Notre cycle d’entretiens autour de l’extrême droite se poursuit, à propos du cas suisse. Bien que la littérature et les recherches sur l’extrême droite suisse restent moins abondantes que dans les pays voisins, on assiste à un certain renouvellement ces dernières années. Ce regain d’intérêt est utile à la compréhension de la prégnance de ces idées et mouvements, en particulier dans un système politique comme la Suisse qui dispose d’outils de démocratie directe.
Sarah Osman est historienne, assistante-doctorante au sein de l’Université de Genève. Spécialiste de l’histoire politique et culturelle suisse, elle travaille sur la démocratie, les cultures politiques et les mouvements d’extrême droite.
Cet entretien a été réalisé dans le cadre de la convention de subvention Marie Skłodowska-Curie n°101150204 intitulé NEXTRIGHT – New Space fort the Extreme Right. An Alternative History of Western Europe in the Early Phase of The Cold War.
Ces dernières années, les tentatives visant à proposer une vue d’ensemble, globale, de l’extrême droite n’ont pas manqué. Ces analyses ignorent souvent le cas de la Suisse : assiste-t-on à une sous-estimation du phénomène ou bien l’extrême droite suisse joue-t-elle effectivement aujourd’hui un rôle marginal ?
La question appelle deux remarques. Premièrement, la recherche centrée spécifiquement sur l’extrême droite suisse n’est pas très abondante, surtout celle des historiens. Les dernières contributions sont relativement anciennes, et le plus souvent consacrées à certains groupes ou des partis en particulier, sans donner à voir de vue d’ensemble du phénomène. Seules exceptions, l’ouvrage de Damir Skenderovic, The Radical Right in Switzerland. Change & Continuity 1945-2000, portant sur la période post-1945 et l’ouvrage collectif paru en 2026 sur les présences fascistes en Suisse pendant l’entre-deux-guerres. D’autres historiens se sont intéressés aux intellectuels réactionnaires ou conservateurs de droite qui flirtent ou ont flirté, à un moment donné, avec l’extrême droite, ou encore à l’usage de la violence en politique dont l’extrême droite n’est toutefois pas la seule détentrice. L’histoire de la xénophobie, en parallèle de celle de la migration, sert parfois de porte d’entrée à l’étude parcellaire de l’extrême droite. Sans être particulièrement lacunaire, la recherche est bien moins prolifique que celle des pays voisins. Donc, ce sont surtout les sciences politiques qui s’intéressent à ces mouvements et à leurs partisans – en offrant parfois un éclairage d’histoire. L’ouvrage dirigé par Hanspeter Kriesi et Urs Altermatt, L’extrême droite en Suisse. Organisations et radicalisation au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, va dans ce sens. Du côté des historiens, la Suisse a aussi été observée dans des contextes transnationaux et de la diffusion de certains courants d’extrême droite comme le maurrassisme et les nationalismes d’avant 1914, puis ceux de l’ère des masses. On pense aux ouvrages collectifs dirigés par Olivier Dard dans lesquels des chapitres sont dédiés au cas suisse.
JOSEPH Roger, L’Union nationale, 1932-1939 : Un fascisme en Suisse romande, Ed. La Baconnière, 1975 ; WOLF Walter, Faschismus in der Schweiz. Die Geschichte der Frontenbewegungen in der deutschen Schweiz. 1930-1945, Flamberg Verlag,1969 ; Buttikofer Roland, Le Refus de la modernité. La Ligue vaudoise : une extrême droite et la Suisse (1919-1945), Editions Payot, 1996.
SKENDEROVIC Damir, The Radical Right in Switzerland. Continuity and Change 1945-2000, Berghan Books, 2009.
DUBOUX Gabrielle, EGGERT Nadia, LERESCHE Jean-Philippe, VALLOTTON François (dir.), Présences fascistes en Suisse. Autour du doctorat honoris causa de Benito Mussolini (1937), Epistémé, 2026.
JOST Hans-Ulrich, Les avant-gardes réactionnaires La naissance de la nouvelle droite en Suisse 1890-1914, Les Editions d’en Bas, 1992 ; CLAVIEN Alain, Les Helvétistes ; MATTIOLI Aram (dir.), Intellektuelle von rechts. Ideologie und Politik in der Schweiz 1918-1939, Orell Fussli, 1995.
VILLIGER Carole, L’usage de la violence en politique, Antipodes, 2017.
ALTERMATT Urs, KRIESI Hanspeter, L’extrême droite en Suisse. Organisations et radicalisation au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, Éditions Universitaires Fribourg, 1995.
DARD Olivier et GRUNEWALD Michel (dir.), Charles Maurras et l’étranger. L’étranger et Charles Maurras, Peter Lang, 2009 ; DARD, MUSIEDLAK Didier et ANCEAU Éric (dir.) Être nationaliste à l’ère des masses en Europe (1900-1920), Peter Lang, 2017.
Dans un deuxième temps, l’image de la Suisse comme pays de l’humanitaire, de neutralité et de paix doit être nuancée. Elle a surtout fait écran aux facettes plus polémiques en faisant oublier la présence de l’extrême droite sur le sol suisse.
DUBOUX Gabrielle, EGGERT Nadia, LERESCHE Jean-Philippe, VALLOTTON François (dir.), Présences fascistes en Suisse. Autour du doctorat honoris causa de Benito Mussolini (1937), Epistémé, 2026.
En comparaison avec la France, l’Italie, l’Allemagne ou encore l’Autriche, la scène d’extrême droite en Suisse est moins visible, ou du moins peu médiatisée. Le premier parti du pays, l’Union démocratique du centre (UDC) qu’on qualifie de national-populiste ou de populiste de droite, joue avec les frontières de l’extrême droite. Certains de ses élus ont défendu ou défendent encore très ouvertement des thèses antisémites, racistes, négationnistes. On pense à Christophe Blocher, celui qui incarne cette tendance plus radicale au parti et qui a soutenu le régime d’apartheid en Afrique du Sud. D’autres, en revanche, se détachent de ces idées, tout en défendant des points de vue conservateurs. L’ambivalence de ce parti se lit dans son histoire : initialement, il défend les intérêts des paysans et artisans, puis il adopte des positions de plus en conservatrices et réactionnaires. Ces différences se retrouvent toujours selon les sections cantonales : la section zurichoise est beaucoup plus portée sur des considérations xénophobes que la section bernoise, beaucoup plus agrarienne. Ce qui n’empêche évidemment pas que les deux postures se chevauchent.
