En France, et de manière générale dans les pays occidentaux d’immigration, la question du racisme visant les personnes d’ascendance asiatique est moins visible que celle visant d’autres groupes assignés à une « race ». Selon la formule de la sociologue Ya-Han Chuang, le racisme anti-Asiatiques navigue « entre oubli et mépris ». « Oubli », parce que l’on omet souvent de rappeler que l’histoire de ce racisme, comme pour beaucoup d’autres minorités, trouve ses sources dans l’histoire de la colonisation et de la domination des pays d’Asie par les Occidentaux ; « mépris », parce que ce racisme est souvent considéré comme moins grave ou moins répandu que celui visant d’autres groupes. Les attitudes négatives et nocives à l’égard de ce groupe sont très largement invisibles, comme le rappelle la journaliste Linh-Lan Dao dans son livre Vous, les Asiates :
Ya-Han Chuang, « Le racisme anti-Asiatiques, entre oubli et mépris », dans Omar Slaouti et Olivier Le Cour Grandmaison (dir.), Racismes de France, Paris, La Découverte, 2020, pp. 199-214.
En vacances, je discute autour d’un verre avec N., une collègue. Je lui explique que je suis en train d’écrire un livre sur le racisme anti-asiatique. Elle me dévisage, bouche bée, le regard hébété : « Ah bon ? Il y a du racisme envers les Asiatiques ? Mais je croyais qu’avec le succès de la Corée… » Elle s’interrompt. Je lui rappelle qu’en France les personnes perçues comme asiatiques ont tout de même été tabassées pendant le Covid. Ce bref échange reflète une profonde méconnaissance des communautés asiatiques et des discriminations qui les touchent. Nous sommes invisibles.
Linh-Lan Dao, Vous les Asiates. Enquête sur le racisme anti-asiatique en France, Paris, Denoël, 2025, p. 21.
On considère souvent que les minorités asiatiques dans les pays occidentaux bénéficient de représentations plutôt positives qui les protégeraient du racisme et, par là, des discriminations et des violences. Elles se voient en général attribuer le statut de minorité modèle ou exemplaire, celle qui ne pose pas de problème, qui s’intègre bien, qui travaille dur et qui prospère grâce à son ingéniosité et à son autonomie. Dans cette notice, nous allons essentiellement parler du cas français, mais en introduisant quelques données et références nord-américaines où les débats et la recherche sont plus développés. Par ailleurs, du fait de l’histoire de l’immigration asiatique en France, nous parlerons exclusivement de personnes originaires d’Asie de l’Est (pour la plupart de Chine) et d’Asie du Sud-Est (pour la plupart du Cambodge, du Laos et du Vietnam). Les autres groupes d’ascendance asiatique (Asie du Sud, Philippines, etc.) ont une moins longue histoire migratoire en France et connaissent des processus de racisation différents. Si des collectifs de lutte contre le racisme anti-Asiatiques reposent sur une définition large du pan-asiatisme, les premières initiatives étaient basées sur l’identification d’une expérience commune aux français d’ascendance est et sud-est asiatique, souvent indifféremment assimilés à une diaspora chinoise.
Sur l’histoire de l’immigration chinoise et d’ex-Indochine, voir la bibliographie.
Hélène Le Bail, « Actions culturelles engagées : discours et mobilisations contre le “racisme anti‑asiatique” en France », Migrations Société, 2021, n°183, pp. 47‑64 ; Hélène Le Bail, « Descendants de migrants d’Asie du Sud-est engagés contre les « stéréotypes qui tuent » », in Khatharya Um et Hélène Le Bail (coord.), Générations post-réfugiées. Les descendants de réfugiés d’Asie du Sud-Est en France, Tours : Presses universitaires François Rabelais, 2023, pp. 253-273. Notons que le contexte britannique met en évidence une situation inverse à celle de la France, du fait des histoires coloniales des deux pays. En Grande Bretagne « Asiatique » renvoie avant tout aux personnes d’ascendance sud-asiatique et l’identification du groupe est et sud-est asiatique est plus récente. En témoigne l’apparition récente du paradigme de British East and Southeast Asian (BESEA) : Yeh, Diana (2021). Becoming British East Asian and Southeast Asian: Anti-racism, Chineseness, and Political Love in the Cultural and Creative Industries. British Journal of Chinese Studies, 11, pp. 53-70.
