Qualifiés de crime contre l’humanité depuis la loi dite Taubira en 2001 – dont nous commémorons cette année les 25 ans –, la traite et l’esclavage constituent des thématiques désormais inscrites dans les programmes scolaires. La lecture du dernier roman de Jesmyn Ward, Nous serons tempête, pourra intéresser des professeurs souhaitant instruire les élèves à la littérature et à l’histoire relatives à l’esclavage et les engager dans la lutte contre le racisme.
Ils te marquent, m’a raconté Esther. Ils te marquent au visage avec une fleur de lys, comme ça tout le monde, tous les gens qui te voient, ils savent que tu t’es enfuie et que tu as été rattrapée. Ils te mettent des chaînes aux pieds, ils t’obligent à marcher avec des bracelets en fer qui te rentrent dans la peau. Ils te mettent des colliers, des colliers en métal qui mangent ton cou et qui te font des guirlandes de blessures. Et ça, c’est à condition qu’ils t’abattent pas avec leurs fusils, qu’ils te pendent pas, qu’ils te tranchent pas la gorge parce que tu as eu le culot de te libérer.
Jesmyn Ward, Nous serons tempête, Paris, Belfond, 2025, p. 208.

Annis, une jeune esclave en Louisiane
Avec Nous serons tempête, Jesmyn Ward entraîne les lecteurs et les lectrices à la suite d’une enfant, dans une longue marche forcée vers La Nouvelle-Orléans dans un XIXe siècle pré-guerre de Sécession. La traite interne d’esclaves fait des ravages dans les plantations de riz ou de canne à sucre du Sud des États-Unis.
À peine sortie de l’enfance, Annis voit sa mère adorée lui être arrachée en vue d’être vendue. Emmenée à son tour pour subir le même sort, Annis entame une longue et pénible traversée depuis la Caroline. Dans le tumulte qui la maltraite, dans le sol boueux et marécageux de la Louisiane, elle convoque pour sa survie les esprits de ses ancêtres au travers du ciel impétueux.
La traversée depuis la Caroline est multiple : au fil de la marche forcée à travers les terres et les fleuves, Annis traverse également les expériences du deuil et de la perte, de la souffrance qui la font passer à l’âge adulte. Elle est traversée de doutes et de questions qu’elle adresse à l’esprit qu’elle invoque. Annis choisira de traverser un périlleux marécage pour établir sur l’autre rive, son rêve de liberté radicale. Pour avoir tenté de fuir avec Annis encore petite, Sasha a été châtiée et battue puis finalement vendue.
Annis explore le récit de ses origines et sa destinée : elle est la petite-fille d’Aza, une guerrière, épouse répudiée du roi de Fons vendue comme esclave depuis le Danhomè (ou Dahomey), royaume situé au sud de l’actuel Bénin. Sa mère, Sasha, esclave, élève seule sa fille dans une plantation. Elle a nommé son enfant Arese, dans sa langue, avant que le maître ne le change pour Annis. Elle lui enseigne en secret l’art ancestral de lutter. Le maître a deux filles avec lesquelles Annis ne partage rien, si ce n’est des reflets roux dans les cheveux et qui témoignent qu’elle est née d’un viol.
Dans un climat oppressant et imprévisible où l’arbitraire côtoie l’absurde, les lecteurs et les lectrices suivront les pensées et le parcours d’Annis. Elle est en effet la narratrice de cette double traversée dans l’histoire, la sienne et celle du Nouveau Monde aux pratiques alors redoutables. Le texte dit le désarroi des victimes devant la violence arbitraire qui plane sans cesse. Plane aussi Aza, l’esprit invoqué par Annis dans sa lutte pour sa survie. Annis s’entretient avec Aza, l’esprit du ciel, l’œil du cyclone, et questionne son destin, plongeant dans ses racines et dans les rites ancestraux enseignés par sa mère.
