04.06.26 Antisémitisme : Métamorphoses et controverses, un livre de Mark Mazower

Publié au mois de septembre 2025, Antisémitisme : Métamorphoses et controverses est la version française d’un livre paru en anglais, de la plume de Mark Mazower. Il semble « tomber à pic » dans le contexte de poussée des actes et des propos antisémites que connaissent la France et bon nombre de pays occidentaux depuis les attaques terroristes du Hamas en territoire israélien, le 7 octobre 2023.

Mark Mazower, On Antisemitism: A Word in History, Londres, Penguin Books, 2025, 352 p.

Présenté par son auteur, historien britannique exerçant à l’université de Columbia (New York) et ayant travaillé sur les totalitarismes et les idéologies du XXe siècle, comme une réflexion sur le terme « antisémitisme » et sur ses évolutions, cet ouvrage mérite une lecture attentive et critique. Si, pour paraphraser Pierre Nora, « l’histoire est une reconstruction problématique et incomplète de ce qui n’est plus », la démarche adoptée par l’historien dans cet ouvrage, bien que rigoureuse dans la forme (notes, bibliographie) et agréable à lire, assume sa subjectivité. L’ensemble tient, de la sorte, bien davantage de l’essai que du livre de recherche.

Voir Pierre Nora, « Pierre Nora : ‘L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus’ », Le Monde, 2 juin 2025, [en ligne :] https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2025/06/02/pierre-nora-l-histoire-est-la-reconstruction-toujours-problematique-et-incomplete-de-ce-qui-n-est-plus_6610261_3382.html

Structuré en deux parties subdivisées en cinq chapitres, l’ouvrage suit une progression plus ou moins chronologique, couvrant une période comprise des dernières décennies du XIXe siècle aux évènements secouant les universités américaines de l’après 7 octobre 2023.

Mark Mazower, Antisémitisme : Métamorphoses et controverses, Paris, La Découverte, 2025, 378 p., traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry

Antisionisme et antisémitisme·s

Dès les premières lignes de l’introduction, dont le titre « La grande confusion » est explicite, Mark Mazower s’inquiète de l’« incertitude générale sur ce que l’on ne peut dire ou pas dire d’Israël sans être accusé d’antisémitisme ». La question qui en découle est simple : « Comment en sommes-nous arrivés là ? ».

Persuadé qu’il faut étroitement lier l’histoire des faits à celle des idées, l’auteur s’efforce de définir l’antisémitisme en l’inscrivant au cœur de l’histoire politique des États et des sociétés au sein desquels il s’est développé, s’est répandu et a pu évoluer. Désireux de faire la part des choses entre l’antisémitisme originel, fondé sur des préjugés, sur l’hostilité ou la « discrimination visant des personnes juives pour des raisons religieuses, culturelles ou ethniques » (selon le dictionnaire d’Oxford), et le « nouvel antisémitisme » dont les contours ne sont pas clairement définis mais dont l’accusation serait, selon l’auteur, un moyen fort utile pour disqualifier les critiques à l’égard de l’État d’Israël, Mark Mazower réfute, dès les premières pages de l’ouvrage, le lien systématique entre antisionisme et antisémitisme. Il dénonce une forme d’instrumentalisation « opportuniste de la lutte contre l’antisémitisme » dont le but serait de détruire« l’autonomie universitaire, les libertés civiques et la liberté de penser elle-même ». Le contexte particulier dans lequel ont évolué l’université de Columbia et d’autres universités américaines dans les mois qui ont suivi le 7 octobre 2023, dans le sillage de la violente réplique israélienne sur Gaza, inspire tout particulièrement l’auteur et semble justifier l’existence même de son ouvrage.

Dans sa première partie, intitulée « L’Europe à l’ère des antisémitismes », Mark Mazower propose une « histoire » de l’antisémitisme européen selon une logique qui n’est pas sans surprendre. En effet, le premier chapitre commence par évoquer le sionisme et ses origines alors que les questions cruciales de l’antijudaïsme médiéval (chrétien et musulman) sont à peine abordées. Assumant l’idée que les discours antisémites contemporains n’ont rien à voir avec l’antijudaïsme ancestral, réfutant la vision de « l’École de Jérusalem » selon laquelle l’antisémitisme serait éternel, l’auteur ne consacre que bien peu de temps aux origines et aux évolutions des discours hostiles aux Juifs sur le temps long.