MAZZOLENI Oscar, Nationalisme et populisme en Suisse. La radicalisation de la nouvelle UDC, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2008.
Toutefois, plusieurs événements ont déclenché la polémique, en Suisse allemande, notamment avec le groupe Junge Tat qui mène des actions coup de poing dans l’espace public. Côté romand aussi, quelques événements de ce type se sont déroulés. Ils restent peu relayés par les médias, mais le sont par les groupes militants antifascistes, les plus actifs dans la surveillance des activités de groupes et individus d’extrême droite.
Essayons néanmoins de retracer, en quelques lignes, l’histoire de l’extrême droite en Suisse. Quelles en ont été les grandes phases, les moments charnières et les acteurs majeurs ?
Cela suppose de remonter à la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Plusieurs mouvements nationalistes adoptent alors des thèses que l’on peut qualifier de thèses d’extrême droite (inégalité des races, antisémitisme, xénophobie, antiparlementarisme…). On pense à des personnages comme Gonzague de Reynold, Robert de Traz (qui abandonne complètement ces théories après la Première Guerre mondiale), ou encore les frères Charles-Albert et Alexandre Cingria, qui participent à la fondation d’un Groupe franco-suisse d’Action française réunissant français expatriés mais aussi sympathisants suisses.
CLAVIEN Alain, Les Helvétistes, Les Éditions d’En Bas, 1993; et CLAVIEN Alain, « L’helvétisme, modalité suisse de la ‘grande vague nationaliste qui submerge l’Europe’ », in DARD Olivier et alii, 2017.
C’est néanmoins après la Première Guerre mondiale, et particulièrement dans les années 1930, que le phénomène prend de l’ampleur. Des craintes d’une révolution bolchévique en Suisse se font entendre au moment de la grève générale de 1918. Nombreux sont ceux qui expriment dès lors le besoin d’ordre et de discipline, le retour à un ordre passé – voire l’établissement d’un ordre nouveau. Des sociétés patriotiques s’attellent donc à la construction d’une doctrine allant dans ce sens. Des revues où l’on expose ses projets politiques font leur apparition. Parmi les plus virulentes, la Nouvelle revue romande voit ses thèses antisémites et politiques reprises par Le Pilori de Georges Oltramare dès 1929.
C’est dans les années 1930 que la polarisation politique atteint son acmé. On parle d’ailleurs de « Printemps des fronts » pour l’année 1933. Le frontisme désigne différentes organisations d’extrême droite, hétérogènes et souvent éphémères, qui se réunissent autour des principes de l’anticommunisme, de l’antiparlementarisme, voire de la défense d’un État autoritaire, de l’antilibéralisme, et du corporatisme. Les fronts émergent dans un contexte de polarisation de la vie politique suisse, de crise économique et d’avènement, dans les pays voisins, des régimes national-socialiste et fasciste, qui financent certains de ces fronts. Les influences linguistiques aidant, la région francophone de la Suisse se tourne davantage vers l’Italie et vers la France, tandis que la Suisse alémanique se tourne vers l’Allemagne, mais des relations s’observent entre les différents groupes suisses. Parmi les plus connus, on peut citer Georges Oltramare qui fonde l’Union nationale à Genève et Rolf Henne à la tête du Front national en Suisse alémanique. Leurs succès politiques restent mitigés, ils remportent quelques sièges dans des conseils municipaux et cantonaux (27 % des voix au Conseil des États schaffhousois), tout en permettant à certains élus de siéger au Conseil national (une des chambres du Parlement). La Suisse accueille aussi, en 1934, la réunion de Montreux visant à mettre sur pied une Internationale fasciste sous le pilotage de l’Italie.
JOSEPH Roger, L’Union nationale, 1932-1939 : Un fascisme en Suisse romande, Ed. La Baconnière, 1975.
WOLF Walter, Faschismus in der Schweiz, op. cit., 1969.
WOLF Walter, « Frontisme », in Dictionnaire historique de la Suisse, version de 2003, remaniée le 01.12.2006 [En ligne https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017405/2006-12-01/]

La fusillade de Genève, le 9 novembre 1932, marque elle aussi une rupture. Elle apparait comme le paroxysme des tensions politiques, entre « patriotes » et socialistes, entre extrême droite et gauche. Elle est à la fois la concrétisation et le témoignage de ces tensions politiques et le moment déclencheur pour des jeunes qui ne se reconnaissent pas dans le programme porté par la gauche et se tournent vers les pensées réactionnaires, puis l’extrême droite. La fusillade est en effet récupérée politiquement de part et d’autre. Ce sont néanmoins les représentants de la gauche qui sont accusés d’avoir fomenté une émeute et qui sont emprisonnés.
Dans un contexte particulièrement tendu à Genève en Suisse, deux partis politiques s’affrontent régulièrement dans les années 1930. D’un côté le Parti socialiste genevois, de l’autre l’Union nationale, groupe d’extrême droite dirigé par Georges Oltramare. Ce dernier organise une réunion visant à la « mise en accusation publique » des dirigeants du Parti socialiste genevois. Ceux-ci appellent à une contre-manifestation, où se réunissent plusieurs milliers de personnes. L’armée est déployée pour faire face aux manifestants. Les jeunes recrues mobilisées paniquent et tirent dans la foule. Bilan : 13 morts et 65 blessés, dont beaucoup de passants.
CLAVIEN Alain, Les Helvétistes, op. cit.
Sur la fusillade : BATOU Jean, Quand l’esprit de Genève s’embrase : au-delà de la fusillade du 9 novembre 1932, Lausanne, Éditions d’en bas, 2012. AUDERSET Patrick, SIDLER Gabriel, 9 novembre 1932. Répression meurtrière d’une manifestation ouvrière à Genève, Comité du 9 novembre 1932 et Collège du travail, 2022 ; HEIMBERG Charles, PREZIOSO Stéphanie, ENCKELL Marianne (dir.), Mourir en manifestant. Répressions en démocratie, Lausanne, Edition d’en Bas & AEHMO, 2007.