Pour elle et Safi, Phyllis, Mama Aza, Nan et ses enfants, May, Esther et d’autres encore, la menace est partout, omniprésente. Chacun, face à l’oppression, apporte sa douloureuse réponse. Annis a soif d’apprendre et écoute secrètement les enseignements que reçoivent ses sœurs blanches et auxquels elle n’a pas droit. Elles sont instruites à la vie des abeilles besogneuses et solidaires, et à l’Enfer de Dante. Quelle cruelle ironie ! Car, pour Annis, il s’agit bien d’une descente aux enfers.
Le litre original de l’œuvre est Let Us Descend, phrase de Dante, lue par le répétiteur qui instruit les filles du maitre à l’Enfer. « Let us descend now into the blind world, »/Began the Poet, pallid utterly;/ »I will be first, and thou shalt second be. » Dante, L’Inferno, Chant IV, vers 13 à 15.
La personnalité d’Annis est intense et réfléchie. Elle incarne une humanité que ses oppresseurs refusent de voir, nourrie de littérature et de croyances vaudous. Son récit est poétique et tragique. Le rapport qu’elle entretient avec la nature est aussi doux que les esclavagistes sont brutaux. Il y aura à étudier, dans le fond comme dans la forme, les pensées profondes de la jeune fille, sa quête intérieure de liberté ainsi que les portraits qu’elle fait des esclavagistes dont elle ne donne jamais le nom. Les élèves pourront être conduits à chercher dans les champs lexicaux et les reprises anaphoriques la distance installée entre la narratrice et ses maîtres. On les amènera, par exemple, à réfléchir au choix de l’héroïne qui ne connait ni ne reconnait ses bourreaux, ou au parti pris de l’autrice pour renverser les pratiques déshumanisantes de l’époque qui s’appuient sur l’anonymisation des esclaves ? L’effet produit sur les lecteurs mérite de faire l’objet de débats argumentés.
Qui est Jesmyn Ward ?
Jesmyn Ward est une romancière états-unienne, qui exerce également comme professeure d’anglais à l’université privée Tulane à La Nouvelle-Orléans. Née en 1977 à Berkeley en Californie, elle a grandi et vit encore dans le Mississippi, État du Sud des États-Unis où la mémoire de la Confédération reste vivace. Lauréate par deux fois du National Book Awards for Fiction, ses romans sont marqués par les douloureuses expériences du deuil et de la perte. L’autrice est engagée dans l’espoir d’une société états-unienne plus juste et est convaincue que les arts rendent possible un monde meilleur, où chacun et chacune peut s’émanciper. Dans une interview au Guardian, Jesmyn Ward parle ainsi de son héroïne, Annis, face à la privation de liberté :
J’ai compris qu’elle aurait une dimension spirituelle et qu’elle agirait avec le monde surnaturel. Il me fallait simplement trouver le moyen d’accéder à ces autres formes de pouvoir, qui ne sont entravées ni par des chaînes, ni par des cordes, ni par la menace de la violence.
Jesmyn Ward citée par Emma Brokes, « Novelist Jesmyn Ward: ‘Losing my partner almost made me stop writing’ », The Guardian, 21 octobre 2023, [en ligne :] https://www.theguardian.com/books/2023/oct/21/novelist-jesmyn-ward-losing-my-partner-almost-made-me-stop-writing
En version originale, “Later I realised she’d have a spiritual agency, and interact with this supernatural world. I just had to figure out how to access those other agencies that aren’t bound by chains or rope or the threat of violence.”
Nous serons tempête, une entrée pédagogique pour l’étude de l’esclavage en classe
Ce roman pourrait être adressé, en tout ou en partie, à des élèves à partir de la classe de troisième, en continuité avec les programmes d’histoire de quatrième qui permettraient aux élèves de poser le contexte historique du récit de Jesmyn Ward. Les jeunes lecteurs et lectrices expérimenteront ainsi que les connaissances acquises dans les années antérieures permettent d’entrer dans un récit historique et apprendre à en apprécier les qualités littéraires.
La traite négrière et l’esclavage au XVIIIème siècle sont au programme d’histoire de la classe de 4ème.
www.eduscol.education.fr. D’après le BOEN n°31 du 30 juillet 2020, programmes d’histoire au cycle 4. Classe de 4ème, thème 1, page 83. Classe de 3ème, thème 2, page 85.