Cette notice va répondre à deux questions. Premièrement, les personnes d’ascendance asiatique bénéficient-elles vraiment de représentations positives ? Deuxièmement, sont-elles réellement protégées du racisme ?
Les Asiatiques, une minorité modèle ?
Pour répondre à la première question, rappelons que les « Asiatiques » ont été la cible de politiques racistes dans les empires coloniaux et aux États-Unis où leur immigration et leur séjour ont été particulièrement contrôlés sur la base de considérations raciales. Ils ont longtemps fait l’objet de politiques et de discours les dévalorisant et les discriminant. Le mythe de la minorité modèle est à la fois nourri des rapports de pouvoirs établis dans le passé et une construction récente.
Pierre-Jean Simon, « L’Indochine française : bref aperçu de son histoire et des représentations coloniales », Hommes et Migrations, n°1234, novembre-décembre 2001, pp. 14-22.
Madeline Y. Hsu, The Good Immigrants: How the Yellow Peril Became the Model Minority. Politics and Society in Twentieth-Century America, Princeton, Princeton University Press, 2015 ; Ellen D. Wu, The Color of Success: Asian Americans and the Origins of the Model Minority, Princeton, Princeton University Press, 2014.

Les représentations ont varié dans l’histoire et restent sujettes à des retournements ou des interprétations ambiguës. Le sociologue Lê Hữu Khóa observait, dans le cas des communautés vietnamiennes, la versatilité des représentations dès les années 1980. Les Vietnamiens et de manière plus générale les réfugiés d’ex-Indochine avaient été présentés dans les médias comme de « bons immigrés ». Il attribuait alors les revirements xénophobes aux changements économiques et à la montée du chômage. Le sociologue Yu‑Sion Live a étudié la diaspora chinoise (dont une grande partie est arrivée comme réfugiés du Sud-Est asiatique) et compilé des archives de presse entre les années 1914 et 2020. Son analyse mène au constat que les représentations positives attribuées aux « Asiatiques » sont plutôt une exception liée au moment historique de l’accueil des réfugiés d’ex‑Indochine dans les années 1970‑1980 et que ces représentations ne sont pas un acquis. Une lecture de la presse sur le temps long permet de voir que certains stéréotypes négatifs se maintiennent et sont prêts à ressurgir rapidement, tel le leitmotiv du péril jaune.
Lê Hữu Khóa, « Variations d’intégration : insertion, adaptation, appropriation », introduction au dossier « Populations du Sud‑Est asiatique » coordonné par Lê Hữu Khóa, Hommes et Migrations. 1990, n°1134, pp. 4‑12.
Yu‑Sion Live, « Les Chinois en France à travers la presse : un aperçu sur cent ans de stéréotypes », Migrations Société, 2021, n°183, pp. 29‑45.
Pour l’historienne Liêm-Khê Luguern le moment de grâce pour les minorités asiatiques en France se situe également autour des années 1970 grâce à l’image positive des réfugiés du Sud-Est asiatique connus sous le terme de Boat people. L’action très médiatisée de Bernard Kouchner de sauvetage des migrants fuyant le communisme dans un contexte de fin de guerre du Vietnam et de guerre froide y a contribué. Mais, dès les années 1980, les représentations deviennent plus ambiguës et aux images positives se greffent celles de la clandestinité et de l’illégalité. De vieux fantasmes se réactivent et les stéréotypes peuvent donc se déplacer du positif au négatif suivant le contexte socio-économique et politique. Le politologue Vincent Geisser a résumé le double sens que revêtent un certain nombre de stéréotypes a priori positifs :
Liêm-Khê Luguern, « La représentation des immigrants. Des immigrants en représentation ? Le cas des Asiatiques, Vietnamiens en particulier », Hommes & migrations. 2016, n°1314, pp. 141-145.