L’épisode sert d’épouvantail, à la fois pour l’extrême droite et pour les partis bourgeois, pour discréditer la gauche et lui attribuer un programme de violence et de désordre.

L’un des épisodes peu connus, pourtant révélateur, se déroule en 1935. Plusieurs groupes d’extrême droite, rejoints par une frange des jeunes radicaux, lancent une initiative de révision totale de la Constitution. Le projet n’est pas vraiment clair ni homogène, mais il s’agissait d’abolir le système démocratique alors en vigueur en Suisse. La votation qui s’ensuit donne lieu à un large rejet du projet. Signe de l’attachement des Suisses à leur Constitution, ou d’une méfiance envers ces projets de rénovation complète ? Les deux, peut-être.
KREIS Georg, « Parlamentarismus und Antiparlamentarismus in den Jahren 1933-1945», in Services du Parlement (éd.), Le Parlement – « Autorité suprême de la Confédération ?». Mélanges sur l’Assemblée fédérale à l’occasion du 700e anniversaire de la Confédération, 1991, pp. 301-320
Une autre votation portée par Arthur Fonjallaz, figure de l’extrême droite suisse et proche de Mussolini, vise à l’interdiction des sociétés maçonniques. Le projet est soutenu par les mouvements d’extrême droite, mais pas par les partis politiques. L’initiative est rejetée par la population.
SCHNEIDER Bertrand, « Die Fonjallaz-Initiative », in Revue Suisse d’Histoire, n° 24, 1974, pp. 666-710.
Certains des groupes d’extrême droite sont dissous par le Conseil fédéral, en raison de leur trop grande proximité avec les puissances étrangères. C’est le cas du Mouvement national suisse (MNS). Mais la plupart de ces groupes disparaissent d’eux-mêmes, particulièrement à compter de l’année 1943. Un rapport en trois volumes du Conseil fédéral revient, entre la fin 1945 et le début 1946, sur les « activités antidémocratiques » en Suisse pendant ces années de guerres. Chaque volume est dédié à une menace particulière : le national-socialisme, le fascisme et le communisme.
Rapport du Conseil fédéral à l’Assemblée fédérale concernant l’activité antidémocratique exercée par des Suisses et des étrangers en relation avec la période de guerre de 1939 à 1945. 1ère partie : National-socialisme (28.12.1945) ; 2e : Fascisme (17.05.1946) ; 3e : Communisme (25.07.1946).
En résumé, c’est une véritable galaxie d’organisations plus ou moins importantes, qui fusionnent ou se scindent avant de disparaitre.
On sait pourtant que l’extrême droite a réussi à se relancer en Suisse après 1945…
Dans la reprise de l’extrême droite, Gaston-Armand Amaudruz a joué un rôle central. Et pas seulement dans les premières années suivant la Deuxième Guerre mondiale. L’activité politique d’Amaudruz s’étend en effet sur une très longue période ; il devient l’une des têtes de file de la renaissance des extrêmes droites après 1945 et le reste jusqu’à son décès en 2017. Amaudruz rejoint le Mouvement social européen (MSE), organisation fondée à 1951 à Malmö qui réunit les différents mouvements néofascistes européens. La même année, il fonde avec René Binet et Erwin Vollenweider le Nouvel Ordre européen (NOE) à Zurich, considérant que « la conception européenne [du MSE] ne repose pas assez sur une base raciale ». Leur but est de fonder un « État européen dirigé par une élite […] gardienne de la tradition et de la supériorité culturelle de l’Europe ». Le NOE d’Amaudruz porte sensiblement le même projet, avec toutefois un pan racialiste et antisémite beaucoup plus prononcé.
ALTERMATT Urs, KRIESI Hanspeter, op. cit. p. 116.
LEBOURG Nicolas, Les nazis ont-ils survécu ? Enquête sur les internationales fascistes et les croisés de la race blanche, Seuil, 2019, p. 115. DARD Olivier, « L’internationale noire en Europe après la Seconde Guerre mondiale », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 22/06/20 , consulté le 28/07/2026. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/12363
Idem.
Amaudruz réunit également plusieurs auteurs dès 1946 dans son Courrier du Continent, une revue qui vise au renouvellement culturel de l’extrémisme de droite. On peut y lire des extraits d’écrits de Robert Brasillach (fusillé en 1944), de Maurice Bardèche, et d’autres auteurs exaltant une identité européenne à reconstruire. C’est dans cette revue qu’il écrit ce qui semble être l’un des premiers écrits négationnistes : « Le Procès de Nuremberg ». Il en tire un ouvrage publié en 1949, Ubu Justicier au Premier Procès de Nuremberg.
Le Courrier du Continent, 3, Octobre 1946.
AMAUDRUZ Gaston-Armand, Ubu Justicier au Premier Procès de Nuremberg, Ed. Charles de Joncquières, Les Actes des Apôtres, Paris, 1949. L’ouvrage est réédité en 2008 par les éditions AKRIBEIA.
Le Courrier du Continent devient l’organe de presse du NOE – il est toujours publié aujourd’hui. Plusieurs organisations réémergent au milieu des années 1980, ce qu’on appelle le « petit printemps de fronts » – sans commune mesure, toutefois, avec les années 1930. Ces années voient une montée du racisme avec plusieurs actes violents commis par l’extrême droite, contre les demandeurs d’asile, ou contre les centres qui les accueillent. Les négationnistes sont également beaucoup plus prolixes et présents dans l’espace public et médiatique. Plusieurs affaires secouent la tranquillité helvétique. Du côté des négationnistes, c’est l’affaire Mariette Paschoud en 1986. Cette enseignante défend les thèses d’Henri Roques, dans un article de journal, puis en conférence de presse. Face aux réactions des associations antiracistes et de la société civile, les négationnistes organisent divers événements pour répondre aux critiques qui leur sont adressées. Cette affaire fait écho à une prise de conscience progressive, dans la société suisse, du problème du racisme et de l’antisémitisme et elle a permis d’accélérer les discussions autour de l’adoption d’une norme pénale antiraciste.
ALTERMATT Urs, KRIESI Hanspeter, op. cit.
Henri Roques (1920-2014) était un militant d’extrême droite, engagé au sein de la Phalange française. En 1985, il soutient une thèse à l’Université de Nantes en littérature comparée visant à nier la réalité des chambres à gaz. Sa thèse est annulée en 1986. Voir IGOUNET Valérie, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000.