Nous serons tempête permet de comprendre le processus de déshumanisation, sur des motifs liés à des idées préconçues sur l’autre en rapport à son origine. Le vadémécum sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme préconise des articulations avec le programme de français, ce que permet le récit de Jesmyn Ward.
Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine, Vademecum. Éducation Nationale. Fiche 19, chapitre 2.103.
Le programme de cycle 4 en vigueur depuis la rentrée 2020, qui s’attache à expliciter les contributions de chaque enseignement aux cinq domaines du socle commun de connaissances et de compétences, précise que les connaissances et les méthodes acquises en français concourent à développer « le sens critique, l’ouverture aux autres, le sens des responsabilités individuelles et collectives en mettant en jeu par le débat […] les valeurs fondamentales inscrites dans la République et les diverses déclarations des droits ». Les programmes de lecture et de compréhension de l’écrit insistent sur le travail d’interprétation et d’élaboration d’un jugement argumenté :
www.eduscol.education.fr. D’après le BOEN n°31 du 30 juillet 2020, programmes du cycle 4 volet 2 Contributions essentielles des différents enseignements et champs éducatifs au socle commun. Page 6.
Les élèves découvrent des textes et des documents plus difficiles, où l’implicite, la nature des visées, les références intertextuelles et les contextes culturels doivent être repérés et compris.
www.eduscol.education.fr. D’après le BOEN n°31 du 30 juillet 2020, programmes de français cycle 4. Lecture et compréhension de l’écrit. Page 15.
Les nouveaux programmes de français applicables en 2028 pour la classe de 3ième proposent pour l’enseignement de la littérature une perspective annuelle sur l’engagement humaniste. Voir https://www.education.gouv.fr/les-programmes-du-college-470408
Dans ce récit de survie où les armes des opprimés ne sont pas celles des oppresseurs, dans un monde esclavagiste raciste et déshumanisé, la langue du récit est profonde et poétique. L’étude de l’œuvre en tant que telle est première et, à travers elle, les élèves seront amenés à interroger les rapports de domination qui falsifient les rapports humains, et qui font le terreau du racisme.
Les personnages rencontrés par Annis, le plus souvent des femmes, incarnent des caractères, des personnalités qui se débattent dans la complexité de leur situation : chacun est pris entre désir de liberté, espoir, renoncement et peur pour soi ou ses proches. Quels effets cela produit-il chez les jeunes lecteurs, pourra-t-on leur demander ? Comment l’humanité des esclaves, pourtant précisément cernée par l’autrice, peut-elle échapper aux esclavagistes ?
Accompagnés par leur professeur ou leur professeure de lettres, collégiens et collégiennes pourront en outre être conduits à s’interroger et à débattre à partir de ce roman sur les différents aspects et conséquences de l’esclavage et comprendre les motifs qui le définissent depuis 2001 comme un crime contre l’humanité.
Les élèves seront enfin invités, éventuellement, à aller chercher des compléments dans l’histoire du Dahomey et de ses « amazones » jusqu’à sa colonisation par la France en 1890, et puisque certains mots sont en français dans le texte, dans celle de la Louisiane et, plus largement, des États-Unis d’Amérique.
En donnant une voix à l’humanité incarnée par une adolescente exposée aux maltraitances esclavagistes, le roman de Jesmyn Ward ouvre ainsi un espace de réflexions sur le racisme qui structure l’histoire de la colonisation et de l’esclavage dans l’espace atlantique que des élèves méritent de traverser accompagnés par leur professeur ou professeure.
Pour prolonger la réflexion
Dans la perspective de mettre en relation des œuvres d’art avec le roman de Jesmyn Ward, deux œuvres gagneraient à être étudiées avec les élèves et à donner lieu à des écrits et des débats argumentés.
La première est une peinture de John Constable, peinte à la même période que celle où se déroule le récit, mais ailleurs, en Angleterre. John Constable peint encore et encore des ciels, qu’il place au cœur de la composition de ses tableaux cherchant à en représenter précisément la fugacité et la nature. Dans une lettre à son ami Fisher, le peintre dit ceci de son travail :
Il serait difficile de nommer Paysage un genre dans lequel le ciel n’est pas la clé, ni la mesure de l’échelle ni le principal organe du sentiment.
