Degrelle, en particulier sa maison d’édition. Il partage avec eux certains réseaux et certains présupposés idéologiques, sans qu’il soit possible de réduire son parcours à un engagement rexiste comparable à celui des militants du mouvement. Cette proximité est néanmoins significative, rappelant que les frontières entre catholicisme conservateur, autoritarisme et fascisme étaient parfois poreuses dans la Belgique des années 1930.
Le parcours de Degrelle est emblématique de cette radicalisation. Issu de l’Action catholique, il transforme progressivement le rexisme en mouvement de masse, développe une rhétorique antiparlementaire et antisémite, puis choisit la collaboration avec l’Allemagne nazie. Son engagement militaire sur le front de l’Est et sa proximité revendiquée avec Adolf Hitler font de lui l’une des figures les plus compromises de la collaboration européenne. Après 1945, réfugié dans l’Espagne franquiste, il se consacre à la reconstruction mythique de son passé, se présentant comme un soldat européen et minimisant, voire niant, les crimes nazis.
L’éventuelle proximité entre Tintin et Degrelle doit donc être examinée à la lumière de cette trajectoire. Le dirigeant rexiste avait tout intérêt à exagérer son influence sur Hergé. En se proclamant modèle de Tintin, il s’appropriait une icône mondiale et réécrivait le rexisme comme une aventure romantique. La vantardise ne doit toutefois pas conduire à ignorer les relations effectives. Le raisonnement de Bourdon consiste justement à maintenir ensemble ces deux aspects : Degrelle fabrique sa légende, mais cette fabrication s’appuie sur l’existence d’un milieu partagé, de collaborations graphiques et d’affinités antérieures.
L’attitude d’Hergé sous l’Occupation est plus compromettante encore. Il poursuit la publication des aventures de Tintin dans Le Soir contrôlé par les autorités allemandes et dirigé par Raymond De Becker, couramment désigné comme Le Soir volé. Tintin est également publié dans un journal flamand, Het Laatste Neuws, également placé sous contrôle allemand. Ce choix lui permet de toucher un public considérable (600 000 lecteurs pour les deux cumulés) et d’approfondir son travail graphique. Il ne saurait cependant être présenté comme politiquement neutre. Publier dans un journal soumis au contrôle de l’occupant contribue objectivement au fonctionnement de l’appareil médiatique de la collaboration. Bref, Hergé devient de facto un collaborateur. La réussite professionnelle du dessinateur se déploie ainsi dans un contexte de répression, de censure et de persécution antisémite.
Sur ce journal et son rédacteur en chef, Raymond de Becker, voir Olivier Dard, Étienne Deschamps et Geneviève Duchenne (ed.), Raymond De Becker. Itinéraire et facettes d’un intellectuel réprouvé, Bruxelles, Peter Lang, 2013.
Si rien ne permet de prétendre qu’Hergé aurait été un théoricien du national-socialisme, l’ouvrage de Sébastien Bourdon montre que son antisémitisme n’est pas de circonstance. C’est une constante durant ces années : Tintin est publié dans un journal qui publie lui-même, sous l’impulsion de De Becker, des articles antisémites ou vantant la politique raciale du Troisième Reich. Des sources et des livres consacrés à Hergé, notamment ceux de Pierre Assouline et Benoît Peters, ont déjà remis en question, par la mise en perspective des propos du dessinateur, l’idée d’une forme de désengagement moral qui rendrait possible la poursuite d’une carrière au sein d’une presse collaborationniste.
Pierre Assouline, Hergé, Paris, Gallimard, 1998, Benoît Peteers ; Hergé, fils de Tintin, Paris, Flammarion, « champs », 2011.
Le cas de L’Étoile mystérieuse occupe évidemment une place particulière. Publié initialement dans le contexte de l’Occupation dans Le Soir de 1941 à 1942, l’album comporte des stéréotypes antisémites difficilement contestables. Dans sa première version, l’expédition rivale est financée par un banquier situé aux États-Unis, nommé Blumenstein, dont la représentation reprend les codes graphiques de l’antisémitisme de l’époque. Sébastien Bourdon rapproche ce personnage d’autres caricatures réalisées par Hergé, faisant ressortir la récurrence d’un même type physique et moral : le Juif riche, cupide et manipulateur, au dos courbé et au nez crochu. Un extrait du livre souligne cette ressemblance entre le banquier de L’Étoile mystérieuse et une figure antérieure, comme si, dans cet imaginaire, « un Juif nanti » (ashkénaze) devait nécessairement ressembler à un autre Juif, tel le commerçant du Crabe aux pinces d’or (sépharade).