Jean-Pierre Massé, « L’exception indochinoise. Le dispositif d’accueil des réfugiés politiques en France 1973-1991 », Thèse de doctorat en sociologie politique sous la direction de Gérard Noiriel. EHESS Paris, 1996 ; Karine Meslin, Les réfugiés du Mékong. Cambodgiens, Laotiens et Vietnamiens en France, Bordeaux : éditions du Détour, coll. « Venus d’ailleurs », 2019.
Liêm-Khê Luguern, op. cit.

Beaucoup de personnes d’ascendance asiatique ont ressenti l’instabilité des représentations ou leur ambiguïté au moment de l’épidémie de COVID‑19, voire en ont été les victimes.
Isabelle Attané, Isabelle, Ya‑Han Chuang, Aurélie Santos & Su Wang, « Immigrés et descendants d’immigrés chinois face à l’épidémie de COVID‑19 en France : des appartenances malmenées », Critique internationale, 2021, n° 91, pp. 137‑159. Voir aussi Anne Zhou‑Thalamy, « “Ah ces Chinois, ils travaillent dur !” : quand le racisme se veut “bienveillant” », The Conversation, 30/10/2020 [en ligne :] https://theconversation.com/ah‑ces‑chinois‑ils‑travaillent‑dur‑quand‑le‑racisme‑se‑veut‑bienveillant‑147305 ; Simeng Wang (eds.). Chinese in France amid the COVID‑19 Pandemic: Daily Lives, Racial Struggles and Transnational Citizenship of Migrants and Descendants, Leiden, Brill, 2023.
La sociologue Karine Meslin a décrit les processus de transmission d’attitudes sociales entre générations dans le souci de conserver et protéger le statut de « minorité exemplaire ». Elle décrit une forme d’intériorisation de ce statut de modèle et la tension que cela crée entre les générations réfugiées et les générations suivantes. Ces dernières remettent en question une assignation à des formes d’hypercorrection sociale qu’elles considèrent comme de la docilité. Ainsi les récits sur la minorité modèle sont perçus comme protecteurs, mais ils ont pour effet d’entretenir une forme de subordination et de contribuer à faire des « Asiatiques » une minorité caution du modèle d’intégration républicain à la française (ou du modèle d’intégration aux États‑Unis, le self-made man). L’étiquette de minorité modèle ou de « bons immigrés » tend à empêcher les formes de solidarités avec les autres groupes minorisés et à positionner les personnes d’ascendance asiatique dans un entre-deux peu confortable.
Karine Meslin, « De l’obtention du statut à l’incarnation de la figure sociale de réfugié : l’exemple des réfugiés cambodgiens », Revue européenne des migrations internationales. 2017, vol. 33 (4), pp. 49-64 ; Karine Meslin, « Conserver l’honorabilité sociale d’une génération à l’autre », dans Khatharya Um & Hélène Le Bail (dir.), Générations post‑réfugiées. Les descendants des réfugiés d’Asie du Sud‑Est en France, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2023, pp. 61‑72.
A l’inverse, des groupes de population particulièrement exposés aux discriminations au cours des dernières décennies mettent délibérément en place des stratégies d’hypercorrection sociale (Abdelmalek Sayad, « Immigration et “pensée d’État” », Actes de la recherche en sciences sociales. 1999, n°129, pp. 5‑14) ou de respectabilité en adoptant des comportements exemplaires (Margot Dazey, « Polite responses to stigmatization: ethics of exemplarity among French Muslim elites », Ethnic and Racial Studies, 2023, vol. 46 (4), pp. 686‑706.)
Daniel Sabbagh, « Le statut des ‘Asiatiques’ aux États-Unis : L’identité américaine dans un miroir », Critique internationale (Paris. 1998), 2003, no 20, pp. 69‑92.