THOMAS Matthieu, Horizon d’une loi antiraciste, Genève, Labor et Fides, 2025.

Nous devons ensuite parler de l’Union démocratique du Centre (UDC). Si vous posiez la question aujourd’hui, on vous dirait que c’est le parti d’extrême droite suisse, mais cela n’a pas toujours été le cas. Issu du Parti paysans, artisans et bourgeois (PAB), l’UDC apparaît sous ce nom en 1971. Il est éclairant de noter que son nom en allemand signifie littéralement « Parti populaire suisse » (Schweizerische Volkspartei – SVP). Ce changement de nom marque aussi le changement d’orientation du parti. Face au déclin de l’agriculture et aux changement sociétaux, le parti tente d’élargir sa base électorale et de s’ouvrir vers le centre. Toutefois, des dissensions apparaissent en son sein, en particulier entre les sections de Berne et de Zurich. En 1977, Christopher Blocher prend la présidence de la section zurichoise et attire en ses rangs les anciens partisans de James Schwarzenbach du Mouvement républicain. La section zurichoise, sous l’impulsion de son président, adopte des positions tranchées sur les questions de l’asile, de l’insécurité et de la protection de l’identité nationale suisse. C’est au tournant des années 1990 que le parti, au niveau national, adopte une ligne populiste et anti-migration marquée de xénophobie. En effet, en 1996, l’UDC lance une initiative « contre l’immigration clandestine ». Il se positionne également contre l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen (EEE) et plus largement contre tout projet d’ouverture de politique étrangère. Skenderovic résume clairement la position de l’UDC : elle défend « désormais une politique combinant des revendications nationalistes et identitaires dans les questions européennes et migratoires et des positions néolibérales en politique économique et fiscale, assorties d’une rhétorique populiste anti-establishment. » Depuis, l’UDC lance régulièrement des campagnes visant à réduire la « surpopulation étrangère », avec des affiches et des slogans provocateurs. Et, depuis le milieu des années 1990, le parti rencontre des succès électoraux de plus en plus importants, jusqu’à en faire le premier parti de Suisse en termes de sièges à l’Assemblée fédérale et d’électeurs.
James Schwarzenbach est l’homme qui lance une initiative anti-immigration et xénophobe qui failli aboutir en 1970.
SKENDEROVIC Damir, « UDC », in Dictionnaire historique de la Suisse, version de 2011, remanié le 20.03.2017 [En ligne : https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017389/2017-03-20/].
Dans une perspective globale (et transnationale) de l’histoire de l’extrême droite,la Suisse semble finalement ne pas avoir été un simple importateur d’idées de droite venues de l’étranger, mais une sorte d’incubateur et de lieu d’accueil pour de nombreux fascistes, voire un accélérateur de ces idées. Confirmez-vous cette vision ?
C’est une question pertinente à laquelle il est délicat d’apporter une réponse claire car, à ma connaissance, la recherche ne s’est jamais spécifiquement penchée sur cet aspect. On sait que, pendant l’entre-deux-guerres, les principaux groupes d’obédience fasciste avaient des liens avec les régimes voisins.
Mais c’est certainement dans la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans l’après-guerre qu’il faut aller creuser. Les éditions du Cheval ailé sont centrales dans la diffusion et production d’ouvrage fascistes. Fondées par Constant Bourquin, ces éditions ouvrent leurs portes à des auteurs proches de Vichy notamment, puis à d’autres écrivains proches de l’extrême droite devenus personae non gratae.
CLAVIEN Alain, GULLOTTI Hervé et MARTI Pierre, La Province n’est plus la Province : Les relations culturelles franco-suisses à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale (1935-1950), Antipodes, 2003. ; MARTINI Andrea, « Au Prisme de l’Edition. Le rôle de la Suisse romande dans la réactivation des idées d’extrême droite en Europe après 1945 », in Présences fascistes, op. cit., pp. 343-360.
Il nous faut à nouveau insister sur le rôle de Gaston-Armand Amaudruz qui inaugure dès 1946 la tradition négationniste, aux côtés de Maurice Bardèche. En outre, Amaudruz fonde le Courrier du Continent qui offre un espace aux intellectuels d’extrême droite, mais aussi le Nouvel Ordre Européen, et apparait donc comme l’un des architectes de la renaissance de l’extrême droite post-1945.
SKENDEROVIC Damir, « Gaston-Armand Amaudruz », in DARD Olivier, Doctrinaires, vulgarisateurs et passeurs des droites radicales au XXe siècle (Europe-Amériques), Peter-Lang, 2011.
Plusieurs éléments permettraient d’expliquer cette situation d’après-guerre. La plus évidente vient du statut de neutralité de la Suisse. Restée en retrait des conflits et n’ayant pas connu de changement de régime, elle n’a donc pas vécu les traumatismes du régime totalitaire ni, par conséquent, les procès et l’épuration. Cela explique que certains collaborateurs s’y soient réfugiés. On imagine alors simplement que leur présence et leur éventuelle réunion puissent constituer un terreau particulièrement fertile à une recomposition des idéaux fascistes.
On pourrait encore avancer l’argument du manque de législation sur la question. En effet, en ce qui concerne les propos antisémites, racistes ou négationnistes, ils ne sont punis que s’ils sont tenus en public et seulement depuis 1995. De même pour les rassemblements de groupes : s’ils se tiennent dans un cadre privé, il n’est pas possible de les interdire.
Ensuite, la lutte contre l’immigration apparait comme vecteur de rassemblement de l’extrême droite helvétique plus tôt que dans le reste de l’Europe. Bien que n’étant pas uniquement l’apanage des partis d’extrême droite, les préoccupations anti-immigration sont fortement présentes dans l’agenda politique suisse depuis les années 1960 et les arguments les plus provocants viennent des groupes et partis situés très à droite de l’échiquier politique. La démocratie directe y fut pour beaucoup. Avec le droit d’initiative populaire, ces groupes ont pu imposer de nombreuses votations sur l’Überfremdung (surpopulation étrangère) en Suisse ; avec le droit de référendum, ils ont pu contester les décisions prises par les autorités sur la facilitation de la naturalisation par exemple.