Après la Libération, Hergé est interrogé à plusieurs reprises, mais n’est pas poursuivi. Son activité est présentée comme celle d’un auteur d’histoires inoffensives pour enfants. Le caractère supposément mineur de la bande dessinée joue paradoxalement en sa faveur. L’un des magistrats chargés du dossier considère qu’engager des poursuites contre l’auteur de pareils dessins risquerait de ridiculiser la justice. Pourtant, cette défense par l’insignifiance entre en contradiction avec l’immense audience du dessinateur. Si ses images étaient assez importantes pour toucher des centaines de milliers de lecteurs, elles ne pouvaient être entièrement dépourvues d’effets idéologiques.
Au-delà du cas individuel d’Hergé, Tintin au pays des fascistes reconstitue un milieu, composé d’anciens collaborateurs. Cette approche est particulièrement pertinente pour l’histoire des droites radicales. Les idées politiques ne circulent pas uniquement au moyen des partis ou des doctrines, passant par des relations d’amitié, des collaborations professionnelles, des revues, des maisons d’édition, des sociabilités religieuses et des entreprises culturelles. Ainsi, le journal Tintin et les studios qui se constituent autour d’Hergé accueillent, après la guerre, plusieurs hommes dont le parcours est lié à la collaboration ou aux droites radicales. Comme le rappelle l’ouvrage en citant le biographe Benoît Peeters, le Tintin des premières années a pu constituer une « pépinière de collaborateurs », Hergé aidant même Ralph Soupault, caricaturiste de la presse collaborationniste française et Robert Poulet, journaliste condamné à mort en Belgique et réfugié en France où il est devenu l’une des plumes de Rivarol, journal fondé en 1951 par des collaborateurs français et l’un des premiers soutiens du négationnisme. D’ailleurs, on apprend qu’il a échangé à la fin des années 1950 avec Maurice Bardèche, théoricien néofasciste et négationniste français, directeur de Défense de l’Occident.
Olivier Dard, Histoire de l’extrême droite française de 1870 à nos jours, Paris, Perrin, 2026.
Tintin est-il fasciste ?
La question initiale revient alors avec davantage de précision. Peut-on qualifier Tintin de personnage fasciste ? La réponse ne peut être que nuancée. Tintin n’exprime pas une doctrine fasciste constituée. Il n’appelle ni à la création d’un parti unique, ni à la mobilisation totalitaire des masses, ni à la conquête d’un empire racial. Il n’est pas davantage le porte-parole constant du rexisme. Réduire l’ensemble des albums à une propagande fasciste reviendrait à nier leurs transformations successives, la complexité de leur auteur et la capacité des œuvres culturelles à s’émanciper partiellement de leur contexte de production. En revanche, il est légitime d’identifier, surtout dans les premiers albums, un ensemble de représentations compatibles avec les droites radicales de l’entre-deux-guerres : anticommunisme sommaire, vision hiérarchisée des peuples, paternalisme colonial, méfiance envers les foules, valorisation de l’ordre et fascination pour l’aventure héroïque. Ces éléments, loin d’être exclusivement fascistes, appartiennent à un espace politique et culturel plus large, à partir duquel les fascismes européens ont eux-mêmes puisé une partie de leurs références.
Cette distinction aurait pu être davantage théorisée dans l’ouvrage. Toute culture réactionnaire n’est pas fasciste, même si le fascisme se nourrit de la culture réactionnaire. Tout anticommuniste n’est pas fasciste, même si l’anticommunisme fut une composante essentielle des mobilisations fascistes. Tout catholique autoritaire ne rejoint pas nécessairement un mouvement fasciste, même si certains ont franchi ce pas. Le fascisme est une forme spécifique de radicalisation politique, combinant ultranationalisme, volonté de régénération, mobilisation de masse, culte du chef, légitimation de la violence et ambition de produire un homme nouveau. Appliquer ce terme à l’ensemble du milieu conservateur d’Hergé risquerait donc d’en diminuer la valeur analytique.
Emilio Gentile, Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Paris, Gallimard, « Folio », 2004.