Diana Yeh, « Contesting the “model minority”: racialization, youth culture and “British Chinese”/ “Oriental” nights », Ethnic and Racial Studies, 2014, vol. 37 (7), pp. 1197‑1210 ; Se‑Hyoung Yi et William T. Hoston, « Demystifying Americanness: The Model Minority Myth and the Black‑Korean Relationship », Journal of Ethnic and Cultural Studies, 2020, vol. 7 (2), pp. 68‑89.
Mai Lam Nguyen-Conan, « Réflexions sur les ‘bons élèves de l’intégration’ », in Khatharya Um et Hélène Le Bail (eds.), Générations post-réfugiées. Les descendants des réfugiés d’Asie du Sud-Est en France. Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2023, pp. 97-98.
Des concepts et des enquêtes pour analyser le racisme anti-Asiatiques
Les Asiatiques sont-ils réellement protégés du racisme ? La réponse à cette question conduit à examiner, d’une part, dans une perspective théorique, la manière dont les minorités asiatiques sont prises dans des rapports de pouvoirs fondés sur la racialisation et, d’autre part, à évaluer des faits riches d’enseignements.
Quand bien même la racialisation à laquelle seraient soumises les personnes d’ascendance asiatique serait bienveillante ou positive, il y a racialisation et construction d’un rapport de pouvoir qui contribue à leur marginalisation, voire à leur ostracisation. La recherche évoque souvent le paradoxe que représentent les minorités asiatiques dans les sociétés occidentales : cette minorité modèle est régulièrement renvoyée à son altérité et toujours cible d’une forte xénophobie.
Sarah Mazouz, Race, Paris, Anamosa, 2020.
Anne Zhou-Thalamy, « ‘Ah ces Chinois, ils travaillent dur !’ : quand le racisme se veut ‘bienveillant’ », The Conversation, 30/10/2020 : https://theconversation.com/ah-ces-chinois-ils-travaillent-dur-quand-le-racisme-se-veut-bienveillant-147305
Ce paradoxe a été pointé du doigt aux États‑Unis par Jennifer Lee et Dian Sheng qui soulignent le décalage entre ce que disent les théories de l’assimilation et le niveau de xénophobie et de violence anti‑asiatiques : “The Asian American Assimilation Paradox”, Journal of Ethnic and Migration Studies, 2024, vol. 50 (1), pp. 68–94.
En la matière, les travaux étatsuniens sont source d’inspiration, en particulier ceux de Claire-Jean Kim qui a développé le concept de « triangulation raciale » pour décrire la dimension relationnelle de la racialisation des Asian Americans. Dans un contexte dominé par un cadre d’analyse des relations raciales opposant les Blancs aux Noirs, elle met en évidence deux processus qui se complètent : d’une part, la valorisation relative des Américains d’origine asiatique par la population majoritaire, ce qui les positionne à distance des Noirs Américains plus infériorisés et, d’autre part, l’« ostracisme civique », qui permet de renvoyer les Asiatiques à leur altérité (les éternels étrangers) et de les tenir à distance des Blancs. Dans la continuité de ces travaux, les chercheurs évoquent les notions de « Blancs honoraires » ou de « minorité intermédiaire ». Autant de concepts qui ne s’appliquent pas seulement aux minorités asiatiques et contribuent à penser les processus de racialisation au regard de la population majoritaire mais aussi des autres minorités.
Claire J. Kim, “The Racial Triangulation of Asian Americans”, Politics and Society, 1999, vol. 27 (1), pp. 105-138. Voir Djamel Sellah pour une réinterprétation du concept en contexte français : « « Minorité modèle », « Minorité terrible » : triangulation raciale et politisation des descendants asiatiques et maghrébins en France », thèse de doctorat en science politique sous la direction Vincent Tiberj, Université de Bordeaux, 2026.