SKENDEROVIC Damir et LÜTHI Barbara, Switzerland and Migration, Palgrave, 2018 ; SKENDEROVIC Damir, « Rechtspopulismus in Westeuropa nach 1945: Die Schweiz als Vorläufer und Vorbild », Revue transatlantique d’études suisses, no 4, 2014, pp. 43-59.
Le concept d’Überfremdung est employée dès le début du XXe siècle en politique, bien que l’argument xénophobe le précède depuis longtemps. L’expression rentre dans le langage officiel au moment de la Première Guerre mondiale. Dans les années 1930, les arguments contre la « surpopulation étrangère » rencontrent un certain succès, notamment face à l’afflux de réfugiés. Puis dès les années 1960, de nombreuses votations visant à restreindre la population étrangère sont soumises au peuple. Entre 1993 et 2010, on ne compte pas moins de dix-huit votations sur ces thèmes.

La place financière et les milieux économiques suisses ont également eu leur importance. Nous avons mentionné les conclusions du rapport Bergier qui souligne l’existence de liens économiques entre la Suisse et l’Allemagne nazie. Encore très récemment, une enquête a soulevé la présence de comptes bancaires nazis dans une banque suisse. Les liens économiques entre la Suisse et les puissances de l’Axe sont déjà connus au sortir de la guerre. En témoignent les accords de Washington signés en 1946 entre la Suisse et les Alliés. Liens économiques ne riment pas forcément avec adhésion idéologique, mais cette inertie ne va pas dans le sens d’une vigilance particulière à l’endroit des organisations ou régimes d’extrême droite (ou sympathisants).
Jérémie Favre et Vaérie Hauert, « ‘En 1945, les Etats-Unis avaient une meilleure connaissance de l’économie suisse que le Conseil fédéral’ », Radio Télévision Suisse, 5 février 2026, [en ligne :] https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/en-1945-les-etats-unis-avaient-une-meilleure-connaissance-de-l-economie-suisse-que-le-conseil-federal-29141032.html
Sur le sujet : PERRENOUD Marc, Banquiers et diplomates suisses (1938-1946), Antipodes, 2011.
La sous-estimation – au moins partielle – de l’extrême droite en Suisse tient-elle en partie à la difficulté qu’a la société elle-même à affronter son propre passé ? Une narration accommodante qui a conduit les Suisses à se considérer, depuis toujours, comme immunisés contre le fascisme (et contre l’extrême droite dans son ensemble) aurait-elle prévalu ?
Oui, certainement. En fait, après la Seconde Guerre mondiale, un rapport en trois volumes du Conseil fédéral, déjà évoqué, revient sur les « activités antidémocratiques » qui se déroulèrent en Suisse des années 1930 à 1945, mais il faut attendre le rapport Ludwig (1957), le rapport Bonjour (1970), et puis, surtout, le rapport Bergier (1995-2002) pour que la politique de la Suisse soit comprise et révélée. Cependant, la Commission d’enquête indépendante (CIE) d’experts Suisse – Seconde Guerre mondiale, qu’on appelle Commission Bergier du nom de son président, a provoqué nombres de réactions vives et émotionnelles. Pour les comprendre, il est important de retourner un peu en arrière. En 1995, le Congrès juif mondial (CJM) dénonce l’existence de « fonds en déshérence », c’est-à-dire la présence d’avoirs sur des comptes qui n’ont été restitués ni aux survivants du génocide, ni à leurs héritiers. Sous pression du CJM et des États-Unis, le Conseil fédéral s’empare de l’affaire. Une Commission indépendante d’experts (CIE) est donc constituée. Comme une sorte de « retour de mémoire », le rapport Bergier et l’affaire des fonds en déshérence rappellent une histoire que la Suisse neutre et humanitaire avait longtemps laissée de côté.
ECKMANN Monique et HEIMBERG Charles, Mémoire et pédagogie. Autour de la transmission de la destruction des Juifs d’Europe, Genève, IES édition, 2011, p. 14.
Voir à ce sujet : Commission Indépendante d’Experts Suisse – Seconde Guerre Mondiale, La Suisse, le national-socialisme et la Seconde Guerre mondiale. Rapport final, Zürich, Pendo, 2002 et Report of the Independent Committee of Eminent Persons (ICEP) Rapport sur les comptes dormants des victimes des persécutions nazies dans les banques suisses, Berne, Stampfli, 1999.
Les conclusions brossent un portrait peu reluisant de l’attitude de la Suisse vis-à-vis des réfugiés juifs et soulignent les collaborations économiques avec l’Allemagne nazie, ce qui suscite de vives répliques. C’est en effet la cristallisation de deux visions de la Suisse qui s’affrontent : un regard critique et un regard idéalisé. Des groupes se constituent, certains présentent des « contre-rapports », mais tous accusent la CIE de « [manquer] de sensibilité et de compréhension pour le combat existentiel d’un petit peuple et pour ses angoisses – craintes pour son existence physique, pour ses idéaux démocratiques, pour toute sa philosophie de la vie ».
BOSCHETTI Pietro, La Suisse et les Nazis, Le rapport Bergier pour tous, Genève, Zoé, 2010. Cet ouvrage propose un résumé du rapport de la CIE long de plusieurs milliers de pages.
Cité par HEIMBERG Charles, « Commission d’experts et « Histoire vécue » : une forme helvétique d’instrumentalisation des témoins », Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, 90, 2016, p. 59.
Concernant spécifiquement la présence d’idéologues fascistes et d’extrême droite sur leur sol, les autorités helvétiques restent peu proactives. Après la rédaction des trois rapports susmentionnés, leur attention fut davantage portée sur l’extrême gauche et le communisme. Le contexte de la guerre froide l’explique en grande partie.
Ces remarques ne sauraient conduire à renverser la vision idéalisée de la Suisse pour y voir un repaire de fascistes. L’image d’un paradis alpestre dénué de toute violence et radicalité politiques est évidemment fausse, mais on ne peut pas tomber dans un discours diabolisant non plus. Car il est vrai que les groupes fascistes ou d’extrême droite présents pendant l’entre-deux-guerres n’ont pas eu d’impact aussi considérable sur un plan politique qu’en France, en Italie ou en Allemagne. Toutefois, dans les échanges et comme terrain de discussion, la Suisse joue certainement un rôle important : neutralité, libéralisme économique, manque de législation.