En outre, la trajectoire ultérieure de l’auteur doit également être prise en considération. À partir du Lotus bleu, réalisé avec l’aide de Zhang Chongren, son regard sur les autres cultures se transforme. Les albums deviennent plus documentés et parfois plus critiques à l’égard du colonialisme occidental. Après la guerre, l’univers de Tintin gagne en profondeur psychologique. Le capitaine Haddock, le professeur Tournesol et même la Castafiore introduisent une dimension moins démonstrative, plus ambivalente. Dans Tintin au Tibet, le héros n’agit plus au nom d’une mission civilisationnelle. Il cherche un ami que tous croient mort, porté par une fidélité presque mystique. De même, Tintin chez les Picaros possède des accents ouvertement tiers-mondistes. Si cette évolution ne fait pas disparaître les productions antérieures, elle interdit toutefois de figer Hergé dans les années 1930. Relevons également que, dans plusieurs albums, un régime rappelant clairement le fascisme mais aussi les démocraties populaires du bloc de l’Est, la Bordurie, apparaît comme un antagoniste dangereux auquel Tintin s’oppose – un aspect malheureusement omis par Sébastien Bourdon.
L’auteur peut évoluer, corriger certains stéréotypes ou déplacer ses préoccupations. Les rééditions corrigées de plusieurs albums posent d’ailleurs une autre question : s’agit-il d’une prise de distance sincère ou d’une adaptation aux transformations morales de l’après-guerre ? Sébastien Bourdon montre que les modifications faites après la guerre l’ont été sur la pression de son éditeur, Hergé les acceptant à contre-cœur. De même, l’aide donnée à d’anciens collaborateurs, les relations maintenues avec Norbert Wallez jusqu’à son décès, ses échanges avec Bardèche, longtemps cachés, mettent en lumière une constante idéologique.
Les réappropriations contemporaines
Le dernier enjeu du livre concerne les usages actuels de Tintin par les extrêmes droites. Les détournements de couvertures, de cases et de personnages sont nombreux. Tintin peut être transformé en militant identitaire, en adversaire de l’immigration ou en figure d’une Europe blanche menacée. Le pastiche est particulièrement efficace parce que le personnage bénéficie d’une reconnaissance immédiate. Son visage, sa houppette et la silhouette de Milou appartiennent à une culture visuelle mondiale.
Ces détournements montrent toutefois que certains aspects du personnage se prêtent à une relecture identitaire : il est jeune, européen, courageux, mobile, désintéressé et constamment confronté à des menaces extérieures. Surtout, son apparente neutralité en fait un support particulièrement malléable. La récupération fonctionne d’autant mieux que le personnage ne tient presque jamais de discours politique explicite.
Il faut ici distinguer la signification historique d’une œuvre de ses usages postérieurs. Les extrêmes droites contemporaines ne cherchent pas nécessairement à respecter le sens initial des aventures de Tintin. Elles pratiquent un détournement culturel. Celui-ci s’inscrit dans une stratégie plus large, consistant à investir la culture populaire, l’humour, les mèmes numériques et les références nostalgiques. Le but n’est pas seulement de diffuser une doctrine. Il est de rendre un imaginaire familier et attirant, de brouiller la frontière entre provocation, plaisanterie et engagement idéologique. De ce point de vue, la démonstration de l’auteur est plus faible.
Néanmoins, sur ce plan, le livre de Bourdon dépasse le seul cas d’Hergé. Il offre une réflexion sur la politisation des productions culturelles et sur les luttes d’appropriation dont elles font l’objet. Une œuvre n’appartient jamais totalement à son créateur. Elle circule, se transforme et reçoit des significations nouvelles. Mais toutes les interprétations ne se valent pas. Elles doivent être confrontées à l’histoire de la production, aux intentions attestées, aux conditions de réception et aux transformations ultérieures.
Un ouvrage nécessaire, parfois trop accusatoire
Ouvrage utile, Tintin au pays des fascistes a le mérite de rendre accessibles des éléments dispersés entre biographies, archives, travaux historiques et enquêtes sur l’extrême droite, qui montrent un Georges Remi plus engagé qu’il n’a voulu le reconnaître, une image protégée par ses ayants droit après son décès. L’écriture journalistique permet de suivre aisément les trajectoires et les réseaux. Son second mérite est de refuser la sanctuarisation d’Hergé. Le succès considérable de Tintin a souvent contribué à neutraliser les aspects politiquement embarrassants de sa genèse. L’admiration esthétique ne doit pas empêcher l’analyse historique.