Il est évident que les minorités asiatiques n’échappent pas aux rapports de pouvoirs induits par les processus de racialisation. Pour le montrer, les enquêtes cherchent à évaluer la réalité du racisme auquel elles peuvent être confrontées. Aux États-Unis, à la suite de la pandémie de COVID-19, plusieurs grandes enquêtes ont documenté la question du racisme anti-Asiatiques. Les démarches se distinguent en deux groupes : les enquêtes qui cherchent à évaluer les représentations que la société a des Asiatiques et les enquêtes visant à mesurer les expériences de racisme et de discrimination. En France, les moyens sont sûrement moindres, mais plusieurs enquêtes permettent aussi d’aborder ces deux aspects.
STAATUS Index [the Social Tracking of Asian Americans in the US], Multidimensional Perceptions of the Threat of China to the United States.
Il s’agit avant tout d’enquêtes menées en Californie : enquêtes de l’organisation AAPI Data, basée à l’Asian American Research Center de UC Berkeley (https://aapidata.com/) et les analyses tirées du California Health Interview Survey (CHIS) autour des questions de santé et discriminations.
Concernant l’évaluation des représentations, le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie qui inclut un « Baromètre sur les préjugés racistes, antisémites et xénophobes » et un Indice longitudinal de tolérance depuis 2008. Si la catégorie « Asiatique » est quasiment absente des rapports, le baromètre a intégré cette catégorie dès sa création et l’exploite plus systématiquement depuis 2017. Les résultats de 2025 soulignent que les réponses désignant les « Chinois » comme un « groupe à part » sont aussi nombreuses que pour le groupe des « Musulmans » (mais toujours moins que pour le groupe « Roms »). Plus que les « Asiatiques », ce sont surtout les « Chinois » qui pâtissent de ces représentations négatives.
Les rapports sont disponibles en ligne : www.cncdh.fr/lutte‑contre‑le‑racisme‑lantisemitisme‑et‑la‑xenophobie
La politiste Nonna Mayer est à l’origine de cette enquête de l’état de l’opinion et le politiste Vincent Tiberj a créé l’Indice longitudinal de tolérance. Voir la vidéo de présentation sur le site de la CNCDH : www.cncdh.fr/node/908
Les questions évoluent au fil des années. Deux questions se déclinent pour différents groupes de populations : « Diriez‑vous qu’en France il y a trop ou pas trop de… asiatiques » (question posée de 1990 à 2000) et « Avez‑vous pour eux beaucoup de sympathie, plutôt de la sympathie, plutôt de l’antipathie ou beaucoup d’antipathie ? » (question posée de 1990 à 1998). En 2004 est créée une nouvelle question qui fait varier les groupes de populations, dont les « Asiatiques » (puis les « Chinois » après 2019) : « Pour chacun des groupes suivants dites‑moi : les Asiatiques forment un groupe ouvert aux autres / ne forment pas un groupe / forment un groupe à part ».
Pour ce qui est des expériences de racisme et de discrimination, la principale source d’information est l’enquête TeO (Trajectoires et Origines). La première édition de TeO (collecte des questionnaires en 2008‑2009) a créé une catégorie « Asie du Sud‑Est », qui a été reconduite dans la seconde édition (2019‑2020) et permet l’analyse d’un échantillon d’immigrés et un second de descendants d’immigrés. La seconde édition permet aussi la création d’une catégorie « Chine ».
Beauchemin, Cris, Ichou, Mathieu, Simon, Patrick, et groupe de conception de l’enquête TeO2. « Trajectoires et Origines 2019-2020 (TeO2) : présentation d’une enquête sur la diversité des populations en France », Population, 2023, vol. 78 (1), pp. 11-28.
Djamel Sellah a étudié la catégorie « Asie du Sud-Est » dans l’enquête TeO et met en évidence le fait que les descendants d’immigrés d’Asie du Sud-Est déclarent plus que tous les autres groupes de descendants des expériences de racisme.

Source : TeO2, INED – INSEE, 2019-2020 Effectifs pondérés G2 Afriques subs. G2 Asie du sud-est
Note : La question a été formulée comme telle : « Au cours de votre vie, avez-vous été la cible d’insultes, de propos ou d’attitudes ouvertement racistes en France ? »
Champ : individus âgés de 18 à 59 ans issus de l’enquête TeO2 ayant déclaré avoir subi des expériences de racisme.