Quelle place occupent l’antisémitisme et le racisme au sein de l’extrême droite suisse ?
Ils tiennent une place centrale.
Il faut revenir brièvement sur l’histoire des Juifs en Suisse. La Suisse leur donne tardivement des droits. La Constitution fédérale de 1848 leur refuse explicitement la liberté de culte et d’établissement. Ce n’est qu’en 1866 que la liberté d’établissement leur est accordée et en 1874 pour celle de culte. Il faut d’ailleurs souligner que la première initiative populaire en 1893, sous couvert de protection animale, dissimulait un objectif antisémite en interdisant l’abattage rituel.
MATTIOLI Aram (dir.), Antisemitismus in der Schweiz 1848-1960, Orell Füsli, 1998.
Avec le mouvement du Heimatschutz (littéralement « protection de la patrie », tant en termes de nature que de culture et traditions), les idées xénophobes trouvent une justification nouvelle : la protection des traditions, des paysages et de l’esprit suisse. On y retrouve les helvétistes qui développent l’idée d’une menace étrangère, qui s’incarne dans l’immigration, le tourisme et l’emprise économique étrangère – détériorant le paysage et l’identité. Le « problème des étrangers » et celui de la « surpopulation étrangère » deviennent centraux dès les années 1908-1910.
Apparu à la fin du XIXe siècle, le Heimatschutz est un mouvement de réaction face à l’industrialisation et urbanisation croissantes. Les adhérents déplorent la destruction du paysage, la perte des valeurs traditionnelles. Toutefois, le Heimatschutz ne revêt pas, en soi, de valeurs politiques, Voir : Bachmann Stefan, « Heimatschutz », Dictionnaire historique de la Suisse, version de 2004, remanié le 18.04.2012. [En ligne : https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016450/2012-04-18/]
CLAVIEN, Les Helvétistes, op. cit.
Les Juifs sont donc désignés comme des « envahisseurs », corrupteurs de mœurs et de la culture chrétienne. À nouveau, ici l’extrême droite est loin d’être la seule à mobiliser ce discours.
Dans les années 1930, c’est l’un des leitmotivs les plus importants des groupes d’extrême droite ; on reprend aisément les thèses antisémites portées par le régime nazi. Georges Oltramare dans son Pilori développe une rhétorique particulièrement virulente à l’égard des Juifs, à l’instar de nombreuses personnalités politiques de son camp. L’affaire des « Tampons J » témoigne là-aussi d’une certaine complaisance d’État vis-à-vis de l’antisémitisme et d’une porosité entre climat antisémite et politique migratoire restrictive. Alors que le flux de réfugiés vers la Suisse augmente, notamment après l’Anschluss, les autorités fédérales concluent en 1938 un accord avec l’Allemagne décidant de l’apposition d’un « J » sur les passeports des citoyens juifs du Reich. Les autorités suisses peuvent ainsi identifier et refouler plus facilement les Juifs, dont elle souhaitait réduire la présence sur son territoire. La politique migratoire extrêmement restrictive de la Suisse ne se limitait pas uniquement aux Juifs, bien que la prégnance de l’antisémitisme explique une sévérité plus marquée à leur encontre.
Voir KERNEN Jean-Marc, « L’origine du tampon « j » : une histoire des neutres », in Revue suisse d’histoire, 50, 2000, pp. 45-73.
BOURGEOIS Daniel, « La porte se ferme : la Suisse et le problème de l’immigration juive en 1938 », in Relations internationales, 54, 1988, pp. 181-204. L’ouvrage de FIVAZ-SILBERMANN Ruth, La fuite en Suisse. Les juifs à la frontière franco-suisse durant les années de la ‘Solution finale’, Paris, Calmann-Lévy, 2020 éclaire aussi l’attitude des autorités vis-à-vis des réfugiés juifs.

L’antisémitisme ne disparait pas après 1945, même s’il est beaucoup moins toléré socialement. C’est par le prisme du négationnisme, notamment, que les discours antisémites subsistent et se diffusent. L’antisémitisme reste un élément central dans la pensée des groupes d’extrême droite, bien qu’il change de forme après 1945 – on parle parfois d’antisémitisme « post-Holocauste ». Néanmoins, c’est à l’extrême droite qu’on retrouve les persistances d’un antisémitisme « idéologique » – en opposition avec les préjugés, stéréotypes plus communs et toujours répandus après la guerre.
Damir Skenderovic, The radical right… op.cit., pp. 21-22. Späti Christina, « Kontinuität und Wandel des Antisemitismus und dessen Beurteilung in der Schweiz nach 1945», Revue Suisse d’Histoire, 55, 2005 ; – Antisemitismus: (k)ein Thema, in: Brigitta Gerber, Damir Skenderovic (Hg.), Wider die Ausgrenzung – für eine offene Schweiz. Beiträge aus historischer, sozial- und rechtswissenschaftlicher Sicht, Akteure, Zürich 2011, pp. 39-71.
On peut certainement distinguer deux générations de l’extrême droite : l’ancienne, ouvertement antisémite, et une nouvelle, qui se montre moins ouvertement antisémite et déplace sa cible en priorité sur l’islam et l’immigration. Cette évolution ne signifie pas pour autant la disparition de l’ancienne idéologie.
Le groupe Junge Tat en offre un exemple. Né de la fusion de groupes néonazis dont l’Eisenjugend, il se présente comme identitaire. Si le groupe axe ses discours principalement autour de la culture physique et de la défense des traditions, il organise aussi des actions chocs. La Junge Tat met en scène, par exemple, des égorgements par des hommes habillés en djellaba, ou des scènes de prière musulmane, afin de montrer « ce qui attend les gens, si nous laissons faire l’immigration ». Des attaques ont aussi été menées à l’encontre de la communauté LGBTQ+. Plusieurs enquêtes journalistiques montrent que certains membres tiennent des propos racistes et antisémites et que le groupe entretient des liens étroits avec les milieux néonazis. Même si à notre connaissance, aucune action visant spécifiquement la communauté juive n’a été documentée, la nouvelle façade ne signifie pas la disparition de l’ancienne idéologie.