Le livre rappelle également une évidence parfois oubliée : la culture destinée à la jeunesse n’est jamais dépourvue de présupposés politiques. Elle transmet des modèles de comportement, des visions de l’étranger, des représentations de l’autorité et des hiérarchies implicites. Le fait que ces contenus soient reçus sous la forme du divertissement augmente parfois leur efficacité. Le lecteur baisse sa garde précisément parce qu’il croit ne pas être confronté à un discours idéologique.
L’ouvrage présente néanmoins certaines limites. Le titre et le dispositif de l’enquête peuvent conduire à une lecture téléologique. Parce que l’on sait ce que devint Degrelle, chaque relation antérieure risque d’être interprétée comme un signe annonciateur de la collaboration. Or les trajectoires politiques ne sont jamais écrites à l’avance. Le catholicisme autoritaire des années 1920 pouvait mener au fascisme, mais aussi au conservatisme classique, à une forme de démocratie chrétienne ou à un retrait hors du politique. De même, la catégorie de « fasciste » gagnerait parfois à être plus strictement délimitée. Elle désigne tantôt les militants du rexisme, tantôt les collaborateurs, les antisémites, les catholiques réactionnaires ou les nationalistes autoritaires. Ces milieux se recoupent, mais ne sont pas identiques. Une histoire intellectuelle précise doit étudier leurs zones de contact sans les confondre. À trop étendre le fascisme, on risque paradoxalement de ne plus saisir ce qui constitue sa singularité.
Enfin, le livre privilégie logiquement les éléments à charge. Ce choix est compréhensible dans une enquête destinée à mettre en lumière une face occultée d’Hergé. Il aurait cependant été intéressant de consacrer davantage de place aux ruptures, aux évolutions et aux contradictions de l’auteur. Elles ne l’innocentent pas. Elles permettent de mieux comprendre comment un homme formé dans un milieu catholique réactionnaire a pu produire une œuvre dont les significations débordent largement les convictions de sa jeunesse.
Conclusion
Le principal intérêt de Tintin au pays des fascistes est finalement de déplacer la question. Il ne s’agit pas tant de savoir si Tintin « était nazi », interrogation volontairement outrancière, que de comprendre comment une œuvre majeure de la culture populaire européenne a émergé d’un univers catholique, colonial, antisémite et anticommuniste, a traversé l’Occupation, puis a été progressivement dépolitisée par son immense succès.
Hergé ne peut être réduit à Degrelle, pas plus que Tintin ne peut être identifié au rexisme. Cependant, les relations, les sociabilités et les représentations mises au jour par l’auteur interdisent de maintenir l’image d’un créateur étranger aux passions idéologiques de son siècle. La neutralité revendiquée après-guerre apparaît moins comme une réalité que comme une reconstruction protectrice. Le dessinateur a bien participé à un monde politique dont certains membres basculèrent dans le fascisme et la collaboration.
L’ouvrage montre surtout que la postérité de Tintin est devenue un terrain de confrontation mémorielle. Les admirateurs d’Hergé cherchent parfois à préserver l’œuvre de toute lecture politique. À l’inverse, certains critiques voudraient y voir la preuve définitive d’une adhésion fasciste. Les extrêmes droites, quant à elles, tentent d’annexer le personnage à leur imaginaire. Entre ces positions, le travail de l’historien consiste à réintroduire la complexité, à établir les continuités sans nier les ruptures, et à distinguer la généalogie d’une œuvre de ses appropriations successives.
C’est à cette condition que l’on peut lire Tintin aujourd’hui : ni dans l’innocence nostalgique, ni dans la condamnation anachronique, mais en considérant les albums comme des objets historiques. Ceux-ci portent les traces des préjugés, des peurs et des espérances du XXe siècle européen. Ils témoignent aussi des transformations de leur auteur et de celles de leurs lecteurs. Le livre de Bourdon contribue utilement à cette historicisation. Derrière la ligne claire apparaissent alors des zones beaucoup plus sombres. Elles ne détruisent pas nécessairement l’œuvre, mais obligent à la lire autrement.
Pour citer cet article
Stéphane François, « Tintin, Hergé et l’extrême droite catholique belge : à propos de Tintin au pays des fascistes, un livre de Sébastien Bourdon », Revue Alarmer, mis en ligne le 29 octobre 2026, https://revue.alarmer.org/tintin-herge-et-lextreme-droite-catholique-belge-tintin-au-pays-des-fascistes-de-sebastien-bourdon/
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