Lecture : 55 % des descendants d’immigrés d’Asie du Sud-Est déclarent avoir déjà fait l’expérience du racisme au cours de leur vie.
En revanche, ces mêmes descendants déclarent moins souvent que les autres des expériences de discriminations.

Source : TeO2, INED – INSEE, 2019-2020 Effectifs pondérés G2 Asie du sud-est G2 Maghreb G2 Afriques subs.
Note : La question a été formulée comme telle : « Au cours des 5 dernières années, pensez-vous avoir subi des traitements inégalitaires ou des discriminations ? »
Champ : individus âgés de 18 à 59 ans issus de l’enquête TeO2 ayant déclaré avoir subi des expériences du racisme.
Lecture : 35% des descendants d’immigrés d’Asie du Sud-Est déclarent avoir déjà fait l’expérience de discrimination au cours de leur vie.
Avec Djamel Sellah, nous pouvons interpréter ces résultats en revenant sur deux concepts d’analyse du racisme : le racisme structurel et le racisme ordinaire. Le racisme structurel est un concept qui vise à saisir le racisme dans ses formes systémiques, tel qu’il est incrusté de manière plus ou moins visible dans les pratiques sociales (même au niveau individuel) et les pratiques institutionnelles. Les minorités asiatiques seraient moins confrontées aux effets de ce type de racisme en termes de discriminations. Le racisme quotidien ou ordinaire découle également du racisme systémique mais ne se traduit pas forcément par des traitements discriminants. Il s’agit de formes banales, routinières, invisibilisées du racisme, qui ont été décrites par le travail pionnier de Philomena Essed : sa définition “Everyday racism is racism from the point of view of people of color, defined by those who experience it” a renouvelé ce champ de recherche.
Fabrice Dhume, « Du racisme institutionnel à la discrimination systémique ? Reformuler l’approche critique », Migrations société,2016, vol. 28, no 163. Voir le numéro spécial de Mouvements, « Qualifier le racisme », hors-série, 2022.
Philomena Essed, Understanding Everyday Racism: An Interdisciplinary Theory, Newbury Park: Sage Publications, 1991, 322 p.
L’hypothèse est que le taux élevé de déclaration d’expériences de racisme par les personnes d’ascendance asiatique pourrait s’expliquer par l’importance des microagressions. Les psychologues et socio‑psychologues se sont intéressés à l’impact des formes quotidiennes du racisme, souvent non‑intentionnelles, qui peuvent être vécues comme des formes d’humiliation, d’hostilité ou de dénigrement et avoir un impact psychologique nocif. La population française asiatique s’est elle-même largement emparée de ces questions de microagressions : attribution d’un niveau d’intelligence élevé, érotisation des femmes, invalidation des différences ethniques, déni de nationalité, déni de réalité raciale, pathologisation des valeurs culturelles/du style de communication, citoyen de seconde classe, invisibilité.
David R. Williams, Yan Yu, James S. Jackson, Norman B. Anderson, “Racial Differences in Physical and Mental Health: Socio‑Economic Status, Stress and Discrimination”, Journal of Health Psychology, 1997, vol. 2 (3), pp. 335‑351 ; Derald W. Sue, ; Jennifer Bucceri, Annie I. Lin, Kevin L. Nadal et Gina C. Torino, “Racial Microaggressions and the Asian American Experience”, Cultural Diversity and Ethnic Minority Psychology, 2007, vol. 13 (1), pp. 72–81.
Hélène Le Bail, « Actions culturelles engagées : discours et mobilisations contre le “racisme anti‑asiatique” en France », Migrations Société, 2021, n°183, pp. 47‑64.