Il aborde davantage, au début du deuxième chapitre, les étapes et la géographie de l’émancipation des Juifs européens, ainsi que les réactions hostiles qu’elle suscita dans de nombreux États durant le dernier quart du XIXe siècle. Dans ce même chapitre, de précieux développements évoquant les liens entre l’antisémitisme, l’anticapitalisme et les théories racistes qui fleurissent entre les années 1870 et 1910 sont associés à une réflexion très intéressante sur les pogroms que subissent les Juifs de l’Empire russe à la même époque. L’évocation, fort brève, des Protocoles des Sages de Sion laisse toutefois le lecteur sur sa faim. Il en va de même pour son étude de l’antisémitisme du parti nazi dans l’Allemagne des années 1933 à 1945 ou pour l’évocation de la « Solution finale » (termes dont on aurait apprécié que l’écriture soit accompagnée de guillemets, étant donné qu’il s’agit de la formule utilisée et systématisée par les nazis après la Conférence de Wannsee du 20 janvier 1942), abordées dans le chapitre suivant.

Le chapitre 5, intitulé « Après la catastrophe », traite synthétiquement mais efficacement de la question de la persistance de l’antisémitisme après la Seconde Guerre mondiale. Évoquant à la fois l’importance qu’il revêt encore dans les milieux d’extrême droite et ses liens évidents avec le négationnisme, l’auteur tourne son regard vers l’Est de l’Europe. Évoquant les pogroms (comme celui de Kielce) en Pologne et l’antisémitisme stalinien, Mark Mazower fait la démonstration de la persistance d’un antisémitisme spécifique au monde communiste prosoviétique sur fond d’antisionisme, des persécutions des années 1949-1953 aux grands procès dont sont victimes plusieurs dirigeants juifs d’Europe centrale et orientale (Slansky en Tchécoslovaquie) jusqu’au processus qui a mené au départ des Juifs des démocraties populaires après la guerre des Six Jours (juin 1967).

À ce stade de l’ouvrage, et de manière flagrante à la fin de ce chapitre, l’absence de référence au processus qui a mené à la naissance de l’État d’Israël prive le lecteur de précieux éléments de compréhension. Il faut, en effet, attendre la seconde partie de l’ouvrage pour que cette question soit évoquée.

Israël et l’antisémitisme : instrumentalisation et réalités

Dans cette partie, intitulée « Sur le champ de la bataille des idées », Mark Mazower poursuit sa démarche initiale, à savoir démontrer l’inanité du lien entre antisionisme et antisémitisme et dénoncer l’instrumentalisation par certains (Israël en tête) de l’accusation d’antisémitisme.

Dans le sixième chapitre (« Prélude. Les États-Unis, Israël et le Moyen Orient, entre les années 1940 et les années 1960 »), l’auteur propose un long développement sur les Juifs américains et leur rapport à la mémoire de la Shoah, sur l’antisémitisme et sur sa poussée au sortir de la guerre aux États-Unis (reprenant ainsi une thématique évoquée pour d’autres régions du monde dans sa première partie) et sur son reflux dans les années 1950 et 1960. Après avoir brièvement évoqué les liens entre la communauté juive américaine et Israël, l’auteur aborde la question cruciale des relations entre les populations juives et arabes en Palestine dans l’entre-deux guerres. Réfutant l’accusation d’antisémitisme lorsqu’il s’agit de violences commises contre les Juifs, les expliquant alors majoritairement comme étant le fruit d’un réflexe « anticolonial », l’auteur omet d’ailleurs d’évoquer les violences survenues à Jaffa en 1921 ainsi que les pogroms de 1929. Tout en évoquant brièvement le rapprochement du grand mufti de Jérusalem (Amin al-Husseini) et l’Allemagne nazie ainsi que le pogrom qui survint à Bagdad en 1941 (Farhoud), l’auteur affirme que « l’idée de l’antisémitisme arabe n’était presque jamais invoquée dans les années 1930 pour expliquer l’hostilité des populations autochtones et des voisins du Yichouv [foyer national juif] au projet sioniste ».

En effet, abordant la naissance de l’État hébreu au mois de mai 1948 et de la première guerre israélo-arabe qui en résulta, après avoir évoqué le sort des centaines de milliers d’arabes contraints quitter la Palestine (la « Nakba ») Mark Mazower affirme que « ce n’est qu’à partir de ce moment-là que les théories du complot antisémite de type européen ont commencé à se répandre au Moyen-Orient ». L’auteur évoque alors le succès des Protocoles des sages de Sion dans le monde arabe (sans jamais rendre clairement compte des grandes lignes de ce faux antisémite) puis résume en quelques pages la question du rapport aux Juifs dans le monde musulman sur le temps long. Le prolongement de l’influence des Protocoles dans les prises de position du Hamas, du Djihad islamique et de Rouhollah Khomeiny qui, dès 1970, dans la « Guidance du juriste », affirmait que les Juifs « étaient depuis toujours les ennemis des musulmans et que ce ‘groupe de personnes fourbes et ingénieuses’ ambitionnait de dominer le monde » est évoqué, mais la question cruciale de l’antisémitisme assumé par ces organisations terroristes est rapidement éludée tout comme la portée de ces propos dans les sociétés musulmanes contemporaines.