« Le groupuscule d’extrême droite Junge Tat jugé à Zurich pour discrimination et incitation à la haine », https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/junge-tat-le-groupuscule-d-extreme-droite-juge-a-zurich-29347728.html ; « Die ‘Junge Tat’ – Zwischen Rassismus und Meinungsfreiheit », SRF, 2025 (En ligne : https://www.srf.ch/play/tv/-/video/-?urn=urn:srf:video:0bab19d5-358a-4bca-974b-a4847ec6f92a)
Vogel Thomas, « Junge Neonazis auf dem Vormasch », SRF [En ligne :] https://www.srf.ch/news/schweiz/rechtsradikalismus-junge-neonazis-auf-dem-vormarsch ; NIEDERHÄUSER Sven, SCHÖNI Baisl, « Unter Rechtsextremen: Wie sich Neonazis, Querdenker und junge SVPler vernetzen », Correctiv [En ligne :] https://correctiv.org/aktuelles/neue-rechte/2025/01/31/unter-rechtsextremen-wie-sich-neonazis-querdenker-und-junge-svpler-vernetzen-junge-tat-afd-svp-kloten/
L’organisation a un site internet sur lequel elle met en avant ses actions, mises en scène, filmées et diffusées.
L’UDC, de son côté, adopte publiquement des postures opposées à l’antisémitisme et désigne l’immigration comme responsable de la survivance de ce dernier. Plusieurs affaires ont néanmoins mis en cause plusieurs élus pour des liens avec des personnalités et groupes d’extrême droite, dont la Junge Tat, ou des personnalités comme Alain Soral. L’UDC a également suscité la polémique en 2025 à la suite d’une publication sur les réseaux sociaux d’une affiche, générée par l’IA, qui reprenait plusieurs stéréotypes antisémites : un homme avec un nez long et crochu, moqueur, avec les poches qui débordent de billets incarnait une Union Européenne méprisant la Suisse.
Communiqué de presse de l’UDC de juin 2025 : https://www.udc.ch/actualites/journal-du-parti/2025-2/franc-parler-juin-2025/antisemitisme-une-menace-croissante-en-suisse/
Une rencontre a eu lieu entre la responsable de la stratégie de la Jeunesse de l’UDC, Martin Sellner, personnalité autrichienne d’extrême droite, et membres du Junge Tat pour la préparation de campagne de communication. Voir “Les liens entre les jeunes UDC et le groupes d’extrême droite”, RTS ; (En ligne : https://www.rts.ch/play/tv/-/video/-?urn=urn:rts:video:14851034)
Lien vers l’affiche : https://www.letemps.ch/suisse/une-caricature-de-l-udc-jugee-antisemite-seme-le-trouble?srsltid=AfmBOoqlSN2vQXTSdO9rVjJzqdlB2C64VoPrR5hM7yE_i7rTlM8Wuam9

De l’autre côté, les représentants de l’ancienne génération qui a côtoyé Amaudruz, comme René-Louis Berclaz, continuent d’employer des rhétoriques clairement antisémites, en particulier en diffusant des thèses négationnistes. Berclaz, par exemple, s’illustre par l’organisation de conférences négationnistes. Il a aussi fondé les Éditions de Cassandra, pour publier ou rééditer des textes antisémites.
Figure de l’extrême droite et du négationnisme suisse, il semble être l’actuel éditeur du Courrier du Continent.
Il est certainement simpliste de réduire ce changement de paradigme à un déplacement de « cible » de l’extrême droite, mais il semble toutefois que l’islam, assimilé aux populations perçues comme « arabes », soit devenu l’ennemi désigné de l’extrême droite. Ce qui n’empêche pas l’accumulation des différentes haines. Toutefois, pour les partis nationaux-populistes comme l’UDC, c’est définitivement l’islam, importé par l’immigration, qui est désigné comme l’ennemi à abattre. En témoignent les initiatives portées, comme celle pour l’interdiction des minarets et celle dite « antiburqa ». Cette dernière vise à l’interdiction de se dissimuler le visage, ce qui pourrait s’appliquer à d’autres contextes que celui du port de la burqa. Néanmoins, les affiches de campagne titrent « Stopper l’islamisme radical ! » avec une femme, dont on ne voit que les yeux menaçants. D’autres variantes de l’affiche mettent en scène un homme masqué, lançant un cocktail molotov – on imagine ici que les cibles sont très certainement les militants antifascistes. L’initiative a été acceptée en votation en 2021.
Lien vers image : https://tse3.mm.bing.net/th/id/OIP.2PSpRX3UlOi8PTCI74kluAHaE7?pid=ImgDet&w=202&h=134&c=7&dpr=1,5&o=7&rm=3
La question de l’Überfremdung (surpopulation étrangère) est objet récurent des votations depuis les années 1960. Le peuple suisse est régulièrement appelé à voter sur des propositions visant à diminuer le nombre d’étrangers en Suisse, de diverses façons. L’une des affiches les plus connues, reprise par de nombreux partis d’extrême droite européenne, représente un mouton blanc chassant un mouton noir de la Suisse. L’objet visait à faciliter le renvoi des « criminels étrangers ».
Lien vers l’image : Union démocratique du centre (UDC).
Comment l’État suisse a-t-il réagi face à ce phénomène ?
Le phénomène est resté sous-estimé jusqu’au milieu des années 1980, et il l’est encore dans une certaine mesure. Cette décennie a vu une recrudescence des actes racistes et violents commis par des membres d’organisations d’extrême droite, souvent à l’encontre des centres pour demandeurs d’asile, incendiés ou attaqués. Avant cela, la violence de ces groupes était perçue comme restreinte et ponctuelle.