L’enquête Trajectoires et Origines (TeO) comporte des questions pour analyser le ressenti d’altérisation qui est une des dimensions clé des microagressions (être étranger dans son propre pays). La première enquête TeO qui comprenait un panel de répondants d’Asie du Sud‑Est a mis en évidence que, si ces derniers faisaient moins fréquemment état d’expériences de discrimination que d’autres groupes issus de l’immigration, ils rapportaient très souvent des expériences de rappel à leur altérité, certes moins que les personnes originaires d’Afrique subsaharienne mais plus que celles originaires du Maghreb et de Turquie.
Mirna Safi et Patrick Simon, « Les discriminations ethniques et raciales dans l’enquête Trajectoires et Origines. Représentations, expériences subjectives et situations vécues », Économie et Statistique, 2014, n°464‑465‑466, pp. 245‑275.
Toutefois, cela ne signifie pas que les personnes d’ascendance asiatique ne sont pas aussi victimes de discriminations raciales ou d’agressions violentes. Les discriminations raciales dans le cadre du travail semblent peu concerner l’embauche, mais davantage les promotions (plafond de verre) et les assignations à certains postes. Dans la sphère privée l’hypersexualisation des femmes et la dévirilisation des hommes peuvent déboucher sur des traitements discriminants ou de la maltraitance dans les relations amoureuses, hétérosexuelles comme homosexuelles.
Anne Zhou-Thalamy, « La race du marché : enquête sur les cadres supérieur·es racialisé·es comme asiatiques dans le monde des affaires en France », thèse de doctorat en sociologie, sous la direction de Laure Bereni et de Sarah Mazouz, Paris, EHESS, 2025.
Voir le roman de Grace Ly, Les nouveaux territoires, Harper Collins, 2026, ainsi que sa websérie « Ca reste entre nous ».
Cai Chen, « Racisme sexuel : quand les migrants gays asiatiques font face à la fétichisation », The Conversation, 3 septembre 2023.
Par ailleurs les minorités asiatiques sont la cible de diffamations, d’insultes ou de violences racistes. La mobilisation de collectifs avec le soutien d’associations de lutte contre le racisme ont permis de faire aboutir plusieurs procès aux cours des années 2010 et 2020. Par exemple, en 2017-2018 s’est tenu le procès du meurtre de Chaolin Zhang et de l’agression de Keshou Ren à Aubervilliers en 2016. Les juges ont retenu la circonstance aggravante de mobile raciste. Second exemple, en pleine période de pandémie de COVID-19, un procès s’est tenu contre des appels à la haine envers les « Chinois » sur les réseaux sociaux (à l’époque Twitter). En plus des mobilisations de type médiatique ou associative, ces procès ont probablement contribué à faire reconnaitre de manière plus large le racisme anti-Asiatiques.
Ya-Han Chuang et Hélène Le Bail, « Faire reconnaître le racisme anti-Asiatiques : la construction d’un problème public par la voie judiciaire », Marronnages, 2022, vol. 1 (1), pp. 32-54.

L’ensemble de ces éléments mettent donc en évidence l’écran de fumée que représentent les stéréotypes prétendument positifs. Ils sont versatiles, imposent des comportements sociaux, isolent les minorités asiatiques des autres groupes minoritaires, ont un impact psychologique et motivent des actes de violence.
Orientation bibliographique sur la France
Sur le racisme, les discriminations et les violences visant les « Asiatiques »
ATTANÉ Isabelle, CHUANG Ya-Han, SANTOS Aurélie et WANG Su, « Immigrés et descendants d’immigrés chinois face à l’épidémie de COVID-19 en France : des appartenances malmenées ». Critique internationale. 2021, n°91, pp. 137-159.
CHUANG Ya-Han. Une minorité modèle ? Chinois de France et racisme anti-Asiatiques. Paris : la Découverte, 2021.
CHUANG Ya-Han, « Le racisme anti-Asiatiques, entre oubli et mépris », dans Omar Slaouti et Olivier Le Cour Grandmaison (dir.), Racismes de France, Paris, La Découverte, 2020, p. 199-214.