Mark Mazower souligne alors l’importance de certains changements géopolitiques qui influent sur l’antisémitisme : la conception étatsunienne de l’antisémitisme qui devient « une référence à l’échelle mondiale », la naissance d’Israël et son affirmation en tant qu’État juif et la naissance de la question palestinienne. Dans ce contexte particulier des années 1970, se multiplient les dénonciations du sionisme sous l’impulsion du « Sud » et des démocraties populaires. Leur influence au sein des instances de l’ONU aboutit, en novembre 1975, au vote de la résolution 3379 qui assimile le sionisme au racisme. Sans réfléchir aux conséquences d’une telle résolution sur l’image d’Israël et par extension sur les conséquences d’une telle décision sur l’antisémitisme, l’auteur, dont le récit n’est pas toujours aisé à suivre, choisit de développer plus longuement les questions des rapports entre la communauté juive américaine et Israël puis sur « l’antisémitisme noir » et le racisme juif à l’égard de la communauté afro-américaine.

Dans cette partie de l’ouvrage et plus particulièrement à partir des chapitres 7 (« Un nouvel antisémitisme ? ») et 8 (« L’arme des mots »), l’auteur évoque à plusieurs reprises les enjeux mémoriels. Après être revenu sur les succès mémoriaux sur la Shoah aux États-Unis après celui de Washington (« en 2011 il existait plus d’une douzaine de musées de la Shoah aux États-Unis »), il souligne le lien entre « la mémoire de la Shoah et l’attachement à Israël en tant que marqueur d’identité ethnique au sein de la communauté juive américaine » (p. 214). S’appuyant sur certains éléments tangibles, l’auteur s’emploie à démontrer que les efforts déployés pour lutter contre l’antisémitisme en entretenant la mémoire de la Shoah servirait la cause israélienne. L’activisme pro-israélien aux États-Unis, particulièrement celui de l’American Jewish Committee, expliquerait le vote par le Congrès, en 2004, du Global Anti-Semitism Review Act, qui confiait au département d’État la mission de surveiller la diffusion de l’antisémitisme dans le monde. Le succès de cette démarche étendue, fin 2023 (dans le contexte particulier de la poussée des actes antisémites post-7 octobre que l’auteur semble ignorer) est confirmé par la mise en place de mesures similaires « dans au moins vingt-quatre pays » (on ne précise pas lesquels).

Ce succès serait « souvent le fruit du lobbying d’organisation telles que le Congrès juif mondial » (p. 255). Cette affirmation n’est alors étayée par aucune source ni aucun exemple. Le poids de ces pressions expliquerait, selon l’auteur, le choix de l’ONU de faire, en 2005, du jour anniversaire de la libération d’Auschwitz (le 27 janvier) une journée internationale dédiée aux victimes de la Shoah. Affirmant que le mérite de cette mesure était de mettre « en lumière les méfaits des passions xénophobes » (comme si Auschwitz et la Shoah n’étaient pas d’abord la conséquence de l’antisémitisme), Mark Mazower va jusqu’à affirmer (p. 256) que la naissance de cette journée internationale de commémoration, visiblement « inspirée par le Ministère israélien des Affaires étrangères », serait un bel exemple de « récupération nationaliste ».

Dans le même temps, l’auteur évoque l’essor, en Israël, d’une vision « ethno-nationaliste de l’unité mondiale de tous les Juifs » qui favoriserait le lien « prétendument indissoluble entre le ‘peuple juif’ et ‘l’État juif’ » (loi de 2018) ce qui favoriserait une confusion entre l’antisémitisme et l’antisionisme. Ce raisonnement, qui n’est pas dénué de fondements, pose toutefois la question de l’essentialisation des victimes juives des attentats récents, au nom du lien supposé par les perpétrateurs entre la cible « le Juif » et la cause du passage à l’acte « la souffrance des Palestiniens ». L’absence quasi-totale de réflexion sur les effets et les causes du terrorisme qui a frappé la communauté juive (à l’exception d’une brève occurrence à l’attentat de la rue Copernic qui est immédiatement suivie par une référence aux efforts du Mossad pour collecter ensuite les incidents et les actes antisémites dans le monde) tant dans les années 1970 que plus récemment et plus particulièrement depuis 2023, n’est pas sans poser certaines questions.