La question de la pénalisation du racisme et des discriminations apparaît dès le milieu des années 1960, principalement pour permettre à la Suisse d’intégrer la communauté internationale en signant la convention des Nations unies sur l’élimination des discriminations raciales. Le projet est mis de côté, jusqu’à ce qu’il apparaisse nécessaire pour répondre à cette montée du racisme. Bien que cette loi ne vise pas explicitement les mouvements d’extrême droite, c’est dans un contexte de résurgence des violences racistes commises par l’extrême droite que le projet de loi revient au-devant de la scène médiatique et politique. Le projet de loi est accepté par le Parlement en 1993, mais des comités référendaires contestent cette décision en récoltant 50 000 signatures. C’est à nouveau, ici, un outil de la démocratie directe qui est mobilisé pour permettre d’imposer les contestations de l’extrême droite. Le peuple doit donc se prononcer en 1994 sur l’adoption ou le rejet de cette loi antiraciste. La campagne des référendaires et des opposants à cette norme pénale antiraciste constitue « le plus grand événement mobilisateur pour la droite de la droite ». En effet, plusieurs partis ou groupes se réunissent pour combattre cette loi qu’ils considèrent soit comme un affront à la liberté d’expression, soit comme une « idéologie catastrophique prônant le mélange des peuples » comme résultat d’une « vision chimérique monoraciale de la population mondiale défendue par les milieux progressistes ». La loi est finalement acceptée en votation, à 54,6 % des voix. À compter du 1er janvier 1995, les propos racistes, antisémites et négationnistes sont punissables.
Matthieu Thomas y a très récemment dédié un ouvrage, recensé par la Revue Alarmer. THOMAS Matthieu, Horizon d’une loi antiraciste, Genève, Labor et Fides, 2025.
Skenderovic Damir, « L’entente de marge de la droite. Une alliance contre la norme pénale antiraciste au nom de la liberté d’expression », Tangram, 43, 2019, p. 33.
Cité par Skenderovic, op. cit., 2019, p. 32.

Toutefois, le Comité pour l’élimination des discriminations raciales (CERD) dans ses observations sur la Suisse, se dit régulièrement préoccupé par la situation en Suisse et par l’application de la Convention. En 1998, tout en félicitant la Suisse d’avoir adopté cette loi, le CERD attire l’attention sur l’absence de législation contre les discriminations raciales, sur les politiques d’immigration « discriminatoires et dégradantes » et plus globalement sur les cas de xénophobie, d’antisémitisme, de discriminations raciales et de propagation de ces idées. Les mêmes critiques sont formulées en 2002, même si la Constitution fédérale est modifiée en 2000 pour que l’article 8 sur le principe d’égalité y soit intégré. Les conclusions du CERD en 2014 sont encore plus sévères. En pointant le manque d’une « définition claire et complète de la discrimination raciale directe et indirecte », le Comité se dit préoccupé par le fait « que la Convention ne soit pas mise en œuvre de jure ». Le CERD a également soulevé le point suivant :
Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, Examens des rapports présentés par les états parties conformément à l’article 9 de la convention. Conclusions du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale. Suisse., Nations Unies, 1998.
Constitution fédérale suisse, version du 01.01.2000.
Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, Examens des rapports présentés par les états parties conformément à l’article 9 de la convention. Conclusions du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale. Suisse., Nations Unies, 2002.
Ibid. p. 2.
L’interprétation restrictive que les autorités judiciaires font de l’article 261bis du Code pénal, [en] notant que les juges classent fréquemment des affaires concernant des propos ou des actes discriminatoires dirigés contre des personnes de certaines régions ou origines ethniques, au motif qu’ils ne visaient pas une nationalité ou une origine ethnique particulière.
Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, Observations finales concernant les septième à neuvième rapports périodiques de la Suisse soumis en un seul document, Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, 2014.
D’autres dispositions légales sont prévues pour endiguer le phénomène. La loi sur la sûreté intérieure prévoit des « mesures préventives pour détecter […] les dangers liés à l’extrémisme violent et à la violence lors de manifestations sportives ». Certains groupes sont dissous en raison de leurs statuts et buts « illicites ou contraires aux mœurs », ou alors s’il s’agit d’une organisation criminelle.
Loi fédérale instituant des mesures visant au maintien de la sureté intérieure (LMSI), art. 2.
Art. 78, Code civil suisse.
Art. 260, Code pénal suisse.
En 2024, le canton de Genève a adopté une loi interdisant les symboles de haine dans l’espace public. Sont principalement visés les symboles, gestes et images faisant appel à l’idéologie nazie. Cela vise à combler les lacunes de la norme pénale antiraciste. La loi n’est pas encore entrée en vigueur. Au-delà de l’aspect répressif, d’autres initiatives visent à endiguer le phénomène. Des rapports sont commandés à des scientifiques, afin de permettre de comprendre l’histoire et l’ancrage idéologiques de ces mouvements et d’explorer des stratégies pour les contrer. On compte l’ouvrage de Hanspeter Kriesi et Urs Altermatt commandé par le Conseiller fédéral Arnold Koller en 1994, ou encore treize projets de recherche sur l’extrême droite encouragés dans le cadre de programme national de recherche.
Communiqué de presse du Département des Institutions et du Numérique du Canton de Genève, 21.01.2026. En ligne : Interdiction pénale de l’usage public des symboles de haine et de l’idéologie nazie à Genève | ge.ch
PNR 40+ « Extrémismes de droite – causes et contre-mesures », 2001-2008.
La réponse à l’extrême droite en Suisse ne semble pouvoir se limiter à l’arsenal juridique. La norme pénale antiraciste, acceptée en 1994, ou la récente loi genevoise sur les symboles de haine sont utiles, mais leurs limites sont régulièrement relevées. Surtout, l’extrême droite suisse ne se situe pas seulement en marge du système : elle a su se saisir des outils de la démocratie directe pour imposer ses thèmes, de l’Überfremdung à l’islam, jusque dans les débats qui traversent le premier parti du pays. La question n’est donc pas seulement de savoir comment contenir des groupes comme Junge Tat, mais comment les partis, les médias et les chercheurs se positionnent face à des idées qui circulent bien au-delà d’eux. Cela suppose de tenir une ligne de crête : ni sous-estimer la profondeur historique de l’extrême droite en Suisse, en se réfugiant derrière le mythe humanitaire, neutre et pacifique, ni céder à une diabolisation qui ferait du pays un repère de fascistes. C’est dans cette démarche sourcée et nuancée que doit s’inscrire le travail des historiennes et historiens.
Pour citer cet article
Andrea Martini, « Extrême droite et démocratie #3 – La Suisse, un foyer sous-estimé de l’extrême droite ? Entretien avec Sarah Osman », Revue Alarmer, mis en ligne le 3 novembre 2026, https://revue.alarmer.org/extreme-droite-et-democratie-3-la-suisse-un-foyer-sous-estime-de-lextreme-droite-entretien-avec-sarah-osman
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