CHUANG Ya-Han et MERLE Aurore, « Insécurité et (re)négociation des frontières ethno-raciales. Les mobilisations d’habitants chinois contre les agressions en Seine-Saint-Denis », Terrains & travaux. 2021, vol. 39(2), pp. 87-111.
CHUANG Ya-Han et LE BAIL Hélène, « Faire reconnaître le racisme anti-Asiatiques : la construction d’un problème public par la voie judiciaire » Marronnages. 2022, vol. 1(1), pp. 32-54.
LAO Frank, Décolonisons-nous, JC Lattès, 2023.
LE BAIL Hélène, « Actions culturelles engagées : discours et mobilisations contre le “racisme anti asiatique” en France », Migrations Société, 2021, n°183, pp. 47-64
LIVE Yu‑Sion, « Les Chinois en France à travers la presse : un aperçu sur cent ans de stéréotypes », Migrations Société, 2021, n°183, pp. 29‑45.
MERLE Aurore, “Mobilising Against Insecurity, Engaging in Local Civic Life: The Collective Action of Chinese and South-East Asian Inhabitants in a Paris Suburb”, Journal of Current Chinese Affairs. 2023, vol. 53(1), pp. 14-41.
SELLAH Djamel, « ‘Minorité modèle’, ‘Minorité terrible’ : triangulation raciale et politisation des descendants asiatiques et maghrébins en France », thèse de doctorat en science politique sous la direction de Vincent Tiberj, Université de Bordeaux, 2026.
WANG Simeng (dir.). Chinese in France amid the COVID-19 Pandemic : Daily Lives, Racial Struggles and Transnational Citizenship of Migrants and Descendants, Leyde, Brill, 2023.
ZHOU-THALAMY Anne, « La race du marché : enquête sur les cadres supérieur·es racialisé·es comme asiatiques dans le monde des affaires en France », thèse de doctorat en sociologie, sous la direction de Laure Bereni et de Sarah Mazouz, Paris, EHESS, 2025.
Sur les communautés d’Asie du Sud-Est
CHA Py et SIMON-BAROUH Ida (dir.) Dossier « France, terre d’Asie. Cheminements hmong, khmers, lao, viêtnamiens. », Hommes et Migrations, n°1234, Novembre-décembre 2001.
BERTHELEU Hélène (dir.), Dossier « Après la migration. Trajectoires, transmission, appartenances des populations venues d’Asie du Sud-Est », Moussons. 2023, n°42.
LÊ Hữu Khóa. Les Vietnamiens en France : insertion et identité. Le processus d’immigration depuis la colonisation jusqu’à l’implantation des réfugiés. Paris, L’Harmattan CIEMI, 1985.
LE HOANGAN Julien, La mémoire en retour. Voyages au Viêt Nam des jeunes générations de la diaspora vietnamienne, Mousson, 2023, n°42, pp. 157‑178.
LUGUERN Liêm-Khê. Les « Travailleurs indochinois ». Étude socio-historique d’une immigration coloniale (1939-1945). Paris : Les Indes savantes, 2021.
MASSÉ Jean-Pierre, « L’exception indochinoise. Le dispositif d’accueil des réfugiés politiques en France 1973-1991 », Thèse de doctorat en sociologie politique sous la direction de Gérard Noiriel. EHESS Paris, 1996.
MESLIN Karine, Les réfugiés du Mékong. Cambodgiens, Laotiens et Vietnamiens en France, Bordeaux, éditions du Détour, coll. « Venus d’ailleurs », 2019.
ROLLAND Dominique, Petits Viêt-Nams. Récit sur le colonialisme en Indochine. Bordeaux : Elytis,2016.
UM Khatharya et LE BAIL Hélène (dir.), Générations Post-Réfugiées. Les Descendants de Réfugiés d’Asie Du Sud-Est En France, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2023, pp. 115-132.
Sur les communautés chinoises
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Pour citer cette notice
Hélène Le Bail, « Racisme anti-Asiatiques », Revue Alarmer, mis en ligne le 26 octobre 2026, en ligne, https://revue.alarmer.org/notice/racisme-anti-asiatiques/
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