L’antisémitisme : accusations, instrumentalisations et imprécisions

Mark Mazower consacre les deux derniers chapitres de son ouvrage (le neuvième, intitulé « La nature même de la chose », et le dixième nommé « Les aveugles et l’éléphant ») à une dénonciation en règle des dérives qui, selon lui, concernent la définition de l’antisémitisme adoptée par l’IHRA (The International Holocaust Remembrance Alliance, soit l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste). Résultat d’un long processus de lobbying (encore…) de certaines institutions juives, cette définition, adoptée en 2016 définit ainsi l’antisémitisme : 

Une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte.

International Holocaust Remembrance Alliance, « La définition opérationnelle de l’antisémitisme », International Holocaust Remembrance Alliance, [en ligne :] https://holocaustremembrance.com/resources/definition-operationnelle-de-antisemitisme

Analysant longuement et avec une certaine pertinence les failles de cette définition mal formulée, Mark Mazower dénonce la confusion qui en découle entre la critique de la politique israélienne et les actes ou propos antisémites : il considère que la définition de l’IHRA serait devenue très utile pour prendre prétexte de l’antisémitisme afin de faire taire la contestation. L’auteur oppose à cette définition de l’IHRA la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme, adoptée en avril 2021 qui permet de définir plus nettement « à partir de quel moment la critique d’Israël devient antisémite » mais dont l’écho est encore modeste.

« On appelle antisémitisme la discrimination, les préjugés, l’hostilité ou la violence envers les juifs, en tant que juifs (ou contre les institutions juives, en tant qu’elles sont juives). », dans la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme, signature collective, [en ligne :] https://www.jerusalemdeclaration.org/wp-content/uploads/JDA-French.pdf

Enseignant dans une université touchée par de nombreuses manifestations propalestiniennes en 2024, l’auteur va jusqu’à considérer que la manière dont ces manifestations ont été réprimées ou interdites est la conséquence d’une lecture bien trop stricte de cette définition, accusée d’être liberticide. Ne semblant pas prendre en considération la violente poussée antisémite qui suivit le massacre terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 (qualifiée de « raid » sans référence au terrorisme d’ailleurs), ni se sentir concerné par l’importance des propos antisémites sur les réseaux sociaux, l’auteur réfute la thèse selon laquelle le « nouvel antisémitisme » serait la preuve du lien originel entre la judéophobie et la culture marxiste, s’inquiétant de la possibilité que cette thèse offre à la droite radicale une plateforme idéale pour promouvoir sa propre révolution culturelle tout en ne disant rien de la question cruciale de l’antisémitisme musulman pourtant mise en exergue par les travaux de Günther Jikeli. Ce dernier, dans un article récemment paru dans la revue Hérodote, se référant à une enquête menée par l’Anti-Defamation League (ADL) en 2014 et 2024, affirmait que les pays ou les territoires « présentant les taux d’antisémitisme les plus élevés », « sur la base de onze questions visant à mesurer l’adhésion à divers stéréotypes négatifs concernant les Juifs », étaient des pays islamiques ou comptant une majorité musulmane dans leur population.

Günther Jikeli « L’antisémitisme chez les Musulmans », Hérodote, 3e trimestre 2025/n°198, « Géopolitique des antisémitismes », pp. 127-145.

Proche de l’essai tout en touchant à l’Histoire, l’ouvrage de Mark Mazower soulève des questions importantes et a le mérite d’alimenter la réflexion dans le contexte complexe que nous connaissons actuellement. Toutefois s’il semble évident qu’il faille maintenir la possibilité de critiquer la politique israélienne, toute politique gouvernementale étant susceptible de rencontrer une opposition, dans le cas où cette critique vise à remettre en cause l’existence de l’État hébreu, l’antisionisme ainsi défini doit être considéré comme une approche discriminatoire qui, même si certains s’en défendent, ouvre la voie à d’éventuels propos antisémites. Or, à l’issue de la lecture de ce livre, si l’on comprend que l’accusation d’antisémitisme peut bel et bien être instrumentalisée par certains, en particulier par le gouvernement israélien lorsqu’il s’agit d’antisionisme, il est regrettable que l’importance du discours antisioniste qui fait de tous les Juifs les responsables et les soutiens de la politique israélienne, et qui dans ce cas peut être qualifié d’antisémite, ne soit pas davantage interrogé.

Pour citer cet article

Alexandre Bande, « Antisémitisme : Métamorphoses et controverses, un livre de Mark Mazower », Revue Alarmer, mis en ligne le 4 juin 2026, https://revue.alarmer.org/antisemitisme-metamorphoses-et-controverses-un-livre-de-mark-mazower/


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