31.12.20 Lettre d’information n°3

Depuis notre dernière lettre d’information, beaucoup de grain à moudre sur RevueAlarmer pour nourrir réflexions et discussions en cette fin d’année …

Littérature et culture à l’honneur… Force est de constater que la fiction, conjuguée au talent d’écriture, explicite avec force, sensibilité et réalisme ce que les sciences sociales s’emploient à décrire et analyser. Racisme et violence policière sont au cœur de l’intrigue du roman policier Marseille 73 de Dominique Manotti dont nous rend compte Emmanuel Blanchard. Construit à partir d’un fait historique réel, le meurtre de Ladj Lounès par un brigadier pied noir, en 1973, donne à comprendre ce que les flambées de racisme, et leurs conséquences homicides, doivent à des politiques pyromanes. A peu près à la même époque, racisme et xénophobie font rage au Royaume-Uni, imprégnant jusqu’à une partie du mouvement punk et trouvant des porte-paroles inattendus chez Eric Clapton ou David Bowie. D’où la naissance de Rock Against Racism (RAR).C’est sur ce moment important de l’histoire de l’antiracisme que revient Tal Bruttmann à propos du documentaire White Riot de Rubika Shah. Construit à partir d’une enquête historique très minutieuse, Tous sauf moi, de Francesca Melandri, explore l’histoire de l’Éthiopie coloniale. Comme le souligne Marie-Anne Matard-Bonucci, en reconstituant « à hauteur d’hommes » ce que fut la colonisation fasciste, le roman en dévoile le vrai visage. La Société des Belles Personnes de Tobie Nathan, lu ici par Giordano Bottechia, ajoute à l’histoire et la fiction, une part d’autofiction. Cette fois, les parias sont les 80 000 Juifs chassés d’Égypte, au tournant des années 1940 et 1950. L’auteur décrypte, lui aussi, les mécanismes de l’hostilité qui les pousseront à fuir : à une tradition puissante d’antisémitisme, à matrice musulmane et européenne, s’ajoute son instrumentalisation à des fins de politique intérieure et extérieure. Roman de littérature jeunesse, Alma, le vent se lève, constitue grâce à la belle plume de Timothée de Fombelle un outil précieux, selon Murielle Solé, pour aborder avec des élèves la question des traites négrières

Ce n’est qu’un début…continuons le débat
S’agissant de racisme, le débat est souvent piégé par les mots : des mots dont on ne saurait ignorer le pouvoir performatif. D’où l’intérêt d’ historiciser les vocables de la boîte à outils des chercheurs et des militants antiracistes. C’est ce que fait Nedjib Sidi Moussa à propos d’« Islamophobie », retraçant la fortune du mot dans le paysage éditorial français pour en mettre à jour la « matrice algérienne ». Emmanuel Debono nous invite aussi à réfléchir aux expressions qui ont fait flores ces derniers mois, dans le débat public, autour de la « blanchité » et de ses déclinaisons. Dans « L’Eglise racialiste et ses dogmes. À propos du blanc et de ses déclinaisons », il examine deux publications récentes, fortement médiatisées La Pensée blanche de Lilian Thuram, Fragilité blanche, de Robin Diangelo.

A l’opposé des approches trop simplistes et manichéennes de tels essais, la recherche et l’approfondissement des savoirs sont les meilleurs vecteurs de lutte contre toutes les formes de racisme. Ce postulat qui est la raison d’être de RevueAlarmer était aussi la conviction d’Albert Memmi, chercheur et militant « à la croisée des combats contre toutes les oppressions », comme nous le rappelle Nicole Lapierre dans le bel hommage qui lui est rendu.

Nos connaissances concernant l’antisémitisme doivent beaucoup, ces dernières années, à l’internationalisation des recherches et à la prise en compte des circulations transnationales des publications, thèmes et pratiques de stigmatisation. C’est l’approche retenue par Nina Valbousquet, dans la recherche issue de sa thèse, Catholique et antisémite. Le réseau de Mgr Benigni – Rome, Europe, États-Unis, 1918-1934, par la mise en évidence des connexions des milieux catholiques, antisémites et intégristes entre Rome, l’Europe et les États-Unis dans l’entre-deux-guerres. Comme le souligne Jérémy Guedj, l’exploration de ces réseaux « confirme le caractère souvent artificiel de la distinction entre antisémitisme et antijudaïsme ». La prégnance des accusations à matrice religieuse, se vérifie, à la même époque dans un tout autre contexte géopolitique relié par la circulation des Protocoles des Sages de Sion. L’histoire de l’antisémitisme en Russie et en Union soviétique constitue un chapitre essentiel à la compréhension des persécutions antijuives en Europe, comme de la construction du mythe du judéobolchevisme. Deux textes nous amènent ici à réévaluer le moment de rupture qu’aurait été la révolution bolchévique dans l’histoire des Juifs de la région. Thomas Chopard a lu pour RevueAlarmerLegacy of Blood: Jews, Pogroms and Ritual Murder in the Land of the Soviet ouvrage consacré par l’historienne Elissa Bemporad à l’évolution, la mémoire et la persistance des accusations de crime rituel en Union Soviétique. En dépit du rapprochement qui s’opère entre les Juifs et le pouvoir soviétique, et des campagnes menées par le pouvoir contre l’antisémitisme, ces accusations perdurent, attestant de l’enracinement d’un antisémitisme populaire. Assia Kovriguina et Lisa Vapné remettent en perspective dans leur article sur l’hostilité antijuive sous Staline les stratégies de politique intérieure et extérieure durant lesquels les Juifs soviétiques ont été des instruments ou des bouc-émissaires.

L’oppression des populations noires aux Etats-Unis constitue un autre chantier très fécond de l’historiographie. Corps politiques est le titre de l’important volume que consacre Nicolas Martin-Breteau, aux Africains Américains dans leur rapport aux pratiques sportives. Ouvrage qui bouscule bien des préjugés comme le souligne Esther Cyna, dans son compte rendu, en montrant notamment comment l’excellence sportive s’intègre dans un projet intellectuel de libération politique. Tout aussi neuf, le dernier ouvrage (non traduit) de Stephanie E. Jones-Rogers They Were Her Property: White Women as Slave Owners in the American South, présenté ici par Michaël Roy, où les enjeux économiques de l’esclavage sont analysés au prisme du genre. Non seulement les femmes blanches investissent et s’investissent dans l’esclavage et en tirent les mêmes « avantages symboliques et matériels » mais elles ne semblent guère des propriétaires plus humains.

Last but not least, de nouveaux documents, très éclairants, sont expliqués pour illustrer les formes historiques du combat antiraciste.

un extrait de journal traduit de l’arabe dénonçant les discriminations, les humiliations et la violence bureaucratique dans la Tunisie coloniale (Augustin Jomier, Charlotte Courreye et Annick Lacroix),
un très beau et puissant discours, particulièrement clairvoyant, du député radical de Guyane Gaston Monnerville est analysé par Bernard Bruneteau : prononcé au Trocadéro en 1933, le « drame juif » qui se trame dans l’Allemagne nazie est mis en relation avec les massacres commis dans l’ancien espace colonial allemand.

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