John Constable, John Constable’s Correspondence : The Fishers, R.B. Beckett HM Stationnery Office, 1968, p. 77.
En version originale, « It will be difficult to name a class of Landscape, in which the sky is not the ‘key note’, the standard of ‘scale’, and the chief ‘Organ of sentiment’ ».
La lecture sensible de l’œuvre mise en perspective avec la citation précédente, pourrait donner lieu à une séance de production d’écrit dans laquelle les élèves seraient invités à justifier un titre qu’ils donneraient au tableau. Dans un deuxième temps, après la lecture du roman, il serait intéressant de mettre en relation le premier écrit avec un second, dans lequel les élèves s’adresseraient à la tempête du tableau en s’appuyant sur la manière dont ils imaginent les paysages traversés par Annis, les ciels auxquels elle s’est adressée. Reprenant leur écrit précédent, les élèves pourraient alors porter un autre regard sur le tableau, au regard du titre de l’œuvre de Ward. Quels sentiments sont suscités par John Constable à travers cette peinture de l’autre côté de la mer ?

Un second rapprochement peut être effectué entre la démarche de l’artiste Ishola Akpo, photographe et plasticien béninois, et celle de Jesmyn Ward. Tous deux ont été conduits, par la rencontre avec l’histoire des reines d’Afrique, à produire une œuvre singulière et contemporaine qui s’inscrit dans un travail de mémoire et de recherche artistique. Tous deux ont consacré un temps long à se documenter avec passion. Le tissage, le fil rouge dont se sert l’un, la ligne de vie de la filiation de Mama Aza à Annis que déroule l’autre résonnent du même écho : les récits du passé nourrissent le présent et les artistes qui les sauvent de l’oubli nous invitent à nous questionner.
Les œuvres d’Ishola Akpo sont visibles sur le site de la Fondation Zinsou, où elles ont été exposées à Ouidah au Bénin, à l’issue d’une résidence de création sous le titre AGBARA Women en 2020.
Pour des raisons de droits, il ne nous est pas possible de reproduire les œuvres d’Ishola Akpo ici (note de la rédaction). Nous renvoyons au site de la Fondation Zinsou : https://www.fondation-zinsou.org/agbarawomen?lightbox=dataItem-k88vvlx0
Le fil est à la fois l’élément fragile mais liant, et l’aiguille l’élément métallique et résistant. Ce fil rouge cousu, qui relie le papier, représente le fil conducteur de l’histoire oubliée ou effacée.
Ishola Akpo, AGBARA Women, Fondation Zinsou, 2020.
À la lumière de cette phrase de l’artiste béninois, les élèves pourraient être conduits à apprécier la manière dont la construction du récit de Jesmyn Ward, la composition et la matérialité des œuvres d’Ishola Akpo agissent sur les lecteurs et regardeurs en mettant en jeu entre fiction et réalité, un récit singulier et la mémoire collective.
« Ce sont, dit-il [Marcel Duchamp], les REGARDEURS qui font les tableaux ». Marcel Duchamp cité par Jean Schuster dans « Marcel Duchamp, vite », Le surréalisme, même, n°2, printemps 1957, [en ligne :] https://www.melusine-surrealisme.fr/site/Le-Surrealisme-meme/le-surrealisme-meme-02#schuster-duchamp
Pour citer cet article
Emmanuelle Mata, « Enseigner l’histoire de l’esclavage à travers la littérature jeunesse : Nous serons tempête de Jesmyn Ward », Revue Alarmer, mis en ligne le 2 septembre 2026, https://revue.alarmer.org/enseigner-lhistoire-de-lesclavage-litterature-jeunesse-nous-serons-tempete-jesmyn-ward/
#africains américains, #dahomey, #enseignement, #esclavage, #etats-unis, #fiction, #littérature, #littérature jeunesse, #pédagogie, #peinture, #photographie, #roman, #xixe siècle